CHAPITRE X
Du goût seul, et du goût joint à l’odorat et à l’ouie.
$ 1. Ne donnant de sensibilité qu’à l’intérieur de la bouche de notre statue, je ne saurais lui faire prendre aucune nourriture : mais je suppose que Fair lui apporte à mon gré toutes sortes de saveurs, et soit propre à la nourrir toutes les fois que je le jugerai nécessaire.
Elle acquerra les mêmes facultés qu’avec l’ouie ou l’odorat; et parce que sa bouche est aux saveurs ce que le nez est aux odeurs, et l'oreille au bruit, plusieurs saveurs réunies lui paraitront comme une seule, et elle ne les distinguera qu’autant qu’elles se succéderont.
$ 2. Le goût peut ordinairement contribuer plus que l'odorat à son bonheur et à son malheur ; car les saveurs affectent communément avec plus de force que les odeurs.
Il y contribue même encore plus que les sons harmonieux, parce que le besoin de nourriture lui rend les saveurs plus nécessaires, et par conséquent les lui fait goûter avec plus de vivacité. La faim pourra la rendre malheureuse : mais dès qu'elle aura remarqué les sensations propres à l'apaiser, elle y déterminera davantage son at-
tention , les désirera avec plus de violence, et en jouira avec plus de délice.
& 3. Si nous réunissons le goût à l’ouie et à l’odorat, la statue parviendra à déméler les sensations qu'ils lui transmettent à la fois, lorsqu'elle aura appris à les connaitre séparément; pourvu néanmoins que son attention se partage à peu
LA
Discernement qu'elle fait des
sensations qu'ils :
lui transmettent,
près également entre elles : ainsi voilà son existence
en quelque sorte triplée.
Il est vrai qu'il ne lui sera pas toujours aussi aisé de faire la différence d’une saveur à une odeur , que d’une saveur à un son. L’odorat et le goût ont une si grande analogie , que leurs sensations doivent quelquefois se confondre :.
$ 4. Comme nous venons de voir que lessaveurs doivent l'intéresser plus que toute autre sensation, elle s’en occupera d'autant plus que sa faim sera plus grande. Le goût pourra donc nuire aux autres sens, jusqu'à la rendre insensible aux odeurs et à l'harmonie.
& 5. La réunion de ces sens étendra et variera davantage la chaîne de ses idées, augmentera le nombre de ses désirs, et lui fera contracter de nouvelles habitudes.
: Il n’y a personne qui n’ait pu remarquer qu'il est quelquefois porté à attribuer à un mets dont il mange les odeurs qui frappent son adorat. Mais ce qui prouve encore cette analogie, c’est qu’on a plus de goût à proportion qu’on a l’odorat plus fin.
Le goût peut nuire aux autres sens.
Avantages résultans de la réunion de ces sens.
, Dose sr $ 6. Cependant il est très-difficile de déterminer jusqu’à qu’à quel point la statue pourra distinguer les manières d’être qu’elle leur doit. Peutêtre son discernement est-1l moins étendu que je ne l’imagine *, peut-être l’est-il davantage. Pour en juger , il faudrait se mettre tout-à-fait à sa place, et se dépouiller entièrement de toutes ses habitudes : mais je ne me flatte pas d'y avoir tou- Jours réussi.
L’habitude de rapporter chaque espèce de sensation à un organe particulier doit beaucoup contribuer à nous en faire faire la différence : sans elle peut-être que nos sensations seraient une espèce de chaos pour nous. En ce cas le discernement de la statue serait fort borné.
Mais il faut remarquer que l'incertitude ou la fausseté même de quelques conjectures ne saurait nuire au fond de cet ouvrage. Quand j'observe cette statue, c'est moins pour m'assurer de ce qui se passe en elle que pour découvrir ce qui se passe en nous. Je puis me tromper en lui attribuant des opérations dont elle n’est pas encore capable; mais de pareilles erreurs ne tirent pas à conséquence, si elles mettent le lecteur en état d'observer comment ces opérations s’exécutent en lui-même.
5 C'était le sentiment de mademoiselle Ferrand.