LI
C’est donc par le secours de la mémoire que l'œil parvient à remarquer jusqu’à deux ou trois couleurs, quise présentent ensemble. Si, lorsqu'il remarque la seconde, la première s’oubliait totalement, jamais 1l ne parviendrait à juger qu'il est
tout à la fois de deux manières. Mais dès que le
Bornes de son discernement à ce sujet.
Elle a avec ce sens un moyen de plus pour se procurer ce qu'elle désire.
souvenir en reste, l’attention se partageentre l’une et l’autre ; et aussitôt qu'il a remarqué qu'il a été successivement de deux manieres , il juge qu'il est de deux tout à,la fois.
$ 6. Comme nous lui avons appris à connaître successivement trois couleurs, nous lui apprendrons à en connaître un plus grand nombre. Mais dans toute cette succession il ne s’en représentera Jamais que trois distinctement ; car les idées de notre statue sur les nombres ne sont pas plus étendues qu’elles l’étaient avec l’odorat.
Si nous lui offrons ensuite toutes ces couleurs ensemble, elle n’en démélera également que trois à la fois, et elle ne pourra déterminer le nombre des autres. Ayant démontré que l'œil a besoin de la mémoire pour les distinguer, il est hors de doute qu'il n’en distinguera pas plus que la mémoire méme.
$ 7. Notre statue portant la vue d'une couleur à une autre, ne jouit pas toujours de la mamére d’être qu’elle se souvient lui avoir été plus agréable. Son imagination, faisant effort pour lui représenter vivement l’objet de son désir, ne peut
manquer d'agir sur ses yeux. Elle y produit donc à leur insçu un mouvement qui leur fait parcourir plusieurs couleurs, jusqu’à ce qu'ils aient rencotré celle qu'ils cherchent. La statue 4 pat conséquent avec ce sens ün moyeñ de plus qu’ävec les précédens pour obtenir la jouissance de ce qu’elle désire. Il se pouira même qu’ayant d’abord retrouvé, comime par hasard, une couleüt, ses yeux prennent l'habitude du tnouvernent propre à la leur faite retrouver encore; et cela arrivera, poufvu que les objets qui leur sont présens ne chahgent pas de situation.
$ 8. Une sensation de son ne saurait offrir de l'étendue à l’âme qui en est modifiée , parce qu’un son n’est pas étendu. Il n’en est pas de même d’une sensation de couleur : elle offre de l’étendue à l'âme qu’elle modifie, parce qu’elle est étendue elle-même. C’est un fait qu'on ne peut révoquer en doute : l’observation le démontre. Aussi est-il impossible de concevoir une couleur sans étendue, comte il est impossible de concevoir un son étendu.
Dès que chaque couleur est étendne , plusieurs couleurs contiguës forment nécessairement un continu de plusieurs parties étendues et distinctes les unes des autres. |
Ce phénomène est une surface colorée. C’est ainsi du moins que nous l’apercevons nous-mêmes.
Notre statue, lorsqu'elle juge qu'elle est à la
Commentelle se sent étendue
fois plusieurs couleurs, se sentirait donc comme une surface colorée.
L'idée de l’étendue suppose la perception de plusieurs choses, qui, étant les unes hors des autres, sont contiguës, et par conséquent chacune étendues : car des choses inétendues ne sauraient être contigués. Or, on ne peut pas refuser cette perception à la statue : car elle sent qu'elle se répète hors d’elle-même autant de fois qu'il y a de couleurs qui la modifient. En tant qu'elle est le rouge , elle se sent hors du vert ; en tant qu’elle est le vert, elle se sent hors du rouge, et ainsi du reste.
Elle se sent donc comme une étendue colorée : mais cette étendue n’est pour elle ni une surface, ni aucune grandeur déterminée.
Elle n’est pas une surface , parce que l’idée de surface suppose l’idée de solide ; idée qu’elle n’a pas, et qu'elle ne peut avoir.
Elle n’est pas non plus une grandeur déterminée : car une pareille grandeur est une étendue renfermée dans des limites qui la circonscrivent. Or, le moi de la statue ne saurait se sentir circonscrit dans des limites. Il est à la fois toutes les couleurs qui le modifient en même temps; et puisqu'il ne voit rien au delà, il ne saurait s’aper- . Cevoir comme circonscrit, parce qu’il est modifié à la fois par plusieurs couleurs, et qu’il se trouve également dans chacune, il se sent comme étendu ;
DES SENSATIONS. 117 et parce qu'il n’aperçoit rien qui le circonscrive, il n’a de son étendue qu’un sentiment vague : c’est pour lui une étendue sans bornes. Il lui semble qu’il se répète sans fin; et ne connaissant rien au delà des couleurs qu’il croit être , il est, par rapport à lui, comme s’il était immense : il est partout, 1l est tout.
Mais dans son étendue, qui lui parait immense, les différentes couleurs se terminent mutuellement ; elles dessinent donc des figures. Or la statue croira-t-elle encore être ces figures? A-t-elle des idées de figures aussitôt qu’elle a des sensations de couleur?
Une sensation renferme telle et telle idée : donc nous avons ces idées aussitôt que nous avons celle sensation. Voilà une conclusion que les mauvais métaphysiciens ne manquent jamais de tirer. Cependant nous n’avons pas toutes les idées que nos sensations renferment ; nous n'avons que celles que nous y savons remarquer. Ainsi, nous voyons les mêmes objets; mais parce que nous n'avons pas le même intérêt à les observer, nous en avons chacun des idées bien différentes. Vous remarquez ce qui m’échappe ; et souvent lorsque vous en pouvez rendre un compte exact, je suis moimême comme si je n’avals rien Vu.
