‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 10 sur 120 · AIT · texte numérisé non relu

AIT

Commentclie est active et passive.

Elle ne peut pas faire la différence de ces deux états.

La mémoire devient en elle

une habitude.

£llecompare.

12. Mais ne pouvant se douter de l’action des objets extérieurs sur elle, elle ne saurait faire la différence d’une cause qui est en elle, d'avec une cause qui est au dehors. Toutes ses modifications sont à son égard comme si elle ne les devait qu'à elle-même ; et soit qu'elle éprouve une sensation, ou qu’elle ne fasse que se la rappeler , elle n’aperçoit jamais autre chose, simon qu'elle est ou qu'elle a été de telle manière. Elle ne saurait, par conséquent, remarquer aucune différence entre l’état où elle est active et celui où elle est toute passive.

$ 13. Cependant plus la mémoire aura occasion de s’exercer, plus elle agira avec facilité. C’est par là que la statue se fera une habitude de se rappeler sans efforts les changemens par où elle a passé, et de partager son attention entre ce qu'elle est et ce qu’elle a été. Car une habitude n’est que la facilité de répéter ce qu’on a fait, et cette facilité s’acquiert par la réitération des actes :.

$ 14. Si après avoir senti à plusieurs reprises une rose et un œillet, elle sent encore une fois une rose, l'attention passive, qui se fait par l’odorat, sera toute à l'odeur présente de rose, et l’attention active, qui se fait par la mémoire, sera partagée entre le souvenir qui reste des odeurs

1 Je ne parle ici, et dans tout cet ouvrage, que des habi-

” tudes qui s’acquièrent naturellement; tout est soumis à d’autres

lois dans l’ordre surnaturel.

DES SENSATIONS. 5r

de rose et d'œillet. Or, les manières d’être ne peuvent se partager la capacité de sentir, qu’elles pe se comparent : car comparer n’est autre chose que donner en même temps.son attention à deux idées.

6 15. Dès qu'il ÿ a comparaison, il y a jugement. Notre statue ne peut être en même temps

Juge.

attentive à l'odeur de rose et à celle d’œillet, sans |

apercevoir que l'une n'est pas l’autre ; et elle ne peut l'être à l'odeur d’une rose qu’elle sent, et à celle d’une rose qu’elle a sentie, sans apercevoir qu’elles sont une même modification. Un jugement n'est donc que la perception d’un rapport entre deux idées que l’on compare.

$ 16. À mesure que les comparaisons et les jugemens se répètent, notre statue les fait avec plus de facilité. Elle contracte donc l'habitude de comparer et de juger. Il suffira par conséquent de lui faire sentir d’autres odeurs, pour lui faire faire de nouvèlles comparaisons, porter de nouveaux jJugemens et contracter de nouvelles habitudes. *

$ 17. Elle n'est point surprise à la première sensation qu’elle éprouve : car elle n’est encore accoutumée à aucune sorte de jugement.

Elle ne l’est pas non plus, lorsque sentant successivement plusieurs odeurs, elle ne les aperçoit chacune qu’un instant. Alors elle ne tient à aucun des jugemens qu’elle porte ; et plus elle change,

Ces opérations tournent en bhabitude.

Elle devient capable d’étun- 1 pement,

ba TRAITÉ

plus elle doit se sentir naturellement portée à changer.

Elle ne le sera pas davantage, si par des nuances insensibles nous la conduisons de l'habitude de se croire une odeur, à juger qu'elle en est une autre : car elle change sans pouvoir le remarquer.

Mais elle ne pourra manquer de l'être, si elle passe tout à coup d’un état auquel elle était accoutumée, à un état tout différent, dont elle n’avait point encore d'idée.

