CHAPITRE III
Comment l'œil apprend à voir la distance, la situation, la figure, la grandeur et le mouvement des corps.
Égiéelane $ r. L’étonnement .de notre statue est encore mehietren- [a première chose à remarquer au moment que nous lui rendongla vue. Mais ilest vraisemblable que les expériences qu’elle a faiteggur les sensations de l’odorat, de l’ouie et du toucher, lui feront bientôt soupçonner que ce qui lui parait encore
des manières d’être d'elle-même pourrait être
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des qualités qu'un nouveau sens va lui faire découvrir dans les corps.
$ 2. Nous avons vu qu’étant bornée au tact elle ne pouvait pas juger des grandeurs, des situations et des distances par le moyen de deux
: bâtons dont elle ne connaissait ni la longueur ni
la direction. Or les rayons sont à ses yeux ce que les bâtons sont à ses mains ; et l’œil peut être regardé comme un organe qui a en quelque sorte une infinité de mains pour saisir une infi-
__nité de bâtons. S'il était capable de connaître par
lui-même la longueur et la direction des rayons, 1 pourrait, comme la main, rapporter à une extrémité ce qu'il sentirait à l’autre, et juger des grandeurs, des distances et des situations. Mais bien loin que le sentiment qu'il éprouve lui apprenne la longueur et la direction des rayons, il ne lui apprend pas seulement s’il y en a. L'oeil n'en sent l'impression que comme la main sent celle du premier bâton qu'elle touche par lun
des bouts.
Quand même nous accorderions à notre statue une connaissance parfaite de loptique , elle n’en serait pas plus avancée. Elle saurait qu’en général les rayons font des angles plus ou moins grands à proportion de la grandeur et de la distance des objets; mais il he lui serait pas possible de mesurer ces angles. Si, comme il est vrai, les principes de l'optique sont insuffisans pour expliquer la vision,
Pourquoi l'œil ne peu! être instruit que par le toucher.
Elle sent les couleurs au bout de ses yeux.
Elle retire la main, les couleurs se reproduisent.
chose d'impalpable qu’elle sent au bout de ses
ils le sont à plus forte raison pour nous apprendre à voir.
D'ailleurs cette science n ‘instruit. point sur la manière dont 1l faut mouvoir les yeux. Elle suppose seulement qu'ils sont capables de difiérens mouvemens , et qu’ils doivent changer de forme suivant les circonstances. |
L'œil a donc besoin des secours du tact pour se faire une habitude des mouvemens propres à la vision; pour s’accoutumer à rapporter ses sensations à l'extrémité des rayons, ou à peu près ; et pour juger par là des distances, des grandeurs, des situations et des figures. Il s’agit de découvrir ici quelles sont les expériencesles plus propres à l’instruire. |
$ 3. Soit hasard, soit douleur occasionée par une lumière trop vive, la ‘statue porte la main sur ses yeux ; à l'instant les couleurs disparaissent.
Dès lors elle cesse de les prendre ‘pour ses manières d'être. Il lui semble que ce soit quelque
yeux, comme glle. sent au bout de ses doigts les objets qu’elle touche. |
Mais , comme nous l’avons vu, chacune est une modification simple, qui ne donne par elle-même
aucune idée distincte détendue : car pareille
idée serait celle d’une étendue figurée ou circonscrite ; et par conséquent elle serait une idée
dont la stâtue, bornée au sens de la vue, était absolument privée. Une couleur ne représentera donc pas des dimensions à des yeux qui n'ont pas appris à la rapporter sur toutes les parties d'une surface : ils se sentiront seulement modifiés en eux-mêmes , et ils ne verront rien encore au delà.
Mais, quoique les ‘sensations de chaud et de froid ne portent avec elles aucune idée d’étendue, elles s'étendent cependant sur toutes les dimensions des corps, auxquels nous avons appris à les rapporter. C'est de la même manière que les couleurs s’étendront sur les objets : le toucher fera contracter aux yeux l'habitude de les juger sur une surface, comme il y juge lui-même le chaud ou le froid.
