CHAPITRE Il
Des opérations de l’entendement dans un homme borné au
Elle n'a aucune idée de la matière,
On ne peut pas être plus borne dans ses connaissances.
sens de l’odorat, et comment les différens degrés de plaisir
et de peine sont le principe de ces opérations.
$ 1. À la première odeur la capacité de sentir de notre statue est toute entière à l'impression qui se fait sur son organe. Voilà ce que j'appelle attention.
$ 2. Dés cet instant elle commence à jouir ou a souffrir : car si la capacité de sentir est toute entière à une odeur agréable, c'est jouissance ;
LS
Le
La statue est capabie d'atlention ; ;
De jouissance etde santfrance;
et si elle est toute entière à une odeur désagréable, c’est souffrance.
cie rm de $ 3. Mais notre statue n'a encore aucune idée des différens changemens qu’elle pourra essuyer. Elle est donc bien , sans souhaiter d’être mieux ; ou mal, sans souhaiter d’être bien. La souffrance ne peut pas plus lui faire désirer un bien qu’elle ne connaît pas, que la jouissance lui faire cramdre un mal qu’elle ne connaît pas davantage. Par conséquent, quelque désagréable que soit la premiére sensation, le füt-elle au point de blesser l'organe et d’être une douleur violente, elle ne saurait donner lieu au désir.
Si la souffrance est en nous toujours accompagnée du désir de ne pas souffrir, 1l ne peut pas en être de même de cette statue. La douleur n’occasionne en nous ce désir que parce que cet état. nous est déjà connu. L’habitude que nous avons contractée de la regarder comme une chose sans laquelle nous avons été , etsans laquelle nous pouvons être encore, fait que nous ne pouvons plus souffrir, qu’aussitôt nous ne désirions de ne pas souffrir, et ce désir est inséparable d'un état douloureux.
Mais la statue qui au premier instant ne se sent que par la douleur mème qu’elle éprouve. ignore si elle peut cesser de l’être pour devenir autre chose, ou pour n'être point du tout. Elle n’a encore aucune idée de changement, de succes-
sion , ni de durée. Elle existe donc sans pouvoir former des désirs.
$ 4. Lorsqu'elle aura remarqué qu’elle peut cesser d'être ce qu'elle est pour redevenir ce qu'elle a été, nous verrons ses désirs naïtre d’un état de douleur, qu'elle comparera à un état de plaisir que la mémoire lui rappellera. C’est par cet artifice que le plaisir et la douleur sont l’unique principe qui, déterminant toutes les opérations de son àme, doit l’élever par degrés à toutes les connaissances dont elle est capable; et pour démêler les progrès qu’elle pourra faire, il suffira d'observer les plaisirs qu'elle aura à désirer, les peines qu'elle aura à craindre, et l'influence des uns et des autres suivant les circonstances.
$ 5. S'il ne lui restait aucun souvenir de ses modifications , à chaque fois elle croirait sentir pour la première : des années entières viendraient se perdre dans chaque moment présent. Bornant donc toujours son attention à une seule manière d’être, jamais elle n’en compterait deux ensemble, jamais elle ne jugerait de leurs rapports : elle joutrait ou souffrirait sans avoir encore nt désir ni crainte.
$ 6. Mais l'odeur qu’elle sent ne lui échappe pas entiérement, aussitôt que le corps odoriférant cesse d’agir sur son organe. L’attention qu'elle lui a donnée la retient encore; et il en reste une impression plus ou moins forte, suivant que
Plaisiret donleur, principes de ses vopéraons,
Combien elle serait bornée s:
elle était san:
mémoire.
Naissance de la mémoire. .
Partage de la capacité de sentir entre l’odorat et la mémoire.
La memoire m’estdonc qu'une manière de sentir,
Le sentiment peuten être plus vif que celui de la/sensation.
. La statue disüngue en clle une sUCCession,
l'attention a été elle-même plus ou moins vive Voilà la mémoire.
$ 7. Lorsque notrestatue estune nouvelleodeur. elle a donc encore présente celle qu’elle a été le moment précédent. Sa capacité de sentir se partage entre la mémoire et l’odorat; et la première de ces facultés est attentive à la sensation passée . tandis que la seconde est attentive à la sensation présente.
$ 8. Il y a donc en elle deux manières de senitir, qui ne diffèrent que parce que l’une se rapporte à une sensation actuelle, et l’autre à une sensation qui n’est plus, mais dont l'impression dure encore. Ignorant qu'il y a des objets qui agissent sur elle, ignorant même qu'elle a un organe, elle ne distingue ordinairement le souvenir d’une sensation d’avec une sensation actuelle, que comme sentir faiblement ce qu’elle a été, et sentir vivement ce qu’elle est.
$ 9. Je dis ordinairement, parce que le souvenir ne sera pas toujours un sentiment faible, ni la sensation un sentiment vif. Car toutes les fois que la mémoire lui retracera ses manières d’être avec beaucoup de force, et que l'organe au contraire ne recevra que de légères impressions , alors le sentiment d’une sensation actuelle sera bien moins vif que le souvenir d’une sensation qui n’est plus.
$ 10. Ainsi donc qu’une odeur est présente à l'odorat par l'impression d’un corps odoriféraut
sur l'organe même, une autre odeur est présente à la mémoire, parce que l'impression d'un autre corps odoriférant subsiste dans le cerveau, où l'organe l’a transmise. En passant de la sorte par deux manières d’être, la statue sent qu'elle n'est plus ce qu’elle a été : la connaissance de ce changement lui fait rapporter la première à un moment différent de celui où elle éprouve la seconde : et c’est là ce qui lui fait mettre de la différence entre exister d’une manière et se souvenir d’avoir existé d’une autre.
$ rr. Elle est active par rapport à l’une de ses manières de sentir, et passive par rapport à l’autre. Elle est active, lorsqu'elle se souvient d’une sensation, parce qu'elle a en elle la cause qui la lui rappelle, c’est-à-dire la mémoire. Elle est passive au moment qu’elle éprouve une sensation, parce que la cause qui la produit est hors d'elle, c’est-àdire dans les corps odoriférans qui agissent sur son organe *.
* Il ya en nous un principe de nos actions, que nous sentons, mais que nous ne pouvons définir : on l’appelle force. Nous sommes également actifs par rapport à tout ce que cette force produit en nous ou au dehors. Nous le sommes, par exemple, lorsque nous réfléchissons ou lorsque nous faisons mouvoir un corps. Par analogie nous supposons dans tous les objets qui produisent quelque changement une force que nous connaissons encore moins, et nous sommes passifs par rapport aux impressions qu'ils font sur nous. Ainsi un être est actif ou passif, suivant que la cause de l'effet produit est en lui ou hors
de lui.