Lt nm 6 18. Cet étonnement lui fait mieux sentir la Pa orains différence de ses manières d’être. Plus le passage “"% des unes aux autres est brusque, plus son étonnement est grand, et plus aussi elle est frappée du contraste des plaisirs et des peines qui les accompagnent. Son attention, déterminée par des peines qui se font mieux sentir, s’applique avec plus de vivacité à toutes les sensations qui se suc- \ cèdent. Elle les compare donc avec plus de soin : elle juge donc mieux de leurs rapports. L’étonnement augmente, par conséquent, l'activité des opérations de son âme. Mais puisqu'il ne l’augmente qu’en faisant remarquer une opposition plus sensible entre les sentimens agréables et les sentimens désagréables, c'est toujours le plaisir et la douleur qui sont le premier mobile de ses

facultés.

idées qui $ 19. Si les odeurs attirent chacune égale-

conservent dans

lemémoir, ment Son attention, elles se conserveront dans

sa mémoire, suivant l'ordre où elles se seront succédées , et elles s’y lieront par ce moyen.

Si la succession en renferme un grand nombre, l'impression des dernières comme la plus nouvelle , sera la plus forte ; celles des premières s’affaiblira par des degrés insensibles, s’éteindra toutà-fait , et elles seront comme non avenues.

Mais sil y en a qui n'ont eu que peu de part à l'attention, elles ne laisseront aucune impression après elle, et elles seront aussitôt oubliées qu’aperçues.

Enfin celles qui l’auront frappée davantage se retraceront avec plus de vivacité , et l’occuperont si fort qu’elles seront capables de lui faire oublier les autres.

$ 20. La mémoire est donc une suite d'idées qui forment une espèce de chaîne. C'est cette liaison qui fournit les moyens de passer d’une idée à une autre, et de rappeler les plus éloignées. On ne se souvient, par conséquent, d’une 1dée qu'on a eue, 1l y a quelque temps, que parce qu'on se retrace avec plus ou moins de rapidité les idées intermédiaires. |

$ a1. À la seconde sensation la mémoire de notre statue n’a pas de choix à faire : elle ne peut rappeler que la première. Elle agira seulement avec plus de force, suivant qu’elle y sera déterminée par la vivacité du plaisir et de la peine.

Mais lorsqu'il y a eu une suite de modifications,

Liaison de ces idées.

Le plaisir conduitia mémoire.

la statue conservant le souvenir d’an grand nomnbre, sera portée à se rétracer préférablement celles qui peuvent davantage contribuer à son bonheur : elle passera rapidement sur les autres, ou ne s'y arrétera que malgré elle.

Pour mettre cette vérité dans tout son jour, il faut connaître les différens degrés.de plaisir et de peine dont on peut être susceptible, et les comparaisons qu’on en peut faire.

Amrenrs $ 22. Les plaisirs et les peines sont de deux

primes, espèces. Les uns appartiennent plus particulièrement au corps ; ils sont sensibles : les autres sont dans la mémoire et dans toutes les facultés dé l'âme ; ils sont intellectuels ou spirituels. Mais c'est une différence que la statue est incapable de remarquer.

Cette ignorance la garantira d’une erreur que nous avons de la peine à éviter : car ces sentimens ne différent pas autant que nous nous l’imaginons. Dansle vrai ils sont tousintellectuels ou spirituels, parce qu’il n’y a proprement que l’âme qui sente. Si l’on veut, ils sont aussi tous en un sens sensibles ou corporels, parce que le corps en est la seule cause occasionelle. Ce n’est que suivant leur rapport aux facultés du corps ou à celles de l'âme, que nous les distinguons en deux espèces.

pren de $ 23. Le plaisir peut diminuer ou augmenter “mel par degrés ; en diminuant il tend à s'éteindre, et il s’'évanouit avec la sensation; en augmentant ,

au contraire, 1] peut conduire jusqu’à la douleur, parce que l'impression devient trop forte pour l'organe. Ainsi 1l y à deux termes dans le plaisir. Le plus faible est où la sensation commence avec le moins de force; c’est le premier pas du néant au sentiment : le plus fort est où la sensation ne peut augmenter, sans cesser d'être agréable; c’est l'état le plus voisin de la douleur.