$ 4: Parce que les couleurs sont enlevées à la statue lorsqu'elle porte la main sur la surface extérieure de l'organe de la vue, et parce qu’elles lui sont rendues toutes les fois qu’elle retire la main , il faut nécessairement qu’elle les. voie paraître ou disparaître comme si elles étaient sur cette surface même, et c’est là qu’elle commence à leur donner de l'étendue.
Quand les corps s’éloignent ou s'approchent, elle ne juge donc point encore ni de leur distance ni de leur mouvement. Elle aperçoit seulement des couleurs qui paraissent plus ou moins, ou qui disparaissent tout-à-fait. |
Elle leur voit former une surface.
Cette surface loi parait immense.
La statue n'a pas besoin d’apprendre à voir; mai. elle a betoin d'apprendre à regarder.
& 5. Cette surface lumineuse est égalé à la sur-
face extérieure de l’œil, c’est tout ce que voit la. statue : ses yeux n’aperçoivent rien au delà, elle ne déméle donc point de bornes dans cette sur-
face : elle la voit immense.
$ 6. Si nous offrons à sa vue une grande partie de l’horizon , la surface qu’elle verra sur ses yeux e
pourra représenter une vaste campagne, variée par les couleurs et par les formes d’une multitude innombrable d'objets. La statue voit donc toutes
ces choses : elle les voit, dis-je, mais elle n’en a
point d'idée , et elle ne peut pas même en avoir
d’aucune.
Cette proposition paraîtra sans doute un pa- |
radoxe à ceux qui décident que /a vue seule,
indépendamment du toucher, nous donne l'idée
de. l'étendue, puisque l'étendue est l'objet né-
cessaire de la vision ; et que la différence
des couleurs nous fera remarquer nécessairement les bornes ou limites qui séparent deux couleurs, et par conséquent nous donnera une idée de figure.
Il est certain que nous remarquons tout cela nous-mêmes, et je conviens que la statue voit tout ce que noùs remarquons, et plus encore. Mais lorsqu'elle n’a pas appris du toucher à diriger ses veux, est-elle capable de remarquer ces choses comme nous? Et en at-elle des idées, si elle ne les remarque pas?
Il ne suffit pas de répéter, d’après Locke, que toutes nos connaissances viennent des sens : si je ne sais pas comment elles en viennent, je croirai qu'aussitôt que les objets font des impressions sur nous nous avons toutes les idées que nos sensations peuvent renfermer , et je me tromperai. Voilà ce qui m'est arrivé, et ce qui arrive encore à tous ceux qui écrivent sur cette question. Il semble qu'on ne sache pas qu'il y a de la différence entre voir et regarder ; et cependant nous ne nous faisons pas des idées aussitôt que nous
voyons; nous ne nous en faisons qu’autant que
nous regardons avec ordre, avec méthode. En un mot il faut que nos yeux analisent : car ils ne saisiront pas l’ensemble de la figure la moins composée, s’ils n’en ont pas observé toutes les parties séparément, l’une après l'autre, et dans l'ordre où elles sont entre elles. Or les yeux de la statue savent-ils analiser, lorsqu'ils ne voient encore les couleurs qu'en eux-mêmes ou tout au plus sur leur prunelle? Voilà proprement à quoi se réduit la question. Je suis persuadé qu’un mathématicien à qui on la proposerait, en se servant, comme je fais, du mot analiser, répondrait, sans balancer, que les yeux de la statue n'analisent pas; car il se souvient combien il lui en a coûté à lui-même pour apprendre l’analise, Mais si on la lui proposait avec le mot regarder, ce qui au fond n’y change rien, je crois qu'il ré-
pondrait, également sans balancer : ses yeux regardent, puisqu'ils voient.
