PRÉCIS DE LA QUATRIÈME PARTIE
Tous les sens étant instruits, 1l n’est plus question que d'examiner les besoins auxquels il est nécessaire de satisfaire pour notre conservation. La quatrième partie montre l'influence de ces besoins, dans quel ordre ils nous engagent à étudier les objets qui ont rapport à nous, comment nous devenons capables de prévoyance et d'industrie, les circonstances qui y contribuent, et quels sont nos premiers jugemens sur la bonté et sur la beauté des choses. En un mot, on voit comment l'homme n’ayant d’abord été qu’un animal sen-
| tant, devient un animal réfléchissant, capable de veiller par lui-même à sa conservation.
Ici s'achève le système des idées qui commence avec l'ouvrage. J’en vais donner le précis.
Le mot idée exprime une chose que personne, jose le dire, n’a encore bien expliquée. C’est pourquoi on dispute sur leur origine.
Une sensation n'est point encore une idée, tant qu'on ne la considère que comme un sentiment qui se borne à modifier l’âme. Si j'éprouve actuellement de la douleur, je ne dirai pas que j'ai l’idée de la douleur, je dirai que je la sens.
Mais si je me rappelle une douleur que j'ai eue, le souvenir et l’idée sont alors une même chose ; et si je dis que je me fais l’idée d’une douleur dont on me parle, et que je n'ai jamais ressentie, c’est que j'en juge d'après une douleur que j'ai éprouvée, ou d’après une douleur que je souffre actuellement. Dans le premier cas, l’idée et le souvenir ne différent encore point. Dans le second, l’idée est le sentiment d’une douleur actuelle, modifié par les jugemens que je porte pour me représenter la douleur d’un autre.
Les sensations actuelles de louie, du goùt, de la vue et de l’odorat ne sont que des sentimens, lorsque ces sens n’ont point encore été instruits par le toucher, parce que l'âme ne peut alors les prendre que pour des modifications d’elle-même. Mais si ces sentimens n'existent que dans la mé-
moire qui les rappelle, ils deviennent des idées. On ne dit pas alors j'ai le sentiment de ce que j'ai été, on dit j'en aile souvenir ou l'idée.
La sensation actuelle comme passée de solidité est seule par elle-même tout à la fois sentiment et idée. Elle est sentiment par le rapport qu’elle a à
‘âme qu’elle modifie ; elleest idée par le rapport qu’elle a à quelque chose d'extérieur.
Cette sensation nous force bientôt à juger hors de nous toutes les modifications que l’âme reçoit par le toucher; c'est pourquoi chaque sensation du tact se trouve représentative des objets que la main saisit.
Le toucher, accoutumé à rapporter ses sensations au dehors, fait contracter la même habitude aux autres sens. Toutes nos sensations nous paraissent les qualités des objets qui nous envirounent : elles les représentent donc, elles sont des idées. |
Mais il est évident que ces idées ne nous font point connaître ce que les êtres sont en euxmêmes ; elles ne les peignent que par les rapports qu’ils ont à nous, et cela seul démontre combien sont superflus les efforts des philosophes qui prétendent pénétrer dans la nature des choses.
Nos sensations se rassemblent hors de nous, et forment autant de collections que nous distinguons d'objets sensibles. De là deux sortes d'idées : idées simples, idées complexes.
Chaque sensation, prise séparément, peut être regardée comme une idée simple ; mais une idée complexe est formée de plusieurs sensations que nous réunissons hors de nous. La blancheur de ce papier, par exemple, est une idée simple ; et la collection de plusieurs sensations, telles que solidité, forme, blancheur, etc., est une idée complexe.
Les idées complexes sont complètes ou incomplètes : les premières comprenpent toutes les qualités de la chose qu'elles représentent, les dernières n'en comprennent qu'une partie. Ne connaissant pas la nature des êtres, 1l n’y én a point dont nous puissions nous former une idée complète, et nous devons nous borner à découvrir les qualités qu'ils ont par rapport à nous. Nous n’avons des idées complètes qu'en mathématiques, parce que ces sciences n'ont pour objet que des notions abstraites.
. Si l’on demande donc ce que c’est qu’un corps, il faut répondre : c'est cette collection de qualités que vous touchez, voyez, etc. quand l’objet est présent ; et quand l’objet est absent, c’est le souvenir des qualités que vous avez touchées, vues, etc.
Ici les idées se divisent encore en deux espèces : j'appelle les unes sensibles, les autres intellectuelles. Les idées sensibles nous représentent les objets qui agissent actuellement sur nos sens ; les idées intellectuelles nous représentent ceux