L'umpression d’un plaisir faible parait se concentrer dans l'organe qui le transmet à l’âme. Mais s’il est à un certain degré de vivacité, il est accompagné d'une émotion qui se répand dans tout le corps. Cette émotion est un fait que notre expérience ne permet pas de révoquer en doute.

La douleur peut également augmenter ou diminuer : en augmentant, elle tend à la destruction totale de l'animal ; mais en diminuant, elle ne tend pas comme le plaisir à la privation de tout sentiment ; le moment qui la termine est au contraire toujours agréable.

$ 24. Parmi ces différens degrés, il n’est pas possible de trouver un état indifférent : à la première sensation, quelque faible qu'elle soit, la statue est nécessairement bien ou mal. Mais lorsqu'elle aura ressenti successivement les plus vives douleurs et les plus grands plaisirs, elle jugera indifférentes ou cessera de regarder comme agréables ou désagréables, les sensations plus faibles qu'elle aura comparées avec les plus fortes.

Il n'y à d'état indifférent que par comparaison.

Nous pouvons donc supposer qu'il y a pour elle des maniéres d’être agréables et désagréables dansdifférens degrés, et des manièresd’étre qu’elle regarde comme indifférentes.

rise de $ 25. Toutes les fois qu’elle est mal ou moins bien, elle se rappelle ses sensations passées ; elle les compare avec ce qu’elle est, et elle sent qu'il lui est important de redevenir ce qu'elle a été. De là naît le besoin ou la connaissance qu’elle a d’un bien, dont elle juge que la jouissance lui est nécessaire.

Elle ne se connaît donc des besoins que parce qu’elle compare la peine qu’elle souffre avec les plaisirs dont elle a joui. Enlevez-lui le souvenir de ces plaisirs, elle sera mal, sans soupçonner qu'elle ait aucun besoin : car pour sentir le besoin d'une chose il faut en avoir quelque connaissance. Or, dans la supposition que nous venons de faire, elle ne connaît d’autre état que celui où elle se trouve. Mais lorsqu'elle s’en rappelle un plus heureux, sa situation présente lui en fait aussitôt sentir le besoin. C’est ainsi que le plaisir et la douleur détermineront toujours l’action de ses facultés.

qmwmt il $ 26. Son besoin peut être occasioné par une me” % véritable douleur, par une sensation désagréable,

par une sensation moins agréable que quelquesunes de celles qui ont précédé ; enfin par un état Janguïissant, où elle est réduite à une de ses ma-

nières d’être, qu'elle s’est accoutumée à trouver indifférentes.

Si son besoin est causé par une odeur qui lui fasse une douleur vive, il entraine à lui presque toute la capacité de sentir, et il ne laisse de force à la mémoire que pour rappeler à la statue qu’elle n'a pas toujours été aussi mal. Alors elle est incapable de comparer les différentes manières d’être par où elle a passé, elle est incapable de juger quelle est la plus agréable. Tout ce qui l'intéresse, c'est de sortir de cet état pour jouir d'un autre, quel qu'il soit ; et si elle connaissait un moyen qui püt la dérober à sa souffrance, elle appliquerait toutes ses facultés à le mettre en usage. C’est ainsi que dans les grandes maladies nous cessons de désirer les plaisirs que nous recherchions avec ardeur, et nous ne songeons plus qu'à recouvrer la santé.

Si c’est une sensation moins agréable qui produise le besoin, il faut distinguer deux cas : ou les plaisirs auxquels la statue la compare ont été vifs et accompagnés des plus grandes émotions, ou ils ont été moins vifs et ne l’ont presque pas émue.

Dansle premier cas, lebonheur passé seréveille avec d'autant plus de force, qu’il diffère davantage de la sensation actuelle. L’émotion qui l'accompagne se reproduit en partie ; et, détermmant vers lui presque toute la capacité de sentir, elle ne

permet pas de remarquer les sentimens agréables qui l'ont suivi ou précédé. La statue n’étant donc point distraite, compare miéux ce bonheur avec Pétat où elle est ; elle juge mieux combien il en est différent ; et s'appliquant à se le peindre de la matière la plus vive, sa privation cause un besoin plus grand, et sa possession devient un bien plus nécessaire.

