‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 38 sur 120 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Observations propres à faciliter l'intelligence de ce qui sera dit en traitant de la vue.

$ r. Après les détails où nous venons d’entrer, ce chapitre paraîtra tout-à-fait inutile ; et j'avoue

qu'il le serait s’il ne préparait pas le lecteur à se

convaincre des observations que nous ferons sur la vue. La manière dont les mains jugent .des objets par le moyen d’un bâton, de deux ou d’un plus grand nombre, ressemble si fort à la maniére dont les yeux en jugent par le moyen des rayons , que depuis Descartes on explique communément l’un de ces problèmes par l’autre. Le premier sera l’objet de ce chapitre.

Obiet de ce chapitre.

Comment la Q 2. La première fois que la statue saisit un

grid dant bâton , elle n'a connaissance que de la partie | tm." qu'elle tient : c’est là qu’elle rapporte toutes les sensations qu'il fait sur elle.

Elle ne sait donc pas qu'il est étendu ; et par conséquent elle ne peut pas juger de la dis-

. tance des corps sur lesquels elle le porte.

Ce bâton peut être incliné différemment, et dès lors il fait sur sa main des impressions différentes: Mais ces impressions ne lui apprennent pas qu'il est incliné, tant qu’elle ignore qu'il est étendu. Elles ne sauraient donc encore lui découvrir les différentes situations des objets.

Pour juger par son moyen des distances, il faut qu’elle l'ait touché dans toute sa longueur ; et pour juger des situations par l'impression qu’elle en reçoit, il faut que pendant qu’elle le tient d’une main, elle en étudie de l’autre la direction.

Avec deur, © 3. Tant qu'elle ne saura pas juger de la direction de deux bâtons, dont la longueur lui est connue , et qu'elle tient, l’un de la main droite, et l’autre de la main gauche, elle ne pourra pas découvrir s'ils se croisent quelque part, ni même si leurs extrémités s’éloignent , ou si elles se rapprochent. Elle croira souvent toucher deux corps lbrsqu’elle u’en touchera qu'un ; elle croira en haut ce qui est en bas; en bas ce qui est en haut. Mais dès qu'elle sera capable de remarquer les

différentes directions, suivant la différence des impressions , alors elle connaîtra la situation des bâtons, et par là elle jugera de celle des corps. Ce jugement ne sera d’abord qu’un raisonnement fort lent. Elle se dira en quelque sorte: Ces bâtons ne peuvent se croiser, que l'extrémité de celui que je tiens de la main gauche ne soit à ma droite. Par conséquent les corps qu'ils touchent sont dans une situation contraire à celle de mes mains; et je dois juger à droite ce que je sens de la main gauche, et à gauche ce que je sens de la main droite. Dans la suite ce raisonnement lui deviendra si familier, et se fera si rapidement, qu’elle jugera de la situation des corps, sans paraître faire la moindre attention à celle de ses mains.

$ 4. Ce n'est plus à l'extrémité qui agit sur sa Elle rapporte

sa sensation à l'extrémité ©

main qu’elle rapporte les sensations qu’un bâton pui à ae lui transmet ; elle sent au contraire, à l'extrémité prete opposée, la dureté ou la mollesse des corps sur lesquels elle le porte ; et cette habitude lui fera distinguer des sensations qu’elle ne distinguait pas auparavant.

Supposons qu’elle appuie la paume de la main sur trois joncs d’égale longueur, et réunis comme sils n’en formaient qu'un seul, elle aura une'sensation eonfuse, ou elle ne démélera pas l'action

, de chaque jonc. Écartons ces joncs seulement. par le bas : aussitôt elle aperçoit distinctement trois

Elle se fait une espèce de géométrie.

176 CO TRAITÉ points de résistance , et par là elle discerne l'impression que chaque jonc fait sur elle.

Mais il faut bien remarquer qu’elle ne fait cette différence que parce qu’ele a appris à juger de l'inclinaison par la sensation. Si elle n'avait pas fait les expériences nécessaires pour porter ce jugement, elle sentirait dans sa main un seul point de résistance, soit que les joncs fussent réunis par le-bas, soit qu'ils fussent écartés. |

Cette expérience confirmée sentiment que j'ai adoptésur la vue. Car ne se peut-il pas que, comme la main, l'œil ne confonde des sensations sèmblables, lorsqu'il ne les juge qu’en lui-même, et qu'il ne commence à en faire la différence qu’autant qu’il s’accoutume à les rapporter au dehors? Il suffit de considérer que les rayons font sur lui l'effet que les joncs font sur la main.

$ 5. Pour déterminer Fintervalle que laissent entre elles les extrémités de deux bâtons qui se croisent, il suffit à un géomètre de déterminer la grandeur des angles et celle des côtés.

La statue ne peut pas suivre une méthode où il y ait autant de précision; mais elle sait à peu prés quelle est la grandeur des bâtons, combien ils sont inclinés, le point où ils se-croisent, et elle juge que les extrémités qui portent sur les objets s'écartent ou se rapprochent dans la même proportion que les extrémités qu’elle saisit. On imagine donc comment à force de tâtonner elle

se fera une espèce de géométrie, et jugera de la grandeur des corps à l’aide de deux bâtons.

Si elle avait quatre mains, elle pourrait par le même artifice juger tout à la fois de la hauteur et de la largeur d’un objet ; et si elle en avait un plus grand nombre, elle pourrait l’apercevoir sous une plus grande quantité de rapports. Il suffirait qu’elle contractit l'habitude de porter des jugemens sur les impressions que lui transmettraient dix bâtons ou davantage.

C'est ainsi que sans aucune connaissance de la géométrie elle se conduirait , en tätonnant, d’après les principes de cette science ; et, pour dire encore plus, c'est ainsi que dans le développement de nos facultés 1l y a des principes qui nouséchappent au moment même qu'ils nous guident. Nous ne les remarquons pas, et cependant nous ne faisons rien que par leur influence.

Aussi la connaissance des principes de la géométrie serait-elle tout-à-fait inutile à notre statue. Ce ne serait jamais qu’en tâtonnant qu'elle en pourrait faire l'application aux bâtons dont elle se sert. Or dès qu’elle tâtonne, elle porte nécessairement les mêmes jugemens que si elle raisonnait d’après ces principes. Il aurait donc été superflu de lui supposer des idées innées sur les grandeurs et sur les situations : c’est. assez qu’elle ait des mains.

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