‹ Œuvres complètesChapitre 7 sur 204 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

que j'entendais à toute heure. C'est ce qui me fut impossible. Je dus me resigner à comprendre que j'assistais à un spectacle que je n'aurais jamais imaginé et qui me paraît aujourd'hui le plus triste de tous, je veux dire le reniement de l'esprit.

Si j'ajoute que cette expérience s'acheva, pour moi, dans les premières années de la vie, vous penserez que j'en restai brisé, et que je m'éloignai avec désespoir des idées qu'on m'avait fait entrevoir, dans lesquelles je ne trouvais qu'une embûche, à l'heure même où je croyais me donner tout entier à la vérité pure.

Heureusement pour moi je ne fis rien de semblable. Je conclus seulement cle cette première expérience que je ne devais pas recevoir en aveugle les théories qui s'étaient montrées à moi ; ceux qui les avaient soutenues n'en étaient pas si convaincus qu'ils me paraissaient l'être, puisqu'ils les avaient si légèrement rejetées, du jour au lendemain, au premier vent de la fortune. De là je tirai ma première leçon d'indépendance.

Ce que je regardais alors comme une trahison envers la philosophie, me donna ma liberté. Je renonçai à écouter un maître; j'osai penser par moi-même. Ces beaux mots de, spiritualisme, d'idéalisme avaient servi àm'abuser; ils n'avaient donc pas la vertu sacrée que j'étais bien près de

4 l'esprit nouveau

leur accorder. On m'avait longtemps fait peur de

la matière et du monde corporel comme d'une

illusion des sens ; et c'est au contraire l'esprit pur

qui m'avait trompé à ma première entrée dans la

philosophie.

Excellente occasion, si j'en savais user, de regarder cette autre face des choses que l'on proscrivait, la nature, le monde visible, la vie, la réalité. Après quoi, sans garder rancune à l'idéalisme, je pourrais y revenir, moins défiant et plus calme, si la vérité m'appelait de ce côté. Ce plan est à peu près celui que j'ai suivi. Il explique ce livre.

Dès lors je me promis, après cette première querelle avec l'esprit pur, de voir si je pourrais un jour le réconcilier en moi-même avec le monde sensible, avec l'histoire naturelle, la science politique et sociale. Puisque la première philosophie que j'avais rencontrée sur mon chemin m'avait si vite trompé et que je la jugeai fausse et stérile, je compris, dès ce temps-là, qu'il fallait à des temps nouveaux un esprit nouveau. Je me promis de le chercher et de résumer plus tard ce que la vie m'aurait appris pour accomplir mon dessein. Tel est le sujet de cet ouvrage.

Ainsi, la liberté d'esprit naquit pour moi d'une immense déception ; et l'effort que je dus faire en moi-même pour ne pas être accablé, il me semble

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