‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 40 sur 120 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la mémoire, de l’imagination et des songes dans un homme borné au sens du toucher,

wemmetls À 1. Les sensations qui viennent par le tact sont dan, de deux espèces : les unes sont l’étendue, la figure, l'espace, la solidité, la fluidité, la dureté, la mollesse, le mouvement, le repos ; les autres sont la

chaleur et le froid , et différentes espèces de plai-

sirs et de douleurs. Les rapports de celles-ci sont naturellement indéterminés. Elles ne se conservent donc dans la mémoire , que parce que les organes les ont transmises à plusieurs reprises. Mais celles-là ont des rapports qui se connaissent avec plus d’exactitude. Notre statue mesure le volume des corps avec ses mains ; elle mesure l'espace en se transportant d’un lieu dans un autre ; elle détermine les figures, lorsqu'elle en compte les côtés et qu’elle en suit le contour ; elle juge à la résistance de la solidité ou de la fluidité, de la dureté ou de la mollesse ; enfin elle saisit une différence sensible entre le mouvement et le repos, lorsqu'elle considère si un corps change ou ne change pas de situation par rapport à d’autres. Voilà donc de toutes les idées celles qui se lient le plus fortement et le plus facilement dans sa mémoire.

$ 2. D'un côté elle s’est fait une habitude de rapporter toutes ses sensations à l'étendue, puisqu’elle les regarde comme les qualités des objets qu’elle touche. Toutes ses idées ne sont que de l'étendue chaude ou froide, solide ou fluide, etc. Par là, celles dont les rapports sont le plus vagues, comme celles dont les rapports se déterminent le mieux, sont toutes liées à une même idée. En un mot, toutes ses sensations ne sont à son égard que des modifications de l'étendue.

$ 3. D’un autre côté, la sensation de l’étendue

Elles se lient toutes à celle da l'étendue.

Le souvenir en est plus fort

et plus durable.

est telle, que notre statue ne la peut perdre que dans un sommeil profond. Lorsqu'elle est éveillée elle sent toujours qu'elle est étendue ; car elle sent toutes les parties de son corps qui pèsent sur le lieu où elles reposent, et qui le mesurent. Tant qu’elle est éveillée elle ne peut donc pas avec le tact comme avec les autres sens, être entierement privée de toute espèce de sensations. Il lui en reste toujours une à laquelle toutes lesautres sont liées, et que je regarde par cette raison comme la base de toutes les idées dont elle conserve le souvenir. Tout prouve donc que la mémoire des idées qui viennent par le tact doit etre plus forte, et durer beaucoup plus que celle des idées qui viennent par les autres sens.

ÆEnquicn- S 4. Les idées peuvent se retracer avec plus ou fonde eawe, moins de vivacité. Lorsqu’elles se réveillent faiblement, la statue se souvient seulement d’avoir touché tel ou tel objet : mais lorsqu'elles se réveillent avec force, elle se souvient des objets comme si elle les touchait encore. Or j'ai appelé imagination cette mémoire vive qui fait paraître présent ce qui est absent.

Le réterion $ 5. Si nous joignons à cette faculté la réflexion, gination. ou cette opération qui combine les idées, nous verrons comment la statue pourra se représenter dans un objet les qualités qu’elle aura remarquées dans d’autres. Supposons qu'elle désire de jouir tout à la fois de plusieurs qualités qu’elle n’a point

encore rencontrées ensemble ; elle les imaginera

réunies, et son imagination lui procurera une

jouissance qu'elle ne pourrait pas obtenir par le tact.

$ 6. Voilà la signification la plus étendue qu’on donne au mot imagination : c'est de le considérer comme le nom d'une faculté qui combine les qualités des objets, pour en faire des ensembles, dont la nature n'offre point de modèles. Par là elle procure des jouissances qui, à certains égards, l'emportent sur la réalité même : car elle ne manque pas de supposer dans les objets dont elle fait jouir, toutes les qualités qu'on désire y trouver.

$ 7. Mais la jouissance par le toucher peut se réunir à celle qui se fait par l’imagination ; et ce sera alors pour la statue les plus grands plaisirs dont elle puisse avoir connaissance. Lorsqu'elle touche un'objet, rien n'empêche que l’imagination ne le lui représente quelquefois avec des qualités agréables qu'il n’a pas, et ne fasse disparaitre celles par où il pourrait lui déplaire. Il suffira pour cela d’un désir vif d'y rencontrer les unes, et de n'y pas trouver les autres. . |

$ 8. L’imagination ne peut lui offrir tant d'’attraits de la part des objets, qu’elle ne lui fasse souvent trouver du plaisir à se mouvoir, lors même que ses membres fatigués commencent à se refuser à ses désirs. Elle lui retrace même quelquefois ce plaisir avec tant de vivacité, qu’elle

Sens le plus

étendu dans lequel on peut prendre le mot imagination.

Jouissanee à

laquelle le toucher et l'imagination coucourent.

m to

Excès où l’1instion fait erlastalne.

État de songe.

Cause des song°: et du désor-

re dans lequel us retracent les idées.

la distrait de la lassitude de ses organes. Alors il n’y a qu'un excès de fatigue qui puisse lui faire goûter le repos. Un état de peine et de douleur sera le fruit d’un désir auquel elle s’est livrée avec trop peu de modération ; et lorsqu'elle en aura souvent fait l'épreuve elle apprendra à se méfier des attraits du plaisir , et sera plus attentive à consulter ses forces.

