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CHAPITRE XII

Du principal organe du toucher.

$ r. Les détails des chapitres précédens démontrent assez que la main est le principal organe du tact. C’est en effet celui qui s’accommode le mieux à toutes sortes de surfaces. La facilité d’étendre, de raccourcir, de plier, de séparer, de joindre les doigts, fait prendre à la main bien des

- formes différentes. Si cet organe n'était pas aussi

mobile et aussi flexible, 1l faudrait beaucoup plus

de temps à notre statue pour acquérir les idées des figures : et combien ne serait-elle pas bornée dans ses connaissances si elle en était privée !

Si ses bras étaient par exemple terminés au poignet, elle pourrait découvrir qu’elle a un corps et qu'il y en a d’autres hors d'elle : elle pourrait, en les embrassant , se faire quelque idée de leur grandeur et de leur forme ; mais elle ne jugerait qu’imparfaitement de la régularité ou de l’irrégularité de leurs figures.

Elle sera encore plus bornée si nous ne laissons aucune articulation dans ses membres. Réduite au sentiment fondamental, elle se sentira comme dans un point, s’il est uniforme ; et s’il est varié, elle se sentira seulement de plusieurs manières à la fois. |

$ 2. Les organes du toucher étant moins parfaits , moins propres à transmettre des idées, à proportion qu'ils sont moins mobiles et moins flexibles, n'en pourrait-on pas conclure que la main serait d'un plus grand secours si elle était composée de vingt doigts, qui eussent chacun un grand nombre d'articulations ? Et si elle était divisée en une infinité de parties toutes également mobiles et flexibles , un pareil organe ne serait-il pas une espèce de géométrie universelle : ?

Ce n'est pas assez que les parties de la main soient flexibles et mobiles , il faut encore que la statue puisse les remarquer les unes après les autres et s’en faire des idées exactes. Quelle connaissance aurait-elle des corps par le tact, si elle

t « Si la main, dit M. de Buffon, avait un plus grand nom- “bre de parties ; qu’elle fût, par exemple, divisée en vingt « doigts, que ces doigts eussent un plus grand nombre d’ar- « ticulations et de mouvemens, il n’est pas douteux que le sen- «timent du toucher ne fût infiniment plus parfait dans cette «conformation qu'il ne l’est, parce que cette main pourrait «alors s’appliquer beaucoup plus immédiatement et plus pré- « cisément sur les différentes surfaces des corps; et si nous sup- « posons qu’elle fût divisée en une infinité de parties, toutes «mobiles et flexibles, et qui pussent toutes s'appliquer en « même temps sur tous les points/de la surface des corps, un « pareil organe serait une espèce de géométrie universelle (si « je puis m’exprimer ainsi), par laquelle nous aurions, dans le «moment mème de l’attouchement, des idées exactes et pré- «cises de la figure de tous ces corps, et de la différence même «infiniment petite de ces figures.» Histoire naturelle et générale , tom. LIT, pag. 359. |

Mais plus de mobilité et de flexibilité que

nous n'en avons y serait inutile ou même contraire.

ne pouvait connaître qu'imparfaitement l'organe avec lequel elle les touche ? Et quelle idée se formerait-elle de cet organe si le nombre des parties en était infini ? Elle appliquerait la main sur une infinité de petites surfaces. Mais qu’en résulterait-il? Une sensation si composée qu’elle n’y pourrait rien déméler. L'étude de ses mains serait trop étendue pour elle ; elle s'en servirait sans pouvoir jamais bien les connaitre; et elle n’acquerrait que des notions confuses. |

Je dis plus : vingt doigts ne lui seraient peutêtre pas si commodes que cinq. Il fallait que l'organe qui devait lui donner la connaissance des figures les plus composées, füt peu composé lui-même ; sans quoi il lui eùt été difficile de s’en former une notion distincte, et par conséquent c'eüt été un obstacle aux progrès de ses connaissances : en pareil cas elle aurait eu besoin d'un

organe plus simple, qui, étant connu plus facile-

1] ne manque donc rien à la statue à cet égard.

ment, l’eüt mis en état de se faire une idée du plus composé.

$ 3. Je crois donc qu’elle n’a rien à désirer à cet égard. En effet, que manque-t-il à ses mains ? S'il y a des idées qu’elles ne lui donnent pas immédiatement, elles la mettent sur la voie pour les acquérir. Quand on supposerait, ce qui n'est pas possible, qu'ayant un grand nombre de doigts très-fins et trés-déliés, elle démélerait toutes les impressions qu'ils lui transmettraient à la fois,

elle n’en connaîtrait pas mieux les grandeurs, qui sont l’objet des mathématiques. Elle remarquerait seulement, sur la surface des corps, des inégalités qui lui échappent aujourd'hui, mais qui ne lui échapperont plus lorsqu'elle jouira du sens de la vue.

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