CHAPITRE X
Du repos, du sommeil et du réveil dans un homme borné au sens du toucher.
$ r. Le mouvement parait à notre statue un état si naturel, et elle a une si grande curiosité de se transporter partout et de tout manier, qu’elle ne prévoit pas sans doute l’inaction où elle ne peut manquer de tomber. Mais peu à peu ses forces l’abandonnent; et commençant à sentir de la lassitude , elle la combat quelque temps par le désir qu’elle a encore de se mouvoir; enfin, le repos devient le plus pressant de ses besoins ; elle sent que malgré elle sa curiosité cède ; elle étend les bras, et reste immobile.
$ 2. Cependant l’activité de sa mémoire se conserve encore : et 1l lui semble qu’elle ne vit plus que par le souvenir de ce qu'elle a été : mais la mémoire se repose à son tour; les idées qu'elle retrace s’affaiblissent insensiblement , et paraissent se perdre dans un éloignement d’où elles jettent à peine une lueur qui va s’éteindre. Enfin
- toutes les facultés sont assoupies : et c’est pour la
Son réveil,
statue l’état du sommeil.
83. Au bout de quelques heures, le repos commernice à lui rendreses forces. Ses idées reviennent lentement ; il semble qu’elles ne paraissent que
| DES SENSATIONS. 179 pour disparaitre ; et son âme, suspendue entre le sommeil et la veille, se sent comme une vapeur légère, qui d'un moment à l’autre se dissipe et se reproduit. Cependant le mouvement renait peu à peu dans toutes les parties de son corps; ses idées se fixent , ses habitudes se renouvellent, son âme lui est rendue toute entière, elle croit vivre pour la seconde fois.
Ceréveil lui paraît délicieux. Elle porte les mains sur elle avec étonnement, elle les porte sur tout ce qui l’environne : charmée de se retrouver et de retrouver encore les objets qui lui sont familiers, sa curiosité et tous ses désirs renaissent avec plus de vivacité. Elle s’y livre toute entiere, se trans-
porte de côté et d'autre, reconnait ce qu’elle a
déjà connu, et acquiert de nouvelles connaissances. Elle se fatigue donc pour la seconde fois, et, cédant à la lassitude, elle s’abandonne encore au sommeil. |
$ 4. En passant à plusieurs reprises par ces différens états, elle se fera une habitude de les prévoir ; et ils lui deviendront si naturels, qu’elle s'endormira et se réveillera sans être étonnée.
$ 5. C’est au souvenir d’avoir passé de l’un à l'autre qu’elle les distingue. Elle a d’abord senti ses forces l’abandonner insensiblement : elle les a senties ensuite se renouveler tout à coup. Ce passage brusque d’une inaction totale à l'exercice de toutes ses facultés la frappe, la surprend, et
Elle prévoit qu'elle repassera par ces élats.
À quoielle les istingue.
par là lui parait une seconde vie. Il suffit donc de l'opposition qui est entre l'instant de faiblesse qui a immédiatement précédé le sommeil , et l’instant de force où elle se réveille, pour qu’elle se sente, comme si elle avait cessé d’être. Si elle avait repris l'usage de ses facultés par des degrés insensibles, elle n’eût rien pu remarquer de semblable.
Eee ni 6 6. Cependant elle ne se représente pas ce que
lat de sommeil, ce peut être que l’état d’où elle sort au réveil. Elle ne juge point quelle en a été la durée, elle ne sait pas même s’il a duré. Car rien ne peut lui faire soupçonner qu’il y ait eu en elle ni au dehors quelque succession. Elle n’a donc aucune notion de l’état de sommeil, et elle n’en distingue l’état de veille que par la secousse que lui donnent toutes ses facultés au moment que les forces lui sont rendues. °
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