CHAPITRE IL
De l'ouie, de Podorat et du tact réanis.
$ 1. Notre statue sera , comme dans le chapitre précédent, étonnée de se trouver ce qu'elle a été, si, au moment que nous ajoutons l’ouie à l’odorat et au toucher, elle reprend toutes les habitudes qu'elle'a contractées avec le premier de ces sens. Ici elle est le chant des oiseaux , là le bruit d’une cascade, plus loin celui des arbres agités, un moment après le bruit du tonnerre ou d’un orage terrible. ,
Toute entiere à ces sentimens, son tact et son odorat n’ont plus d'exercice. Qu'un. silence profond succède tout à coup, il lui semblera qu’elle est enlevée à elle-même. Elle est quelque temps sans pouvoir reprendre l'usage de ses premiers sens. Enfin rendue peu à peu à elle, elle recom-
mence à s'occuper des objets palpables et adoriférans.
$ 2. Elle trouve ce qu'elle ne cherchait pas : car ayant saisi un corps sonore, elle l’agite sans en avoir le dessein; et l'ayant par hasard tour à tour approché et éloigné de son oreille, c'en est assez pour la déterminer à le rapprocher et à l’éloigner à plusieurs reprises. Guidée par les différens degrés d'impression, elle l’applique à l'organe de l’ouie ; et après avoir répété cette expérience , elle juge les sons dans cette partie comme elle a jugé les odeurs dans une autre.
$ 3. Cependant elle observe que son oreille n’est modifiée qu’à l'occasion de ce corps : elle entend des sons lorsqu'elle l’agite , elle n'entend plus rien lorsqu'elle cesse de l’agiter. Elle juge donc que ces sons viennent de lui.
$ 4. Elle répète ce jugement, elle parvient à le faire avec tant de promptitude, qu’elle ne remarque plus d'intervalle entre le moment où ces sons lui frappent l'oreille et celui où elle juge qu'ils sont dans ce corps. Entendre ces sons et les juger hors d’elle, sont deux opérations qu’elle ne distingue plus. Au lieu donc de les apercevoir comme des manieres d'être d'elle-même, elle les aperçoit comme des manières d’être du corps sonore. En un mot elle les entend dans ce corps.
$ 5. Si nous lui faisons faire la même expérence sur d'autre sons, elle portera encore les mêmes jugemens, et elle les confondra avec la sensation. Dans la suite cette manière de sentir
Elle découvre en elle l'organe de l’ouïe.
Elle juge les sons dans les
corps.
Lille les y entend,
Elle se fan une habitnde de cette manière d'entendre.
Discernement de son oreille,
Elle juge à l’ouie des distanceset des situations.
lui deviendra même si familière, que son oreille n'aura plus besoin des leçons du tact. Tout son lui paraîtra venir de dehors, mème dans les occasions où elle ne pourra pas toucher les corps qui le transmettent. Car un Jugement ayant été confondu par habitude avec une sensation , il doit se confondre avec toutes les sensations de mème espèce.
$ 6. Si plusieurs sons que la statue a étudiés résonnent ensemble, elle les discernera non-seulement parce que son oreille est capable d’en saisir jusqu’à un certain point la différence, mais surtout parce qu'elle vient de contracter l’habitude de les juger dans des corps qu’elle distingue. C'est ainsi que le toucher contribue à augmenter le discernement de l’ouie.
Par conséquent , plus elle s’aidera du toucher pour faire la différence des sons, plus elle apprendra à les distinguer. Mais elle les confondra toutes les fois que les corps qui les produisent cesseront de se déméler au tact.
Le discernement de l’ouie a donc des bornes, parce qu'il y a des cas où le toucher lui-même ne saurait tout déméler. Je ne parle pas des bornes qui ont pour cause un défaut de conformation.
& 7. C’est sur les objets qui sont à la portée de sa main que la statue commence à faire des expériences. En conséquence il lui semble d’abord, à chaque bruit qui frappe son oreille, qu’elle n’a
DES SENSATIONS. 201 qu’à étendre le bras pour saisir le corps qui le rend : car elle n’a pas encore appris à le juger plus éloigné. Mais comme elle y est trompée, elle fait un pas, elle en fait un second ; et à mesure qu’elle avance elle observe que le bruit augmente, jusqu’au moment où le corps qui le produit est aussi près d'elle qu'il peut l'être.
Ces expériences lui apprennent peu à peu à juger des différens éloignemens de ce corps; et ces jugemens devenus familiers se répètent si rapidement , que, se confondant avec la sensation même, elle reconnaît enfin les distances à l’ouie. Elle apprendra de la même manière si un corps est à sa droite ou à sa gauche. En un mot elle apercevra la distance et la situation d’un objet à louie, toutes les fois que l’une et l’autre seront les mêmes que dans les cas où elle a eu occasion de faire beaucoup d’expériences. N'ayant même que ce moyen pour s’en assurer, au défaut du tact, elle en fera si souvent usage, qu'elle jugera quelquefois aussi sûrement que nous jugeons nous-mêmes avec les yeux.
Mais elle courra risque de s’y méprendre toutes. les fois qu’elle entendra des corps dont elle n'aura pas encore étudié la variété deg situations et des distances. Ilgaut donc qu'elle s'accoutume à porter autant de jugemens différens qu'il y a d'espèces de corps sonores et de circonstances : où ils se font entendre. |
er & 8. Si elle n’avait jamais entendu le-même faire tomber, son qu'elle n’eüt touché la même figure, et réciproquement, elle croirait que les figures enportent avec elles les idées des sons, et que les sons emportent avec eux les idées des figures ; et elle ne saurait répartir au toucher et à l’ouïe les idées qui appartiennent à chacun de ces sens. De même si chaque son eût constamment été accompagné d’une certaine odeur , et chaque odeur d’un certain son, il ne lui serait pas possible de distinguer les idées qu'elle doit à l’odorat de celles qu’elle doit à l’ouie. Ces erreurs sont semblables à celles où nous l’avons fait tomber dans le chapitre précédent ; et elles préparent aux observations que nous allons faire sur la vue.