$ 9. Entre la veille et le sommeil profond nous pouvons distinguer deux états mitoyens : l’un où la mémoire ne rappelle les idées que d’une manière fort légère ; l’autre où l'imagination les rappelle avec tant de vivacité et en fait des combinaisons si sensibles, qu’on croit toucher les objets qu’on

ne fait qu’imaginer.

Lorsque la statue s’est endormie dans un lieu où..elle a appris à se conduire sans danger, elle peut imaginer qu'il est semé d’épines, de cailloux, qu’elle marche, et qu’à chaque pas elle se déchire, tombe, se heurte, et ressent de la douleur. Quoique étonnée de ce changement, elle n’en peut douter : et son état est le même pour elle que si elle était éveillée, et que ce lieu fût en effet tel qu'il lui parait.

$ 10. Pour découvrir la cause de ce songe, il suffit de considérer qu'avant le sommeil elle avait les idées d’un lieu où elle pouvait se promener sans crainte ; celles d’épines, de cailloux, de déchiremens, de chute, de douleur ; enfin celles

d'un lieu où elle avait fait l’épreuve de toutes ces choses. Or qu'arrive-t1l dans le sommeil ? c’est que cette dernière idée ne se réveille point du tout. Celles d’épines, de cailloux ,- de déchiremens, de chute, de douleur, et du lieu où elle n’a rien connu de semblable, se retracent avec la même vivacité que si les objets étaient présens ; et se réuñissant, il faut que la statue croie que ce heu est devenu tel que son imagination le lui représente. Si elle se füt rappelé le lieu , où elle s'est déchirée, où elle a fait des chutes, elle ne fût pas tombée dans cette erreur. Il ne se fait donc dans les songes des associations si bizarres et si contraires à la vérité , que parce que les idées qui rétabliraient l'ordre se trouvent interceptées.

Il n'est pas étonnant qu'alors les idées se reproduisent dans un désordre qui rapproche et réunit celles qui sont les plus étrangères. Ainsi que le sommeil est le repos du corps, 1l est celui de la mémoire, de l’imagination et de toutes les facultés de l’âme; et ce repos a différens degrés. Si ces facultés sont entièrement assoupies, le sommeil est profond : si elles ne le sont que jusqu'à un certain point, la mémoire et l'imagination, assez éveillées pour rappeler certaines idées, ne le sont pas assez pour en rappeler d’autres : dès lors celles qui se présentent forment les ensembles les plus extraordinaires.

$ 11. Je frappe la statue au milieu de son rêve,

Sentiment de la statue au réveil.

et je l’arrache au sommeil. Son premier sentiment est la crainte ; osant à pee se mouvoir, elle étend les bras avec méfiance ; et, toute étounée de ne point retrouver les objets dont elle a cru recevoir des blessures, elle se soulève et hasarde de marcher. Peu à peu elle se rassure ; elle ne sait pas si elle se trompe actuellement , ou si elle s’est trompée le moment précédent. Sa confiance aug- mente, et elle oublie l’état, où elle s’est trouvée en songe, pour jouir uniquement de celui où elle est au réveil. | Snembarss À 12. Cependant le sommeil lui devient encore surchidé nécessaire. Elle s’y livre, elle a de nouveaux songes, et au réveil ils sont suivis du même étonnement.

En effet ces illusions doivent lui paraitre bien étranges. Elle ne saurait soupçonner qu’elles se sont offertes à elle dans le temps qu’elle dormait, puisqu'elle n’a aucune idéé de la durée de son sommeil. Au contraire elle ne doute pas qu'elle ne fût éveillée; car veiller, pour elle, c’est toucher et réfléchir sur ce qu’elle touche. Ses songes ne lui paraissent donc pas des songes, et ellen’en doit avoir que plus d'inquiétude. Elle ne comprend pas pourquoi elle porte sur les mêmes objets des jugemens si différens; elle ne sait où est l'erreur ; et elle passe tour à tour de la défiance que lui donnent ses songes, à la confiance que lui rend l'état de veille.

$ 13. Il n’est pas possible qu'elle se souvienne de toutes les idées qu'elle a eues, étant éveillée ; il doit en être de même de celles qu’elle a eues dans le sommeil. |

Quant à la cause qui lui rappelle quelques-uns de ses songes, voici mes conjectures.

Si l'impression en a été vive , et s'ils ont offert les idées dans un désordre qüi contredise d’une manière frappante les jugemens qui ont précédé le temps où elle. s’est endormie, son étonnement en ce cas lie ces idées à la chaine de ses connaissances. Au réveil le même étonnement qui subsiste encore, lui fait faire des efforts pour se les rappeler en détail, et elle se Les rappelle. Elle n’en aura au contraire aucun souvenir , si l'intervalle du songe au réveil a été assez long, et rempli par un sommeil assez profond pour effacer toute l'impression de l’étonnement où elle a été. Enfin, s'il ne lui reste que peu de surprise, quelquefois elle ne rappellera qu’une partie de son rêve, d’autres fois elle se souviendra seulement d’avoir eu des idées fort extraordinaires.

Ses songés ne se gravent donc dans sa mémoire que parce qu'ils se lient à des jugemens d'habitude qu’ils contredisent; et c’est la surprise où elle est encore à son réveil qui l’engage à se les rappeler.

Pourquoi elle ades -onges dont elle se souvient, et d’autres qu el le a oubliés.

La mobilité et la flexibilité des organes est nécessaire pour acquérir des idées par le tact,

LOL LI ER VID IR LIL D OR LR GRR LORD GRR OVER SUR LAS VER SAR GEL VER LAS.

Page 1