LIVRE QUATRIÈME
préhistorique est muette. En Grèce, elle est toute retentissante. Chaque lieu a son monstre, géant ou titan, produit des imaginations et surtout des épouvantes des premiers ancêtres. Étudiez les Grecs à ce point de vue. Vous entendrez ces longs âges, que l'on croyait vides et muets, retentir subitement de l'immense rumeur du monde antédiluvien. Les Tritons à la voix humaine enfleront leurs joues ; ils publieront l'histoire des temps innommés, antérieurs à l'âge de pierre.
Les faunes éteintes des grands mammifères perdus sifflent, hurlent, beuglent, rugissent au fond des traditions grecques dont ils forment la plus ancienne couche.
Voyez comment la réalité et la fiction se sont mêlées pour enfanter les monstres. Les grands animaux tertiaires, éléphants, rhinocéros, girafes, félidés, n'ont pu vivre en Attique et en Grèce que parce qu'ils étaient en communication avec un continent qui les liait à l'Asie et à l'Afrique. Ce n'est pas le sol nu, écorché d'Athènes qui eût pu nourrir les ruminants et les pachydermes gigantesques du Pentélique.
Leur présence en Grèce démontre que la terre ferme s'étendait derrière eux jusqu'aux plaines d'Asie, d'où ils tiraient leurs origines. Le jour où la communication fut rompue par l'irruption de la mer de l'Archipel, ils périrent.
164 l'esprit nouveau
Comment l'immense clinothérium ou le mastodonte eussent-ils trouvé leur subsistance sur les gradins escarpés de l'Hymette qui ne nourrit que les abeilles et les cigales ?
Cette faune gigantesque disparut. Mais, avant qu'elle ne s'éteignît, l'homme en put voir du moins les derniers survivants, soit qu'il l'eût suivie en Grèce, par le même chemin, soit qu'il fût arrivé d'île en île à travers l'Archipel, après la submersion du continent méditerranéen, soit qu'il apportât d'Asie le souvenir éloigné de la faune tropicale.
Les ossements fossiles n'ont pas seuls laissé une trace dans les légendes religieuses ; j'y sens de plus la vie réelle. Il faut que l'homme ait vu de ses yeux des espèces animales, éteintes aujourd'hui, lia vécu avec quelques-uns des colosses organisés des premiers temps ; et d'âge en âge, il en a gardé un souvenir d'effroi, que l'éloignement a augmenté. Comme la terreur s'est ajoutée à la distance pour tout grossir et défigurer, ne vous étonnez pas si les monstres gigantesques de l'époque tertiaire sont devenus, de tradition en tradition, plus monstrueux que dans la réalité.
Celui qui aura rencontré le premier ancêtre du chien, l'amphycion, a cru lui voir trois têtes. Il en a fait Cerbère, le chien de l'Enfer, à la voix d'airain. Il aura donné des ailes aux hipparions