Dans le second cas, au contraire, 1l se retrace avec moins de vivacité : d’autres plaisirs partagent l'attention : l'avantage qu'il offre est moins senti ; il ne reproduit point ou que peu d'émotion. La statue n’est donc pas autant intéressée à son retour, et elle n’y applique pas autant ses facultés.

Enfin, si le besoin a pour cause une de ces sensations qu'elle s’est accoutumée à juger indifférentes , elle vit d’abord sans ressentir ni peine ni plaisir. Mais cet état, comparé aux situations heureuses où elle s’est trouvée, lui devient bientôt désagréable, et la peine qu’elle souffre est ce que nous appelons ennui. Cependant l'ennui dure, il augmente, il est insupportable, et il détermine avec force toutes les facultés vers le bonheur dont elle sent la perte.

Cet ennui peut être aussi accablant que la douleur : auquel cas elle n’a d'autre intérét que de s’y soustraire, et elle se porte sans choix à toutes les manières d’être qui sont propres à le dissiper. Mais si nous diminuons le poids de l’ennut, son

état sera moins malheureux, il lui importera moins d'en sortir, elle pourra porter son attention à tous les sentimens agréables dont elle conserve quelque souvenit ; et c’est le plaisir dont elle se retracera l’idée la plus vive, qui entraînera à lui toutes les facultés.

& 27. Il y a donc deux principes qui déterminent le degré d'action de ses facultés : d’un côté, c’est la vivacité d’un bien qu’elle n’a plus ; de l’autre, c'est le peu de plaisir de la sensation actuelle, ou la peine qui l'accompagne.

Lorsque ces deux principes se réunissent, elle fait plus d’efforts pour se rappeler ce qu'elle à cessé d’être, et ellé en sent moins ce qu’elle est. Car sa capacité de sentir'ayant nécessairement des bornes, la mémoire n’en peut attirer une partie, qu’il n’en reste moins à l’odorat. Si même l'action de cette faculté est assez forte pour s’emparer de toute la capacité de sentir, la statue ne remarquera plus l'impression qui se fait sur sdn organe, et elle se représentera si vivement ce qu’elle a été, qu’il lui semblera qu'elle l’est encore *.

6 28. Mais si son état présent est le plus heu-

: Notrë expérience en ést la preuve; car il n'ÿ a peut-être pérsonne qui ne se soit quelquefois rappelé des plaisirs doût il a joui avec la même vivacité que s’il en jouissait encore, ou du moins avec assez de vivacité pour ne donner aucune attention à l’état quelquefois affligeant où il se trouve.

Activité qu'il donne à ls mémoire.

Cette activité cesse avec le besoin.

60 | TRAITÉ reux qu'il connaisse, alors le plaisir l’intéresse à en jouir par préférence. Il n’y a plus de cause qui puisse déterminer la mémoire à agir avec assez de vivacité pour usurper sur l'odorat jusqu’à éteindre le sentiment. Le plaisir au contraire fixe au moins la plus grande partie de l'attention ou de la capacité de sentir à la sensation actuelle; et si la statue se rappelle encore ce qu’elle a été, c’est que la comparaison qu’elle en fait avec ce qu’elle est, lui fait mieux goûter son bonheur.

Lbiféenede 6 29. Voilà donc deux effets de la mémoire: Pun l'imgiaon. est une sensation qui se retrace aussi vivement que si elle se faisait sur l'organe même; l’autre est une sensation dont il ne reste qu’un souvenir léger. | Ainsi il y a dans l’action de cette faculté deux degrés que nous pouvons fixer : le plus faible est celui où elle fait à peine jouir du passé ; le plus vif est celui où elle en fait jouir comme s’il était présent.