- Il fera certainement cette réponse, s’il pense que les yeux seuls, irdépendamment du toucher, nous donnent des idées de figure aussitôt qu'ils voient des couleurs. Mais comment des yeux, dont la vue ne s’étend pas au delà de la prunelle, sauraient-ils regarder? Car enfin, pour regarder, il faut qu'ils sachent se diriger sur un seul des objets qu'ils voient ; et pour se faire une idée de la figure de cet objet, quelque peu composée qu’elle soit, il faut qu'ils sachent se diriger sur chacune de ses parties successivement et dans l'ordre où elles sont entre elles. Mais comment se dirigeront-ils en suivant un ordre qu'ils ne connaissent pas? Comment même se dirigeront-ils sur quelque chose ? Cette action de leur part ne suppose-t-elle pas un espace dans lequel ils recevraient les objets à différentes distances de leur prunelle, et à différentes distances entre eux, espace qu'ils ne connaissent pas encore ? Je ne dirai donc pas comme tout le monde, et comme jai dit jusqu’à présent moi-même, et fort peu exacteent, que nos yeux ont besoin d'apprendre à voir ; car ils voient nécessairement tout ce qui fait impression sur nous, mais parce qu’il ne suffit pas de voir pour se faire des idées, je dirai qu'ils ont besoin d'apprendre à regarder.
C'est de la différence qui est entre ces deu:
mots que dépendait l’état de la question. Or pourquoi cette différence, qui n'échappe pas aux plus petits grammairiens , échappe-t-elle aux philosophes ? Voilà donc comment nous raisonnons. Nous ‘établissons mal l’état d’une question , nous ne savons pas l’établir, et cependant nous hrétendons la résoudre :. Je viens de me prendre moimême sur le fait, et j'avoue que je m'y suis pris souvent ; mass j'y prends plus souvent les autres.
Enfin, quoi qu'il ait pu nous en coûter, voilà la question réduite à une question bien simple, et 1l est prouvé que les yeux de la statue ont besoin d'apprendre à regarder. Voyons comment le toucher les instruira.
$ 7. Par curiosité ou par inquiétude, la statue porte la main devant ses yeux : elle l’éloigne, elle l'approche; et la surface qu’elle voit en est plus lumineuse ou plus obscure. Aussitôt elle juge que le mouvement de sa main est la cause de ces chan-
gemens; et comme elle sait qu’elle la meut à une
certaine distance , elle soupçonne que cette surface n’est pas aussi près d'elle qu’elle l’a cru.
$ 8. Qu’alors elle touche un corps qu’elle a devant les yeux, elle substituera une couleur à une autre si elle le couvre avec la main; et si elle retire la main; la première couleur reparaitra. Il lui
1 J'ai démontré dans ma logique que nous devons toutes nos idées à l’analise, et que toute question bien établie se résout en quelque sorte d’elle-même.
ZIK, 14
Lastatue juge cette surface loin d'elle.
Elle voit les couleurs sur les corp:.
semble donc que sa main fait, à une certaine distance, succéder ces deux couleurs.
Une autre fois elle la promène sur une surface, et voyant une couleur qui se meut sur une autre couleur , dont les parties paraissent et disparaissen® tour à tour , elle juge sur ce corps la couleur immobile, et sur sa main la couleur qui se meut. Ce jugement lui devient familier , et elle voit les couleurs s'éloigner de ses yeux, et se porter sur sa main et sur les objets qu'elle touche.
Expériences $ 9. Étonnée de cette découverte, elle cherche
qui achèvent de lui faire con-
eue autour d'elle si elle ne touchera pas tout ce qu'elle
ner voit. Sa main rencontre un corps d’une nouvelle couleur, son œil aperçoit une autre surface, et les mêmes expériences lui font porter les mèmes | jugemens.
Curieuse de découvrir s’il en est de même de toutes les sensations de cette espèce, elle porte la main sur tout ce qui l’environne ; et touchant un corps peint de plusieurs couleurs, son œil contracte l'habitude de les déméler sur une surface qu'il juge éloignée.
