‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 23 sur 120 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

D'un homme borné au sens de la vue.

$ 1. Il paraitra sans doute extraordinaire à bien des lecteurs de dire que l'œil est par luimême incapable de voir un espace hors de lui. Nous nous sommes fait une si grande habitude de jugtr à la vue des objets qui nous environnent, que nous n'imaginons pas comment nous n’en aurions pas jugé au premier moment que nos yeux se sont ouverts à la lumière.

La raison a bien peu de force, et ses progrès sont bien lents, lorsqu'elle a à détruire des erreurs dont personne n’a pu s’exempter, et qui, ayant commencé avec le premier développement des sens, cachent leur origine dans des temps dont nous ne conservons aucun souvenir. D'abord on pense que nous avons toujours vu comme nous voyons; que toutes nos idées sont nées avec nous; et nos premières années sont comme cet àge fabuleux des poëtes, où l’on suppose que les dieux ont donné à l’homme toutes les connaissances qu’il ne se souvient pas d’avoir acquises par lui-même.

Si un philosophe soupçonne que toutes nos connaissances pourraient bien tirer leur origine des sens, aussitôt les esprits se révoltent contre

Préjugé etconsidérations qui le combattent,

une opinion qui leur parait si étrange. Quelle est la couleur de la pensée, lui demande-t-on, pour venir à l’âme par la vue? Quelle en est la saveur, quelle en est l'odeur, etc., paur être due au goût, à l’odorat, etc. ? Enfin on l’accable de mille difficultés de cette sorte, avec toute la confiance que donne un préjugé généralement reçu. Le philosophe qui s’est hâté de prononcer avant d'avoir démélé la génération de toutes nos idées, est embarrassé; et on ne doute pas que ce ne soit une preuve de la fausseté de son sentiment.

La philosophie fait un nouveau pas : elle découvre que nos sensations ne sont pas les qualités mêmes des objets, et qu'au contraire elles ne sont que des modifications de notre âme. Elle examine chaque sensation en particulier ; et comme elle trouve peu de difficultés dans cette recherche, elle parait à peine faire une découverte. |

De là 1l était aisé de conclure que nous n'apercevons rien qu’en nous-mêmes , et que par conséquent un homme borné à l’odorat n'eùt été qu’odeur ; borné au goût, saveur ; à l’ouie, bruit ou son ; à la vue, lumière et couleur. Alors le plus difficile eût été d'imaginer comment nous contractons l'habitude de rapporter au dehors des sensations qui sont en nous. En effet, il paraît bien étonnant qu'avec des sens qui n'éprouvent rien qu’en eux-mêmes, ét qui n'ont aucun moyen

pour- soupçonner un espace au dehors, on püt rapporter ses sensations aux objets qui les occasonnent. Comment le sentiment peut-il s'étendre au delà de l'organe qui l'éprouve et qui le limite ? Mais en considérant les propriétés du toucher, on eût reconnu qu'il est capable de découvrir cet espace et d'apprendre aux autres sens à rapporter leurs sensations aux corps qui y sont répandus. Dès lors les personnes mêmes que le préjugé éloignait davantage de cette vérité, eussent commencé à former au moins quelque doute. On serait tombé d’accord qu'avec l'odorat ou le goût on ne se serait cru qu'odeur ou saveur. L’ouie eût souffert un peu plus de difficulté, par lhabitude où nous sommes d'entendre le bruit, comme s’il était hors de nous. Mais ce sens a tant de peine à juger des distances et des situations , et il s’y trompe si souvent , qu'on fût enfin convenu qu’il n’en juge point par lui-même. On l’eùt regardé comme un élève qui a mal retenu les leçons du toucher. Mais la vue, comment aura-t-elle pu être 1ins-

truite par le tact, elle qui juge des distances aux-

quelles 1l ne peut atteindre; elle qui embrasse en un instant des objets qu’il ne parcourt que Lentement, ou dont même il ne peut jamais saisir l’ensemble ?

L’analogie eüt pu faire présumer qu'il doit en être d’elle comme des autres sens : l'impression de la lumière, la sensation étant toute dans les

La statue n’arçoit les coueurs que com-

yeux, l’on pouvaitconjecturer qu'ils doivent ne vou: qu’en eux-mêmes, lorsqu'ils n'ont point encore appris à rapporter leurs sensations sur les objets. En effet, s’ils ne voyaient que comme ils sentent, pourraient-ils soupçonner qu'il y a un espace au dehors, et dans cet espace des objets qui agissent sur EUX ?

