‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 37 sur 120 · TRAIS · texte numérisé non relu

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En ne doniant, par exemple, son attention qu’à la sohdité d’un corps, elle sépare cette qua-

lité des autres auxquelles elle n’a point eu d'égard.

Elle fait de la mème manière les idées abstraites de figure, de mouvement, etc. ; et aussitôt chaeune de ces notions se généralise, parce qu'elle remarque qu'il n’en est point qui ne convienne à plusieurs objets, ou qui ne se retrouve dans plusieurs collections.

On voit par là, et par ce que nous avons dit en traitant des autres sens, que les idées abstraites

naissent nécessairement de l'usage que nous vou-

lons faire de nos organes; que par conséquent elles ne sont pas aussi éloignées de l'intelligence des hommes qu'on paraît le croire; et que leur génération n'est pas assez difficile à comprendre, pour supposer que nous ne puissions les tenir que de l’auteur de la nature.

$ 18. Lorsque la statue était bornée aux autres sens, elle ne pouvait faire des abstractions que sur ses propres manières d'être; elle en séparait certains accessoires, communs à plusieurs; elle

en séparait, par exemple, le contente Le mécontentement qui les aécompagnai, faisait par ce moyen les notions généra, nières d'être agréables, et de manier : no désagréables.

Mais actuellement qu’elle s’est accoutur, te à prendre ses sensations pour les qualités des objets sensibles, c'est-à-dire, pour des qualités qui existent hors d'elle, et, pour ainsi dire, par groupes, elle peut les détacher chacune des collections dont elles font partie, les considérer à part, et former des abstractions sans nombre. Mais n'ayant pas déterminé l'étendue de sa curiosité, nous n'entreprendrons pas de la suivre ici dans toutes ces opérations.

$ 19. Sa curiosité ne la bornera pas à n’étudier que les objets qui l’environnent. Elle se touchera

e .être le A ?e uvent , Te, En

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Elle étend ses idées sur les sombres,

elle-même , et elle étudiera surtout la forme de

cet organe avec lequel elle manie les corps. Elle examinera ses doigts lorsqu'ils s'écartent, se rapprochent, se plient; frappée de la ressemblance qu’elle commence à découvrir entre ses mains, elle sera curieuse d’en juger encore mieux; elle observera ses doigts un à un, deux à deux, etc. ; par là elle multipliera ses notions abstraites sur

les nombres, et pourra apprendre que sa main:

droite a autant de doigts que sa main gauche. Qu'elle considère alors un corps, elle juge qu'il

est un, comme un de ses doigts ; qu'elle en con-.

Ses autres idées en sont plus distinctes.

Eîle ne s'élève pas aux notions abstraites d'être etde substance.

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ha TRAITÉ side 17. Nox, elle juge qu'ils sont deux, comme de dans $ doigts. Voilà donc ses doigts devenus les sent,’ des nombres. Mais nous ne pouvons assud pessqu'où elle portera ces sortes d'idées. Il majsuffit de prouver par ces détails qu’elles sont toutes renfermées dans le toucher, et que notre statue les y remarquera, suivant le besoin qu’elle aura de les acquérir. . 6 20. Ayant étendu ses idées sur les nombres, elle sera plus en état de se rendre compte de ses notions abstraites. Elle pourra, par exemple, remarquer qu’elle forme sur un même objet, jusqu’à cinq ou six abstractions ; ou, pour parler autrement, qu’elle y peut observer séparément jusqu’à cinq ou six qualités différentes. Auparavant elle en aperçoit seulement une multitude, qu’il ne lui était pas possible de déterminer : ce qui ne pouvait manquer d'y répandre de la confusion. Ses progrès sur les nombres contribueront donc à ceux de toutes ses autres connaissances.

$ 21. Mais quelle que soit la multitude des objets qu’elle découvre ; quelque combinaison qu’elle en fasse , elle ne s’élevera jamais aux notions abstraites d’être , de substance, d'essence, de nature, etc. ; ces sortes de fantômes ne sont palpables qu’au tact des philosophes. Dans l’habitude où elle est de juger que chaque corps est une collection de plusieurs qualités, il lui paraîtra tout naturel qu'elles existent réunies, et elle ne

songera pas à chercher quel en peut être le lien ou le soutien. L’habitude nous tient souvent lieu de raison à nous-mêmes, et il faut conyenir qu’elle vaut bien quelquefois les raisonnemens des philosophes.

$ 22. Mais supposé que la statue fût curieuse 2: philoso-

phes à ce sujet de découvrir comment ces qualités existent dans "#4

lus qu'elle.

chaque collection, elle serait portée comme nous n

à imaginer quelque chose qui en est le sujet ; et

si elle pouvait donner un nom à ce quelque chose,

elle aurait une réponse toute prête aux questions

des philosophes : elle en saurait donc autant qu'eux, c’est-à-dire, qu’ils n’en savent pas plus qu’elle. En effet leurs définitions, expliquées clairement, n’apprennent à un enfant même que ce

que les sens lui ont appris.