Or, la lumière et les couleurs étant le côté le plus sensible , par où la statue se connaît, par où elle jouit d'elle-même, elle sera plus portée à
considérer ses modifications, comme éclairées et colorées que comme figurées. Toute occupée à juger des couleurs par les nuances qui Îes distinguent , elle ne pensera donc pas aux différentes manières dont nous les supposons terminées.
D'ailleurs, il ne suffit pas à l'œil de voir toute une figure pour s’en former une idée, comme 1l lui suffit de voir une couleur pour la connaître. Il ne saisit l’ensemble de la plus simple qu'après l'avoir analisée, c'est-à-dire, qu'après en avoir remarqué successivement toutes les parties. Il kui faut un jugement pour chacune en particulier, et un autre jugement pour les réunir : il faut se dire, voilà un côté, en voilà un second, en voilà un troisième; voilà l'intervalle qu'ils terminent, et de tout cela résulte ce triangle.
Ainsi donc que les yeux n’ont appris à démêéler trois couleurs à la fois, que parce que les ayant considérées successivement, ils les remarquent dans l'impression qu’elles font ensemble : de même ils n’apprendront à démèêler les trois côtés d'un triangle, qu’autant que les ayant remarqués l’un après l’autre , ils les remarqueront tous ensemble, et jugeront de la manière dont ils se réunissent. Mais c’est là un jugement que la statue n'aura point occasion de former.
Les figures, nous le supposons, sont renfermées dans les sensations qu’elle éprouve. Mais notre expérience nous démontre assez que nous
n'avons pas toutes les idées que nos sensations portent avec elles. Nos connaissances se bornent uniquement aux idées que nous avons appris à remarquer : n0s besoins sont la seule cause qui détermine notre attention aux unes plutôt qu'aux autres; et celles qui demandent un plus grand aombre de jugemens sont aussi celles que nous acquérons les dernières. Or je n’imagine pas quelle sorte de besoin pourrait engager notre statue à former tous les jugemens nécessaires pour avoir l’idée de la figure la plus simple.
D'ailleurs quel heureux hasard réglerait le mouvement de ses yeux pour leur en faire suivre le contour? Et lors mème qu'ils le suivraient, comment pourrait-elle s’assurer de ne pas passer continuellement d’une figure à une autre ? A quoi pourra-t-elle juger que trois côtés, qu'elle a vus l'un après l’autre, forment un triangle ? Il est bien plus vraisemblable que sa vue, obéissant uniquement à l’action de la lumière, errera dans un chaos de figures : tableau mouvant, dont les partes lui échapent tour à tour.
H est vrai que nous ne remarquons pas les jugemens que nous portons pour saisir l'ensemble d’un cercle ou d'un carré. Mais nous ne remarquons pas davantage ceux .qui nous font voir les couleurs hors de nous. Cependant il sera démontré que cette apparence est l'effet de certains jugemens que l'habitude nous a rendus fa-
Elle n’a point d'idée de situatiou ni de mouvement.
miliers. Qu’on nous offre un tableau fort composé, l'étude que nous en faisons ne nous échappe pas : nous nous apercevons que nous comptons les personnages, que nous en parcourons les attitudes, les traits, que nous portons sur toutes ces choses une suite de jugemens, et que ce n’est qu'après toutes ces opérations que nous les embrassons d’un même coup d'œil. Or les yeux de notre statue seraient obligés de faire pour voir une figure entière, ce que les nôtres font pour voir un tableau entier. Nous lavons fait sans doute nous-mêmes la première fois que nous avons appris à voir un carré. Mais aujourd’hui la rapidité avec laquelle nous en parcourons par habitude les côtés, ne nous permet plus de nous apercevoir de la suite de nos jugemens. Il est raisonnable de penser que lorsque nos yeux n'étaient point exercés , ils ont été dans la nécessité de se conduire pour voir les objets les plus simples, comme ils se conduisent actuellement pour en voir de plus composés. |
$ 9. Nous ne jugeons des situations que parce que nous voyons les objets dans un lieu où ils occupent chacun un espace déterminé, et nous ne jugeons du mouvement que parce que nous les voyons changer de situation. Or la statue ne saurait rien observer de semblable dans les sensations qui la modifient. Si c’est au tact, comme nous le prouverons, à nous faire remarquer dans
les couleurs des grandeurs circonscrites ou des figures , c’est encore à lui à nous faire remarquer dans les couleurs des situations et des mouvemens.
. N'ayant qu’une idée confuse et indéterminée d’é-
tendue, privée de toute idée de figure, de lieu, de
situation et de mouvement, la statue sent seule-
ment qu'elle existe de bien des manières. Si plusieurs objets changent de place sans disparaître à ses yeux , elle continue d’être les mêmes couleurs qu'elle étaitauparavant.Leseulchangementqu'elle peut éprouver, c'est d’être plus sensiblement tantôt l’une tantôt l’autre, suivant les différentes situations par où le mouvement fait passer les objets : étant tout à la fois, par exemple, le jaune, le pourpre et le blanc, elle serà dans un moment plus le jaune ; dans un autre, plus le pourpre ; et dans un troisième, plus le blanc. Elle est toutes les couleurs qu’elle voit : mais elle est plus particuhèrement la couleur qu'elle regarde.