‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 4 sur 120 · PRÉCIS DE LA TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

PRÉCIS DE LA TROISIÈME PARTIE

Quand on dit que l'œil ne voit pas naturellement au dehors des objets colorés, le philosophe même se récrie contre une proposition qui combat ses préjugés. Cependant tout le monde reconnaît aujourd'hui que les couleurs ne sont que des modifications de notre âme : n'est-ce pas une contradiction ? penserait-on que l'âme aperçoit les couleurs hors d'elle, par cette seule raison qu’elle les éprouve en elle-même, si on raisonnait conséquemment ? Oublions pour un moment toutes nos habitudes, transportons-nous à la création du monde, et supposons que Dieu nous dise : Je vais produire une âme a laquelle je donnerai certaines sensations qui ne seront que les modifications de sa substance, conclurions-nous qu'elle verrait ses sensations hors d’elle? et si Dieu ajoutait qu’elle les apercevra de la sorte, ne demanderions-nous pas comment cela pourra se faire? . Or l’œil , comme l’odorat, l’ouie et le goût, est un organe qui se borne à modifier l’âme.

C’est le toucher qui instruit ces sens. À peine les objets prennent sous la main certaines formes, certaines grandeurs, que l’odorat, l’ouie, la vue et le goût répandent à l’envi leurs sensations sur

eux, et les modifications de l’âme deviennent les qualités de tout ce qui existe hors d’elle.

Ces habitudes étant contractées, on a de la peine à démèéler ce qui appartient à chaque sens. Cependant leur domaine est bien séparé : le toucher a seul en lui de quoi transmettre les idées de grandeurs , de figures , etc.; et la vue, privée des secours du tact, n’envoie à l'âme que des modifications simples qu’on nomme couleurs , comme l'odorat ne lui envoie que des modifications simples qu’on nomme odeurs.

Au premier moment que l'œil s'ouvre à la lumière, notre àme est modifiée : ces modifications ne sont qu'en elles, et elles ne sauraient encore être ni étendues ni figurées.

Quelque circonstance nous fait porter la main sur nos yeux , aussitôt le sentiment que nous éprouvions s’affaibht, ou s’évanouit tout-à-fait. Nous retirons la main, ce sentiment se reproduit. Étonnés, nous répétons ces expériences , et nous jugeons ces sensations de notre âme sur l'organe que notre main touche.

Mais les rapporter à cet organe, c’est les étendre sur toute la surface extérieure que la main sent. Voilà donc déjà les modifications simples de l'âme qui produisent au bout des yeux le phénomène de quelque chose d’étendu; c’est l’état où se trouva d'abord l’aveugle de Cheselden , lorsqu'on lui eut abaissé les cataractes.

Par curiosité ou par inquiétude , nous portons la main devant nos yeux, nous l'éloignons , nous lapprochons ; et la surface que nous voyons nous paraît changer. Nous attribuons ces changemens aux mouvemens de notre main, et nous commençons à juger que les couleurs sont à quelque distance de nos yeux.

Alors nous touchons un corps sur lequel notre vue se trouve fixée : je le suppose d'une seule couleur ; bleu, par exemple. Dans cette supposition , le bleu, qui paraissait auparavant à une distance indéterminée, doit actuellement paraître à la même distance que la surface que la main touche , et cette couleur sétendra sur cette surface, comme elle s’est d'abord étendue sur la surface extérieure de l'œil. La main dit en quelque sorte à la vue : le bleu est sur chaque partie que je parcours; et la vue, à force de répéter ce jugement, s'en fait une si grande habitude, qu’elle parvient à sentir le bleu où elle l’a jugé.

En continuant à s'exercer, elle se sent animée d’une force qui lui devient naturelle, elle s'élance d’un moment à l’autre à de plus grandés distances ; elle manie, elle embrasse des objets auxquels le toucher ne peut atteindre, et elle parcourt tout l’espace avec une rapidité étonnante.

IL est aisé de. comprendre pourquoi l’œil a seul sur les autres sens l'avantage d'apprendre du toucher à donner de l'étendue à ses sensations.

Si les rayons réfléchis ne se dirigeaient pas toujours en ligne droite dans un même milieu, si traversant différens milieux , ils ne se brisaient pas toujours suivant des lois constantes, si par exemple la plus légère agitation de l'air changeait continuellement leur direction ; les rayons réfléchis par des objets différens se réuniraient , ceux qui viendraient d’un même objet se sépareraient , et l'œil ne pourrait Jamais juger ni des grandeurs ni des formes, parce qu'il ne pourrait avoir que des sensations confuses.

Quand même la direction des rayons serait constamment assujettie aux lois de la dioptrique , l’œil serait encore dans le même cas, si l’ouverture de la prunelle était aussi grande que la rétine : car alorsles rayons qui viendraient de toutes parts, le frapperaient. confusément.

Dans cette supposition , il en serait de la vue comme de l’odorat : les couleurs agiraient sur elle comme les odeurs sur le nez, et elle n’apprendrait du toucher que ce que l’odorat en apprend luimême. Nous apercevrions toutes les couleurs pêle-mêle, nous distinguerions tout au plus les couleurs dominantes ; mais il ne nous serait pas possible de les étendre sur des surfaces, et nous serions bien éloignés de soupçonner que ces sensations fussent par elles-mêmes capables de représenter quelque chose d’étendu.

Mais les rayons, par la manière dont ils sont

réfléchis , jusque sur la rétine, sont précisément à l'œil ce que deux bâtons croisés sont aux mains. Par là, il y a une grande analogie entre la manière dont nous voyons, et celle dont nous touchons à laide de deux bâtons; en sorte que les mains, peuvent dire aux yeux : faites comme nous ; et aussitôt ils font comme elles. -

On pourrait faire une supposition où l’odorat apprendrait à juger parfaitement des grandeurs, des figures , des situations et des distances. Il suffirait d’un côté de soumettre les corpuscules odoriférans aux lois de la dioptrique, et de l’autre de construire l’organe de l’odorat à peu près sur le modèle de celui de la vue; en sorte que les rayons odoriférans, après s'être croisés à l'ouverture, frappassent sur une membrane intérieure autant de points distincts qu'il y en a sur les surfaces d’où ils seraient réfléchis.

En pareil cas nous contracterions bientôt l'habitude d'étendre les odeurs sur les objets, et les philosophes ne manqueraient pas de dire que lodorat n’a pas besoin des leçons du toucher pour apercevoir des grandeurs et des figures. ;

Dieu aurait pu établir que les rayons de lumière fussent cause occasionelle des odeurs, comme ils le sont des couleurs. Or il me paraît aisé de comprendre que, dans un monde où cela aurait lieu, les yeux pourraient comme ici apprendre à juger

des grandeurs , des figures, des situations et des distances. |

Les lecteurs qui raisonnent se rendront, je crois, à ces dernières réflexions. Quant à ceux qui ne savent se décider que d’après leurs habitudes, on n’a rien à leur dire. Ils trouveront sans doute fort étrange les suppositions que je viens de faire.

Tels sont les principes sur lesquels porte la troisième partie du Traité des Sensations. Il suffit ici de les avoir établis. On renvoie à l'ouvrage même pour un plus grand développement, et pour les conséquences qu’on en tire. On y verra surtout les idées qui résultent du concours des cinq sens.

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