$ 23. Parmi les notions abstraites qu’elle ac- Mdées qu'elle quiert , il y en a deux qui méritent quelques con- ‘*sidérations particulières : ce sont celles de durée et d'espace.

Dans le vrai elle ne connaît la dürée que par la succession de ses idées; mais elle pourra se la représenter si sensiblement en imaginant le passé par un espace qu’elle a parcouru, et l'avenir pour un espace à parcourir, que le temps sera à son égard comme une ligne, suivant laquelle elle se meut. Cette maniere d’en juger lui paraîtra même si naturelle, qu’elle pourra bien tomber dans l'erreur de croire qu’ellé ne connaît la durée

De l'espace,

qu’autant qu’elle réfléchit sur le mouvement d’un corps. Quand on a plusieurs moyens pour se représenter une chose, on est ordinairement porté à regarder comme le seul celui qui est plus sensible. C’estune méprise queles philosophes mêmes ont peine à éviter. Aussi Locke est-il le premier qui ait démontré que nous ne connaissons la durée que par la succession de nos idées.

$ 24. Comme elle connaît la durée par la succession de ses idées, elle connait l’espace par la coexistence de ses idées. Si le toucher ne lui transmettait pas à la fois plusieurs sensations qu'il distingue , qu'il rassemble, qu’il circonscrit dans de certaines limites, et dont, en un mot, il fait un corps, elle n'aurait l’idée d’aucune grandeur. Elle ne trouve donc cetté idée que dans la coexistence de plusieurs sensations. Or dès qu’elle connait une grandeur, elle a de quoi en mesurer d’autres ; elle a de quoi mesurer l'intervalle qui les sépare, celui qu’elles occupent; en un mot elle a l’idée de l’espace. Comme elle n'aurait donc aucune idée de durée, si elle ne se souvenait pas d'avoir eu successivement plusieurs sensations, elle n'aurait aucune idée d’étendue ni d’espace, si elle n'avait jamais eu plusieurs sensations à la fois.

Partout où elle ne trouve point de résistence, elle juge qu'il n’y a rien, et elle se fait l'idée d'un espace vide. Cependant ce n’est pas une preuve

DES SENSATIONS. 167 pour qu'il existe un espace sans matière; elle n’a qu’à se mouvoir avec quelque vivacité, pour sentir

au moins un fluide qui lui résiste.

$ 25. D'abord elle n’imagime rien au delà de

Pespace qu’elle découvre autour d'elle; et en

conséquence elle ne croit pas qu’ily en ait d'autre. Dans h sunte l'expérience li apprend peu à peu qu'il s'étend plus loin. Alors l’idée de celai qu’elle parcourt devient un modèle, d'aprés lequel élle imagine cel qu’elle n’a pomt encore parcouru ; et lorsqu'elle a une fois mmaginé un espace où

elle ne s'est point transportée, elle en imagme-

plusieurs les ans hors des autres. Enfin ne concevant point de bornes au delà desquelles elle ptnisse cesser d’en imaginer, elle est comme for. cée d'en imagmer encore, et elle croït apercevoæ l'immensité même.

$ 26. It en est de même de k durée. Aa premier

moment de son existence elle n'imagine rien mt avantntaprès. Maiskorsqu’elle s’est fait une longue habitude des changemens ansquels elle est destiuée, le $souvemir d’une succession d'idées est ur modele d'après lequel elle imagine une dureé antérieure et une durée postérteure ; de sorte que ne trouvant point d'instant dans le passé nt dans lavenir au delà duquel elle ne puisse pas en mraginer d’autres, lui semble que sa pensée embrasse toute l’étermté. Eke se croit même

éternelle, car elle ne se rappelle pas qu’elle ait

Del'immensité.

De l’éternite.

Lesdeux derniers ne sont q une illusion e son imagination.

Les sensations sont des idées pour la statue,

En quoi elles diffèrent des idées intellectueiles.

commencé, et el ne soupçonne pas qu’elle doive finir.

$ 27. Cependant elle n’a dans le vrai ni l’idée de l'éternité ni celle de limmensité. Si elle juge le contraire, c'est que son imagination lui fait illusion, en lui représentant comme l'éternité et l'immensité même, une durée et un espace vagues dont elle ne peut fixer les bornes.

$ 28. À chaque découverte qu'elle fait ; ‘lle éprouve que le propre de chaque sensation est de lui faire prendre connaissance, ou de quelque sentiment qu’elle juge en elle, ou de quelque qualité qu’elle juge au dehors ; c'est-à-dire que le propre de chaque sensation est pour elle ce que nous appelons idée; car toute impression qui donne une connaissance est une idée.

