CHAPITRE III
Des désirs, des passions, de l’amour, de la haine, de l'espérance, de la crainte et de la volonté dans un homme borné au sens de l’odorat.
$ 1. Nous venons de faire voir en quoi consistent at les différentes sortes de besoins, et comment ils freulés sont la cause des degrés de vivacité avec lesquels les facultés de l’âme s'appliquent à un bien dont la jouissance devient nécessaire. Or le désir n'est que l’action même de ces facultés, lorsqu'elles
se dirigent sur la chose dont nous sentons le
besoin :.
Cqiemhi $ 2. Tout désir suppose donc que la statue a bre. "%% pidée de quelque chose de mieux que ce qu’elle
est dans le moment, et qu’elle juge de la différence de deux états qui se succèdent. S'ils diffèrent peu, elle souffre moins par la privation de la maniere d’être qu’elle désire ; et j'appelle malaise ou léger mécontement le sentiment qu’elle éprouve : alors l’action de ses facultés , ses désirs sont plus faibles. Elle souffre au contraire davantage, si la différence est considérable ; et j'appelle irquiétude où même tourment l'impression qu'elle ressent : alors l’action de ses facultés, ses désirs sont plus vifs. La mesure du désir est donc la différence aperçue entre ces deux états ; et il suffit de. se rappeler comment l’action des facultés peut acquérir ou perdre de la vivacité, pour connaitre tous les degrés dont les désirs sont susceptibles. Une passion $ 3. Ils n’ont, par exemple, jamais plus de viominot Jence que lorsque les facultés de la statue se portent à un bien dont la privation produit une inquiétude d’autant plus grande, qu'il diffère davantage de la situation présente. En pareil cas rien ne la peut distraire de cet objet : elle se le rappelle, elle l'imagine ; toutes ses facultés s'en occupent uniquement. Plus par conséquent elle
1 Logique. Lecons préliminaires du cours d'étude.
le désire, plus elle s'accoutume à le désirer. En un mot, elle a pour lui ce qu'on nomme passion ; c'est-à-dire, un désir qui ne permet pas d’en avoir d'autres, ou qui du moins est le plus dominant. 6 4. Cette passion subsiste, tant que le bien qui en est l’objet continue de paraître le plus agréable, et que sa privation est accompagnée des mêmes inquiétudes. Mais elle est remplacée par
une autre, si la statue a occasion de s'accoutumer :
à un nouveau bien, auquel elle doit donner la préférence. |
$ 5. Dès qu'il y a en elle jouissance, souffrance, besoin, désir, passion, il y a aussi amour et haine. Car elle aime une odeur agréable dont elle jouit ou qu’elle désire. Elle hait une odeur désagréable qui la fait souffrir : enfin elle aime moins une odeur moins agréable quelle voudrait changer contre une autre. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer qu’aimer est toujours synonyme de jouir ou de désirer, et que haïr l’est également de souffrir du malaise, du mécontentement à la présence d'un objet. | |
$ 6. Comme il peut y avoir plusieurs degrés dans l'inquiétude que cause la privation d’un objet aimable, et dans le mécontentement que donne la vue d’un objet odieux, il en faut également distinguer dans l’amour et dans la haine. Nous avons même des mots à cet usage : tels sont ceux de goût, penchant , inclination ; d’éloignement ,
Commentune passion succède a upt aulre,
Ce que c'est que l'amour et la haine.
L'unet l’autre susreptibles de différens degrés.
La statue
ut aimer qu'elle le-mème.
Principe de l'espérance et de la crainte,
Comment la volouté <e forme.
répugnance, dégoût. Quoiqu’on ne püisse pas substituer à ces mots ceux d'amour et de haine, les sentimens qu’ils expriment ne sont néanmoins qu'un commencement de ces passions : ils n'en différent que parce qu ils sont dans un degré plus faible.
$ 7- Au reste, l'amour dont notre statue est capable n’est que l'amour d’elle- même, ou ce qu'on nomme l’amour-propre. Car dans le vrai elle n'aime qu’elle, puisque les choses qu'elle aime ne sont'que ses propres manières d'être.
$ 8. L'espérance et la crainte naissent du même principe que l’amour et la haine.
L'habitude où est notre statue d’éprouver des sensations agréables et désagréables lui fait juger qu'elle en peut éprouver encore. Si ce jugement se Joint à l'amour d’une sensation qui plaît, il produit l'espérance; et s'il se joint à la haine d'une sensation qui déplait, il forme la crainte. En effet, espérer, c’est se flatter de la jouissance d’un bien ; craindre, c’est se voir menacé d’un mal. Nous pouvons remarquer que l'espérance et la crainte contribuent à augmenter les désirs. C’est du combat de ces deux sentimens que naissent les passions les plus vives.
$ 9. Le souvenir d’avoir satisfait quelques-uns de ses désirs fait d'autant plus espérer à notre statue d'en pouvoir satisfaire d'autres, que ne connaissant pas les obstacles qui s'y opposent,
elle ne voit pas pourquoi ce qu’elle désire ne serait pas en son pouvoir, comme ce qu’elle a désiré en d’autres occasions. À la vérité elle ne peut s’en assurer , mais aussi elle n’a point de preuve du contraire. Si elle se souvient surtout que le même désir qu’elle forme a d’autres fois été suivi de la jouissance, elle se flattera à proportion que son besoin sera plus grand. Ainsi deux causes contribuent à sa confiance : l'expérience d’avoir satisfait un pareil désir, et l’intérêt qu'il le soit encore ‘. Dès lors elle ne se borne plus à désirer : elle veut; car on entend par volonté, un désir absolu et tel, que nous pensons qu’une chose désirée est en notre pouvoir.