On eùt donc supposé qu’ils n’ont par euxmêmes connaissance que de la lumière et des couleurs ; et après avoir dans cette hypothèse rendu raison de tous les phénomènes, après avoir expliqué comment avec le secours du tact ils parviennent à juger des objets qui sont dans lespace, il n’eüt manqué que des expériences pour achever de détruire tous nos préjugés.

On doit rendre à M. Molineux la justice d’avoir le premier formé des conjectures sur la question que nous traitons. Il communiqua sa pensée à un philosophe ; c'était le seul moyen de se faire un partisan. Locke convint avec lui qu’un aveuglené dont les yeux s'ouvraient à la lumière ne distinguerait pas à la vue un globe d’un cube. Cette conjecture a depuis été confirmée par les expériences de Cheselden, auxquelles elle a donné occasion ; et 11 me semble qu’on peut aujourd’hui déméler à peu près ce qui appartient aux yeux , et ce qu'ils doivent au tact.

$ 2. Je crois donc être autorisé à dire que notre statue ne voit que de la lumière et des couleurs .

7 DES SENSATIONS. 109 et qu’elle ne peut pas juger qu’il y a quelque chose hors d'elle.

Cela étant, elle n’aperçoit dans l'action des rayons que des manières d’être d'elle-même. Elle est avec ce sens comme elle a été avec ceux dont nous avons déjà examiné les effets, et'elle acquiert les mêmes facultés.

$ 3. Si dès le premier instant elle aperçoit également plusieurs couleurs, il me semble qu’elle n'en peut encore remarquer aucune en particuler : son attention trop partagée les embrasse confusément. Voyons comment elle peut apprendre à les déméler.

$ 4. L’oœil est de tous les sens celui dont nous connaissons le mieux le mécanisme. Plusieurs expériences nous ont appris à suivre les rayons de lumière jusque sur la rétine; et nous savons qu'ils y font des impressions distinctes. À la vérité nous ignorons comment ces impressions se transmettent par le nerf optique jusqu’à l'âme. Mais il parait hors de doute qu’elles y arrivent sans confusion : car l’auteur de la nature aurait-il pris la précaution de les démèler avec tant de soin sur la rétine, pour permettre qu’elles se confondissent à quelques lignes au delà ? Et si d’ailleurs cela arrivait, comment l’âme apprendrait-elle jamais à en faire la différence ? ° k

Les couleurs sont donc par leur nature des sensations qui tendent à se déméler; et voict

me desmanieres d’être d'elleméme.

Au premier instant elle les voit confusément.

Comment elle leb discerne ensuite les unes aprèslesautres.

comment j'imagine que notre statue parviendra à en remarquer un certain nombre.

Parmi les couleurs qui se répandent au premier instant dans son œil, et qui en occupent le fond, il peut y en avoir une qu’elle distingue d'une manière particulière , qu’elle voit comme à part : ce sera celle à laquelle le plaisir déterminera son attention avec un certain degré de vivacité. Si elle ne la remarquait pas plus que les autres , elle

ne la démélerait point encore. C'est ainsi que nous ne discernerions rien dans une campagne où nous voudrions tout voir à la fois et égalément.

Si elle en pouvait considérer avec la même vivacité deux ensemble, elle les remarquerait avec la même facilité qu’une seule ; si elle en pouvait considérer trois de la sorte, elle les remarquerait également. Mais c’est de quoi elle ne me paraît pas encore capable : il faut que le plaisir de les considérer l’une après l’autre la prépare au plaisir d’en considérer plusieurs à la fois.

IL est vraisemblable qu'elle est par rapport à deux ou trois couleurs qui s'offrent à elle avec quantité d’autres, comme nous sommes nousmêmes par rapport à un tableau un peu composé, et dont le sujet ne nous est pas familier. D'abord nous en apercevons les détails confusément ; ensuite nos yeux se fixent sur une figure, puis sur une autre, et ce n’est qu'après les avoir remar-

quées successivement, que nous parvenons à juger de toutes ensemble.