Or , elle conserve le nom de mémoire lorsqu’elle ne rappelle les choses que comme passées; et elle prend le nom d'imagination lorsqu'elle les retrace avec tant de force qu'elles paraissent présentes. L’imagination a donc lieu dans notre | statue, aussi-bien que la mémoire; et ces deux facultés ne diffèrent que du plüs au moins. La mémoire est le commencement d’une imagination qui n’a encore que peu de force; l'imagination

DES SENSATIONS. Gr

est la mémoire même, parvenue à toute la vivacité dont elle est susceptible. |

Comme nous avons distingué deux attentions, qu se font dans la statue, l’une par l’odorat, l'autre par la mémoire, nous en pouvons actuellement remarquer une troisième, qu'elle donne par l'imagination, et dont le caractère est d'arrêter ls impresèions des sens pour y substituer uu sentiment indépendant de l'action des objets extérieurs ‘.

$ 30. Cependant, lorsque la statue imagine une sensation qu'elle n'a plus, et qu’elle se la repré- sente aussi vivement que si elle l’avait encore, elle ne sait pas qu'il y a en elle une çause qui produit le même effet qu’un corps odoriférant qui agirait sur son organe. Elle ne peut donc pas mettre, comme nous, de la différence entre imaginer et avoir une sensation.

: Mille faits prouvent le pouvoir de l’imagination sur les sens. Un homme fort occupé d’une pensée ne voit point les objets qui sont sous ses yeux, il n'entend pas le bruit qui

Cette différence échappe a la statue.

frappe ses oreilles. Tout le monde sait ce qu’on raconte d’Ar-

chimède. Que l'imagination s'applique avec encore plus de force à un objet, on sera piqué, brülé, sans en ressentir de la douleur, et l’âme paraîtra se dérober à toutes les impressions des sens. Pour comprendre la possibilité de ces phénomènes, il suffit de considérer que notre capacité de sentir étant bornée, nous serons absolument insensibles aux impressions des sens toutes les fois que notre imagination l’appliquera toute entière à un objet. "3

Son imagination plus active que la nôtre,

6a TRAITÉ

& 3r. Mais on a lieu de présumer que son imagination aura plus d'activité que la nôtre. Sa capacité de sentir est toute entière à une seule espèce de sensation , toute la force de ses facultés s'applique uniquement à des odeurs, rien ne la peut distraire. Pour nous , nous sommes partagés entre une multitude de sensations et d'idées, dont nous sommes sans cesse assailhs ; et ne conservant à notre imagination qu’une partie de nos

forces , nous imaginons faiblement. D'ailleurs nos

sens, toujours en garde contre notre imagination, nous avertissent sans cesse des objets que nous voulons imaginer : au contraire, tout laisse un libre-cours à l’imagination de notre statue. Elle se retrace donc sans défiance une odeur dont elle a joui, et elle en jouit en effet, comme si son organe en était affecté. Enfin la facilité d’écarter de nous les objets qui nous offensent, et de rechercher ceux dont la jouissance nous est chère, contribue encore à .rendre notre imagination paresseuse. Mais puisque notre statue ne peut se soustraire à un sentiment désagréable qu’en imaginant vivement une manière d'être qui lui plait, son imagination en est plus exercée, et elle doit produire des effets pour lesquels La nôtre est impuissante :.

1 Quelque surprenans que soient les effets de l’imagine-

tion, il suffit, pour n’en point douter, de réfléchir.sur ce | qui nous arrive en songe. Alors nous voyons, nous enten-

$ 32. Cependant 1l y a une circonstance où son action est absolument suspendue, et même encore celle de la mémoire. C'est lorsqu'une sensation est assez vive pour remplir entiérement la

capacité de sentir. Alors la statue est toute pas-

sive. Le plaisir est pour elle une espèce d'ivresse, où elle en jouit à peine; et la douleur un accable-

ment, où elle ne souffre presque pas.

$ 33. Mais que la sensation perde quelques

degrés de vivacité, aussitôt les facultés de l’âme

rentrent en action, et le besoin redevient la cause qui les détermine.

