‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 42 sur 120 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du toucher avec l’oderat.

Urgent de 1. Joicnons l'odorat au toucher, et rendant à odeurs. notre statue le souvenir des jugemens qu’elle a portés lorsqu'elle était bornée au premier de ces sens, conduisons-la dans un parterre semé * de fleurs ; toutes ses habitudes se renouvellent,

et elle se croit toutes les odeurs qu’elle sent. Elenrimagine : $ 2. Étonnée de se trouver ce qu’elle g cessé ire fs cause + d’être depuis si long-temps, elle n'en saurait encore soupçonner la cause. Elle ignore qu’elle vient de recevoir un nouvel organe, et si le tact lui a appris qu'il y a des objets palpables, il ne lui | apprend pas encore qu'aucun d’eux soit le principe des sentimens que nous venons de lui rendre. Elle en juge au contraire d’après l'habitude où elle a été de les regarder comme des manières d’être qu’elle ne doit qu’à elle-même. Il lui paraît

tout naturel d’être tantôt une odeur, tantôt une

autre : elle n’imagine pas que les corps y puissent contribuer : elle ne leur connaît que les qualités que le tact seul y fait découvrir.

$ 3. La voilà tout à la fois deux êtres bien différens : l’un, qu'elle ne peut saisir, et qui paraît lui échapper à chaque instant; l’autre, qu’elle touche, et qu’elle peut toujours retrouver.

$ 4. Portant au hasard la main sur les objets qu’elle rencontre, elle saisit une fleur qui lui reste dans les doigts. Son bras, mu sans dessein, l’approche et l’éloigne tour à tour de son visage : elle se sent d’une certaine maniere, avec plus ou moins de vivacité.

Étonnée, elle répète cette expérience avec dessein. Elle prend et quitte plusieurs fois cette fleur. Elle se confirme qu’elle est ou cesse d’être d’une certaine manière, suivant qu'elle l'approche ou l'éloigne. Enfin elle comménce à soupçonner qu’elle lui doit le sentiment dont elle est modifiée.

$ 5. Elle donne toute son attention à ce sentiment, elle observe avec quelle vivacité il augmente, elle en suit les degrés, les compare avec les différens points de distance où la fleur est de son visage; et l'organe de l’odorat ayant été plus affecté lorsqu'il a été touché par le corps odori-

férant , elle découvre en alle un nouveau sens. = $6. Elle recommence ces expériences : elle approche la fleur de ce nouvel organe, elle l'en

éloigne : elle compare la fleur présente avec le IUT. 13

File est deux êtres différens.

Elle commence à soupçouner que les odeurs lui viennent des corps.

Elle découvre en elle l'organe de l'odorat.

Elle juge les odeurs dans les corps.

194 TRAITÉ DS sentiment produit, la fleur absente avec le sentiment éteint : elle se confirme qu'il lui vient de la fleur, elle juge qu'il y est.

aétimsnt À 7. À force de répéter ce jugement, elle s’en fait une si grande habitude, qu’elle le porte au même instant qu'elle le sent. Dés lors il se confond si bien avec la sensation , qu’elle n’en saurait faire la différence. Elle ne se borne plus à juger

l'odeur dans la fleur, elle l'y sent.

monde 6 8. Elle se fait une habitude des mêmes jugehédecrm mens, à l’occasion de tous les objets qui lui donnent des sentimens de cette espèce; et les odeurs ne sont plus ses propres modifications : ce sont des impressions que les corps odoriférans font sur l'organe de l’odorat, ou plutôt ce sont les

qualités mêmes de ces corps.

| Gmbien elle $ 9. Ce n’est pas sans surprise qu'elle se voit = ewiarier engagée à porter des jJugemens si différens de me ceux qui lui ont été auparavant si naturels; et ce n’est qu'après des expériences souvent réitérées que le toucher détruit les habitudes contractées avec l’odorat. Elle a autant de peine à mettre les odeurs au nombre des qualités des objets, que nous en avons nous-mêmes à les regarder comme nos propres modifications.

a Etedistingne S 10. Mais enfin fariliarisée peu à peu avec corps. ces sortes de jugemens, elle distingue les corps auxquels elle juge que les odeurs appartiennent, de ceux auxquels elle juge qu'elles n’appartien-

nent pas. Ainsi l’odorat, réuni au toucher, lui fait découvrir une nouvelle classe d'objets palpables. $ rr. Remarquant ensuite la même odeur dans plusieurs fleurs, elle ne la regarde plus comme une idée particulière; elle la regarde au contraire comme une qualité commune à plusieurs corps.