La vue confuse du premier coup d’œil n’est pas l'effet d’un nombre d'objets absolu et déterminé ; en sorte que ce qui est confus pour moi doive l’être pour tout autre. Elle est l'effet d’une multitude trop grande par rapport au peu d'exercice de mes yeux. Un peintre et moi nous voyons également toutes les parties d’un tableau : mais tandis qu'il les démêle rapidement, je les découvre avec tant de peine, qu'il me semble que je voie à chaqueinsant ce que je n'avais point encore vu.

Ainsi donc qu'il y a dans ce tableau plus de choses distinctes pour ses yeux, et moins pour les miens, notre statue, parmi toutes les couleurs qu’elle voit au premier instant, n en peut vraisemblablement remarquer qu'une seule, puisque ses yeux n’ont point encore été exercés.

Alors, quoique d’autres couleurs se répandent distinctement sur sa rétine, et que par conséquent elle les voie , elles sont aussi confuses à son égard que si elles se confondaient réellement.

Tant qu’elle est toute entière à la couleur qu’elle remarque, elle n’a donc proprement aucune connaissance des autres.

Cependant ses yeux se fatiguent, soit parce que cette couleur agit avec vivacité, soit parce qu'ils ne sauraient demeurer sans quelque effort dans la situation qui les fixe sur elle. Ils en changent donc

par un mouvement machinal : ils en changent encore, S'ils sont par hasard frappés d’une couleur trop vive pour leur plaire ; et ils ne s'arrêtent que lorsqu'ils en rencontrent une qui leur est plus agréable, parce qu’elle est un répos pour eux.

Après quelque temps ils se fatiguent encore , et ils passent à une couleur moins vive. Ainsi ils arriveront par degrés à mettre leur plus grand plaisir à ne remarquer que du noir. Enfin la lassitude peut être portée à un tel point, qu'ils se fermeront tout-à-fait à la lumière.

Si notre statue, ayant démélé les couleurs dans cet ordre successif, n’en pouvait jamais remarquer plusieurs en même temps, elle serait précisément avec la vue comme elle a été avec l’odorat. Car, quoique jusqu'ici elle en ait toujours vu plusieurs ensemble, toutes celles qu’elle n’a pas remarquées sont à son égard comme si elle ne les avait point vues : elle n’en peut tenir aucun

. compte. Mais il me parait qu'elle doit apprendre à en déméler plusieurs à la fois.

Gemmentele À 5. Le rouge, je le suppose, est la première eus à Lis. couleur qui l’a frappée davantage, et qu’elle a remarquée. Son œil étant fatigué , il change de situation , et il rencontre une autre couleur, du jaune, par exemple : elle se plait à cette nouvelle manière d'être; mais elle n’oublie pas le rouge, ni le plaisir qu'il lui a fait. Son attention se partage donc entre ces deux couleurs : si elle remarque le

jaune commé’une manière d’être qu’elle éprouve actuellement , elle remarque le rouge comme une manière d'être qu’elle a éprouvée.

Mais le rouge ne peut pas attirer son attention, et continuer de ne lui paraître que comme une mamiére d'être qui n’est plus; si la sensation, comme je le suppose, lui en est aussi présente que celle du jaune. Après s'être rappelé qu’elle a été rouge et jaune successivement, elle remarque donc qu’elle est rouge et jaune tout à la fois.

Qu'ensuite son œil fatigué se porte sur une

troisième couleur, sur du vert, par exemple ; son'

attention, déterminée à cette manière d’être, se détourne des deux premières. Cependant elle n'y est pas déterminée au point de lui faire tout-à-fait oublier ce qu’elle a été. Elle remarque donc encore le rouge et le jaune, comme deux manières d’être qui ont précédé. |

Ce souvenir prendsur l'attention, à proportion que l’argane, fixé sur le vert, se fatigue. Insensiblement'il y a à peu près autant de part que la couleur actuellement remarquée : ainsi la statue déméle qu'elle a été du rouge et du jaune avec la même vivacité qu’elle démêle qu’elle est du vert. Dés lors elle remarque qu’elle est tout à la fois ces trois couleurs. Et comment se bornerait-elle à en considérer deux comme passées , lorsque ces sensations sont toutes trois en même temps dans ses yeux, et qu'elles y sont d’une manière distincte ?

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