$ 34. Les modifications qui doivent plaire davantage à la statue ne sont pas toujours les dernières qu'elle a reçues. Elles peuvent se trouver au commencement ou au milieu de la chaîne de ses connaissances comme à la fin. L'imagination est donc souvent obligée de passer rapidement par-dessus les idées intermédiaires. Elle rapproche les plus éloignées, change l’ordre qu’elles avaient dans la mémoire, et en forme une chaine toute nouvelle.

La liaison des idées ne suit donc pas le même ordre dans ses facultés. Plus celui qu’elle tient de

dons, nous touchons des corps qui n’agissent point sur nos sens ; et il y a tout lieu de croire que l'imagination n’a tant de force, que parce que nous ne sommes point distraits par la multitude des idées et des sensations qui nous occupent dans la veille,

Ças unique où elle peut être sans action.

Commentelle . renire en action.

Elle donne ua nouvelordre aux idées.

Les idées ne se lient différemment que pre qu'il s'en fait de nouvelles com-

paraisons.

C'est à cette lisison que la statuereconnaît les manières d’étre qu'elle «a eues.

Elle ne saurait se ren raison de ce phé- Aomène.

l'imagination deviendra familier, moins elle conservera celui que la mémoire lui à donné. Par là les idées se lient de mille manières différentes ; et souvent la statue se souviendra moins de l’ordre dans lequel elle a éprouvé ses sensations que de celui dans lequel elle les a imaginées.

$ 35. Mais toutes ses chaines ne se forment que par des comparaisons qui ont été faites de chaque anneau avec celui qui le précède et avec celui qui le suit , et par les Jugemens qui ont été portés de leurs rapports. Ce lien devient plus fort à proportion que l'exercice des facultés fortifie les habitudes de se souvenir et d'imaginer ; et c’est de là qu'on tire l'avantage surprenant de reconnaitre les sensations qu'on a déjà eues.

$ 36. En effet, si nous faisons sentir à notre statue une odeur qui lui est familière, voilà une manière d'être qu'elle a comparée, dont elle a jugé , et qu’elle a liée à quelques-unes des parties de la chaîne que sa mémoire est dans l'habitude de parcourir. C’est pourquoi elle juge que l’état où elle se trouve est le mème que celui où elle s’est déjà trouvée. Mais une odeur qu'elle n’a point encore sentie n’est pas dans le même cas; elle doit donc lui paraître toute nouvelle.

$ 37. Il est inutile de remarquer que lorsqu'elle reconnaît une maniere d'être , c’est sans être capable de s’en rendre raison. La cause d’un pareil phénomène est si difficile à déméler, qu'elle

échappe à tous les hommes qui ne savent pas observer ét analiser ce qui se passe en eux-mêmes.

$ 38. Mais lorsque la statue est long-temps sans penser à une manière d'être, que devient pendant tout cet intervalle l'idée qu’elle en a acquise ? D'où sort cette idée, lorsque ensuite elle se retrace à la mémoire ? S’est-elle conservée dans l’âme où dans le corps ? Ni dans l’un ni dans l’autre.

Ce n'est pas däns l'âme, puisqu'il suffit d’un dérangement dans le cerveau pour ôter le pouvoir de la rappeler.

Ce n'est pas dans le corps. Il n’y a que la cause physique qui pourrait s'y conserver; et pour cela, il faudrait supposer que le cerveau restât absolument dans l’état où 1l a été mis par la sensation

que la statue se rappelle. Mais comment accorder.

cette supposition avec le mouvement continuel des esprits ? Comment l’accorder , surtout quand on considère la multitude d'idées dont la mémoire s'enrichit ? On peut expliquer ce phénomène d'une manière bien plus simple.

J'ai une sensation lorsqu'il se fait dans un de mes organes un. mouvement qui se transmet

jusqu’au cerveau. Si le même mouvement com-.

mence au cerveau et s'étend jusqu’à l'organe, je crois avoir une sensation que je n’ai pas : c'est une illusion : mais sice mouvement commence et se termine au cerveau, je me souviens de la sensation que j'ai eue. | |

LS

LA

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