$ 29. Si elle considère ses sensations comme passées , elle ne les aperçoit plus que dans le souvenir qu'elle en conserve;et ce souvenir est encore une idée ; car il redonne ou rappelle une connaissance. J’appellerai ces sortes d'idées intellectuelles ou simplement idées, pour les distinguer des autres que je continuerai de nommer sensations. Une idée intellectuelle est donc le souvenir d’une sensation. L'idée intellectuelle de solidité, par exemple, est le souvenir d’avoir senti de la solidité

dans un corps qu’on a touché ; l’idée intellectuelle

de chaleur est le souvenir d’une certaine sensation qu'on a eue; et l’idée intellectuelle de corps est

DFS SENSATIONS. 169

le souvenir d'avoir remarqué dans une même collection de l'étendue, de la figure, de la dureté . etc.

$ 30. Or notre statue sent une différence entre éprouver actuellement des sensations, et se souvenir de les avoir eues. Elles les distingue donc de ce que j'appelle idée intellectuelle.

Elle remarque qu’elle a de ces sortes d'idées sans rien toucher , et qu’elle n’a des sensations qu'autant qu'elle touche. La raison qui lui a fait juger ses sensations dans les objets, ne peut lui faire porter le même jugement sur ses idées intellectuelles. Celles-ci lui paraissent donc comme si elle ne les avait qu’en elle-même.

$ 3r. Par les sensations elle ne connaît que les objets présens au tact , et c'est par les idées qu’elle connait ceux qu'elle a touchés et qu’elle ne touche plus. Elle ne juge même bien des objets qu’elle touche qu’autant qu'elle les compare avec ceux qu’elle a touchés: etcomme les sensations actuelles sont la source de ses connaissances , le souvenir de ses sensations passées ou les idées intellectuelles en sont tout le fond: c’est par leur secours que les nouvelles sensations se démélent et se développent toujours de plus en plus.

$ 32. En effet lorsqu'elle touche un objet, elle ne jugerait point de sa grandeur, ni de ses degrés de dureté, de chaleur, etc. , si elle ne se souvenait pas d'avoir manié d’autres grandeurs , où elle

Différence

que la statue met

entre ses idées et ses sensations.

Si lgs sensations sont la source de ses connaissances ; les idées en de viennent le fond

Sans les idées

elle jugerait roal

objets qu’elle touche.

Elle ne remarque pas que dans, l'Érigne les idées et les sensalions sont la même chose.

Manvais raisonnement qu'elle pourrait faire.

a trouvé d’autres degrés de dureté et de chaleur. Mais des qu'elle s'en souvient, elle juge par comparaison cet objet plus ou moins dur , plus ou moins chaud. C’est donc au souvenir ou à l'idée intellectuelle qu’elle conserve de certaines grandeurs , de certains degrés de dureté et de chaleur, qu’elle juge des nouveaux objets qu’elle rencontre : c'est ce souvenir qui , lui faisant faire des comparaisons , lui fait remarquer les différentes idées où connaissances que les sensations actuelles lui transmettent.

$ 33. Cependant puisque nous avons vu que le souvenir n'est qu'une mamière de sentir, c’est une conséquence que les idées intellectuelles ne diffèrent pas essentiellement des sensations mêmes. Mais vraisemblablement notre statue n’est pas capable de faire cette réflexion. Fout ce qu’elle peut savoir, c'est qu'elle a des idées qui lui servent pour régler ses jugemens , et qui ne sont pas des sensations. Supposé donc qu’elle eùt occasion de réfléchir sur Forigine de ses connaissances , voici, je pense, comment elle rasonnerait.

6 34. « Mes idées sont bien différentes de mes « sensations , puisque les unes sont en mot, et les « autres, au contraire, dans les objets. Or connaitre, « c'est avoir des idées. Mes connaïssances ne dé- « pendent donc d'aucune sensation. D'ailleurs je « ne juge des objets qui font sur moi des impres- « sions différentes , que par la comparaison que

| LABO LE RD LR R

elle ne sait pas se rendre compte, habitude qui, étant une fois contractée, la guide sûrement, sans qu'elle ait besoin de se rappeler les jugemens qui la lui ont fait prendre. En un mot, elle a acquis des idées. Mais dès qu’une fois ses idées lui ont appris à se conduire, elle n'y pense plus, et elle agit par habitude. Pour acquérir des connaissances de théorie, il faut nécessairement avoir un lan- gage : car il faut classer et déterminer les idées ; ce quisuppose des signes employés avec méthode. (Voyez la première partie de ma grammaire, ou ma logique.)

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