‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 19 sur 120 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

D'un homme borné au sens de l’ouie.

$ r. Bornons notre statue au sens de l’ouie, et raisonnons comme nous avons fait quand elle n'avait que celui de l’odorat.

Lorsque son oreille sera frappée, elle deviendra la sensation qu’elle éprouvera. Elle sera comme l'écho dont Ovide dit : sonus est qui vivit in ill; c'est le son qui vit en elle. Ainsi nous la transformerons, à notre gré, en un bruit, un son, une symphonie : car elle ne soupçonne pas qu'il existe autre chose qu’elle. L’ouie ne lui donne l’idée d'aucun objet situé à une certaine distance. La proximité ou l'éloignement des corps sonores ne

On pent appliquer aux autres sens tout ce

ui vient d'être it sur l'odorat,

Lastatue bornée au sens de l'ouïe est tout ce qu'elle entend,

Deux sortes de sensations de l’ouie,

produit à son égard qu’un son plus fort ou plus fable : elle en sent seulement plus ou moins son existence, -

$ 2. Les corps font sur l'oreille deux sortes de sensations ’ : l'une est le son proprement dit, l’autre est le bruit.

L'oreille est organisée pour saisir un rapport déterminé entre un son et un son ; mais elle ne peut saisir entre un bruit et un bruit qu’un rapport vague. Le bruit est à peu près au sens de

* On a remarqué que dans la résonnance des corps sonores, le son dominant est accompagné de deux autres, qui ont avec lui un rapport déterminé et soumis au calcul. On les appelle les harmoniques du son dominant. Ils se font entendre à la douzième et à la dix-septième, et l’on en fait la tierce et la quinte. Une oreille bien: organisée est capable de saisir ces rapports, et c'est pour cela que l'on dit qu'elle apprécie les sons. On peut donc définir le son proprement ditun son appréciable. — . |

Le bruit au contraire résulte de plusieurs sons qui n’ont point d'harmoniques communes ; c’est une multitude de sons dominans et d’harmoniques qui se confondent : on peut donc le définir un son inappréciable. |

Imaginons une dizaine de violons à l'unisson. S’ils font tous résonner en même temps la même corde, ils rendent ensemble un soû proprement dit, un son appréciable ; parce qu'on en peut déterminer la tierce et la quinte. Mais si nous les supposons tous discordans, ils ne feront que du bruit, parce que le son total qu'ils font entendre n’a point d’harmoniques. Le même mi et le même so/, qui sont les harmoniques de l’u£ de l’un de ces violons, ne sont pas les harmoniques des xt que les autres rendent. C’est donc la confusion de plusieurs sons qui fait le bruit.

louie ce qu'est une multitude d’odeurs à celui de l’odorat. |

6 3. Si au premier instant plusieurs bruits se font entendre ensemble à notre statue, le plus fort enveloppera le plus faible; et ils se méleront si bien, qu'il n'en résultera pour elle qu’une simple manière d’être où ils se confondront.

S'ils se succèdent, elle conserve le souvenir de ce qu’elle a été. Elle distingue ses différéntes maniéres d’être, elle les compare, elle en juge, et elle en forme une suite, que sa mémoire retient dans l’ordre où elles ont été comparées, supposé que cette suite l’ait frappée à plusieurs reprises. Elle reconnaitra donc ces bruits, lorsqu'ils se succéderont encore; mais elle ne les reconnaîtra plus lorsqu'ils se feront entendre en même temps. Il faut raisonner à ce sujet comme nous avons fait sur les odeurs.

$ 4. Quant aux sons proprement dits, l'oreille étant organisée pour ensentir exactement les rap-

La statue ne distingue plusieurs bruits, qu'autant qu'ils se succèdent.

Il en est de même des sons.

ports, elle y apporte un discernement plus finet

plus étendu. Ses fibres semblent se partager les vibrations des corps sonores, et elle peut entendre distinctement plusieurs sons à la fois. Cependant il suffit de considérer qu’elle n’a pas tout ce discernement dans les hommes qui ne sont point exercés à la musique, pour être au moins convaincu que notre statue ne distinguera pas

Elle acquiert les mêmes facultés qu'avec l'odorat.

Les plaisirs de l'oreille consistent principalement dans lamé-

lodie,

Cette mélodie cause une émotion qui ne suppose point d'i-

ées acquises.

au premier instant deux sons qu’elle entendra ensemble.

Mais les démélera-t-elle si elle les a étudiés séparément? C'est ce qui ne me paraît pas vraisemblable : quoique son oreille soit par son mécanisme capable d'en feire la différence, les sons ont tant d’'analogie entre eux, qu’il y a lieu de présumer que, n'étant pas aidée par les jugemens, qui accoutument à les rapporter à des corps différens , elle continuera encore à les confondre.

$ 5. Quoi qu'il en soit, les degrés de plaisir et de peine lui feront acquérir les mêmes facultés qu’elle a acquises avec l'odorat : mais il y à sur ce point quelques remarques particulières à faire.

$ 6. Premièrement, les plaisirs de l'oreille consistent principalement dans la mélouie, c’est-àdire dans une succession de sons harmonieux auxquels la mesure donne différens caractères. Les désirs de notre statue ne se borneront donc pas à avoir un son pour objet, et elle souhaitera de redevenir un air entier.

$ 7. En second lieu, ils ont un caractère bien différent de ceux de l’odorat. Plus propres à émouvoir que les odeurs , les sons donneront , par exemple, à notre statue cette tristesse ou cette joie qui ne dépendent point des idées acquises, et qui tiennent uniquement à certains changemens qui arrivent au corps :.

211 y a dans la musique les plaisirs d'imitation, lorsqu'elle

$ 8. En troisième lieu, ils commencent, ainsi que ceux de l'odorat, à la plus légère sensation: Le premier bruit, quelque faible qu'il puisse être , est donc un plaisir pour notre statue. Que le bruit augmente, le plaisir augmentera, et ne cessera que quand les vibrations offenseront le tympan.

$ 9- Quant à la musique, elle lui plaira davan-

tage suivant qu'elle sera en proportion avec le

peu d'exercice de son oreille. D'abord des chants “simples et grossiers seront capables de la ravir. Si nous l’accoutumons ensuite peu à peu à de plus composés, l'oreille se fera une habitude de l’exercice qu'ils demandent : elle connaîtra de nour-

veaux plaisirs.

$ 10. Au reste ce progrès n'est que pour les

oretlles bien organisées. Si les fibres ne sont point ,

entre elles dans de certains rapports, l'oreille sera fausse, comme un instrument mal monté. Plus ce vice sera considérable, moins elle sera sensible à

imite le chant des oiseaux, le tonnerre, les tempêtes, nos soupirs, nos plaintes, nos cris de joie ; et que, par sa mesure, elle invite notre corps à prendre les attitudes et les mouvemens des différentes passions. Notre statue n’est pas faite pour ces sortes de plaisirs, parce qu'ils supposent des jugemens et des habitudes dont elle n’est point capable. Mais indépendamment de cette imitation, la musique transmet au cerveau des impressions qui passent dans tout le corps, et qui y produisent des émotions où notre statue ne peut manquer de trouver du plaisir ou de la peine.

Page 1