Elle distingue par conséquent autant de classes de corps odoriférans qu'elle découvre d’odeurs différentes; et elle se forme une plus grande quantité de notions abstraites ou générales que lorsqu'elle était bornée au sens de l'odorat.

$ 12. Curieuse d'étudier de plus en plus ces nouvelles idées, tantôt elle sent les fleurs une à une, tantôt elle en sent plusieurs ensemble. Elle remarque la sensation qu’elles font séparément, et celle qu'elles font après leur réunion. Elle distingue plusieurs odeurs dans un bouquet, et son odorat acquiert un discernement qu'il n’eût point eu sans le secours du tact.

Mais ce discernement aura des bornes, si les odeurs lui viennent d’une certaine distance, si elles sont en grand nombre, et il lui sera impossible d’en reconnaitre aucune. Cependant :l y a lieu de conjecturer que son discernement à cet égard sera plus étendu que le nôtre : car les odeurs ayant plus d'attrait pour elle que pour nous, qui sommes partagés entre toutes les jouissances des autres sens, elle s’exercera davantage à en déméler les différences.

Ft plusieurs especes de corps oriférans.

Disceraement qu'acquiert :-le sens de l'’odorat,

Jugemens qui se confondent avec les sensations.

Ces deuxsens, par l'exercice qu'ilsse procurent mutuellement, produisent donc, étant réunis, des connaissances et des plaisirs qu'ils ne donnaient pas étant séparés.

$ 13. Pour apercevoir sensiblement comment les jugemens se distinguent des sensations ou s’y confondent, parfumons des corps dont la figure peu composée soit familière à notre statue, et présentous-les-lui au premier moment que nous lui donnons le sens de l’odorat. Qu’une certaine odeur soit, par exemple, toujours dans un triangle, une autre dans un carré, chacune se liera avec la figure qui lui est particulière, et dès lors la statue ne pourra plus être frappée de l’une ou de l’autre, qu’aussitôt elle ne se représente un

triangle ou un carré : elle croira sentir une figure

dans une odeur, et toucher une odeur dans une figure.

Elle remarquera que s’il y a des figures quin'ont point d'odeur, il n’y a point d’odeur qui n’emporte constamment une certaine figure; et elle

attribuera à l’odorat des idées qui n'appartiennent

Jugemens qui ne s’y confundent pas.

qu’au toucher. Pour bouleverser ensuite toutes ses notions, il n'y aurait qu'à parfumer de différentes odeurs des corps de même figure, et à parfumer de la même odeur des corps de figure différente.

$ 14. Le jugement qui lie une figure triangulaire à une odeur peut se répéter rapidement toutes

les fois que l'occasion s’en présente, parce qu'il n'a pour objet que des idées peu composées. C’est pourquoi il est propre à se confondre avec la sensation. Mais si la figure était compliquée, il faudrait un plus grand nombre de jugemens pour la lier à l’odeur. La statue ne se la représenterait ” plus avec la même facilité ; elle ne jugerait plus que la figure et l'odeur lui sont connues par le même sens. |

Lorsqu'elle étudie, par exemple, une rose au toucher , elle lie l’odeur à l’ensemble des feuilles, à leur tissu, et à toutes les qualités par où le tact la distingue des autres fleurs qui lui sont connues. Par là elle s’en fait une notion complexe, qui suppose autant de jugemens qu’elle y remarque de qualités propres à la lui faire reconnaitre. A la vérité elle en jugera quelquefois à la première impression qu'elle sentira, en y portant la main. Mais elle y sera si souvent trompée , qu'elle s'apercevra bientôt que, pour éviter toute méprise, elle est obligée de se rappeler l’idée la plus distincte que le tact lui en a donnée, et de se dire: /a rose diffère de l’œillet, parce qu'elle a telle forme, tel tissu, etc. Or, ces jugemens étant en grand nombre, il ne lui est plus possible de les répéter tous au moment qu'elle sent cette fleur. Au lieu donc de sentir les qualités palpables dans l’odeur, elle s'aperçoit qu’elle se les rappelle peu à peu; et elle ne tombe plus dans l'erreur d’at-

tribuer à l’odorat des idées qu'elle ne doit qu’au

toucher.

Ses méprises soht fort sensibles, lorsqu’à l’occa-

sion des odeurs elle répète, sans le remarquer, des jugemens dont elle a contracté l’habitude. . Elle en fera qui le seront beaucoup moins, quand

Etatdela stafue au moment ou nous lui rendons l'’ouïe.

nous lui donnerons le sens de la vue,

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