C’est sans doute par une succession de sentimens bien agréables pour elle qu’elle conduit ses yeux dans ce chaos de lumière et de couleurs. Engagée par le plaisir, elle ne se lasse point de recommencer les mêmes expériences et d’en faire de nouvelles. Elle accoutume peu à peu ses yeux à se fixer sur les objets qu’elle touche ; ils se font
une habitude de certairis mouvemens ; et bientôt ils percent comme à travers un huage, pour voir dans l'éloignement les objets que la main saisit et sur lesquels elle semble répandre la lumière et les couleurs.
$ 10. En conduisant tour à tour sa ain de ses yeux sur les cofps et des corps sur ses ÿeux, elle mesure lés distances. Elle approche ensuite ces imêmés cotps et les éloigne alternativement. Elle étudie les différentes impressions queson œil reçoit à chaque fois; et s'étant accoutumée à lier ces impressiotis avec les distances connues par le tact, elle voit les objets tantôt plus près, tantôt plus loin, parce qu'elle les voit où elle les touche.
$ tr. La première fois qu’elle porte la vue sur ur globe, l'impression qu’elle en reçoit ne représente qu’uri cercle plat mêlé d'ombre et de lumière. Elle ne voit donc pas encore un globe : car son œil l'a pas appris à juger du relief sur une surface où lombre et la lumiere sont distribuées dans une certaine proportion. Mais elle touche, et parcé qu’elle apprend à porter avec la vue les mêmés jugemens qu’elle porte avec le tact, ce corps prend sous ses yeux le relief qu'il a sous ses mains.
Elle réitère cette expérience, et elle répète le même jugemeñit. Par là elle lie les idées de rondeur et de convexité à l'impression que fait sur elle un certain mélange d'ombre et de lumiére. Ellé-essaye ensuite de juger d’un globe qu’elle n'a
Elle voit les objets à la dise taure où elleles touche,
Elle apprend
à voir un globe,
Elle le distingue d'un cube.
Comment ses eux sont en cela guidés par le toucher,
pas encore touché. Dans les commencemens elle s'y trouve sans doute quelquefois embarrassée : mais le tact lève l'incertitude; et par l'habitude qu’elle se fait de juger qu’elle voit un globe, elle forme ce jugement avec tant de promptitude et d’assurance, et lie si fort l’idée de cette figure à une surface, où l'ombre et la lumière sont dans une certaine proportion , qu’enfin elle ne voit plus à chaque fois que ce qu’elle s’est dit si souvent qu’elle doit voir.
$ 12. Elle apprendra également à voir un cube, lorsque ses yeux faisant une étude des impressions qu'ils reçoivent au moment que la main sent les angles et les faces de cette figure , elle contractera l'habitude de remarquer dans les différens degrés de lumière les mêmes angles et les mêmes faces ; et ce n’est qu'alors qu'elle discernera un globe d’un cube.
$ 13. L’œil ne parvient donc à voir distinctement une figure que parce que la main lui apprend à en saisir l’ensemble. Il faut que, le dirigeant sur les différentes parties d’un corps, elle lui fasse donner son attention d’abord à une, puis à deux, peu à peu à un plus grand nombre , et en même temps aux différentes impressions de la lumière. S'il n’étudiait pas séparément chaque partie, il ne verrait jamais la figure entière ; et s'il n’étudiait pas avec quelle variété la lumière agit sur lui, il ne verrait que des surfaces plates. Ainsi la statue
ne parvient à voir tant de choses à la fois que parce que les ayant remarquées séparément, elle se rappelle en un instant tous les jugemens qu’elle a portés lun après l’autre.
$ 14. Notre expérience peut nous convaincre combien la mémoire est nécessaire pour parvenir à saisir l’ensemble d’un objet fort composé. Au premier coup d'œil qu'on jette sur un tableau, on le voit fort imparfaitement ; mais on porte la vue d’une figure à l’autre , et mème on n’en regarde pas une toute entière. Plus on la fixe, plus lattention se borne à une de ses parties : on n’aperçoit par exemple que la bouche.
Par là nous contractons l'habitude de parcourir rapidement tous les détails du tableau; et nous le voyons tout entier, parce que la mémoire nous présente à la fois tous les jugemens que nous avons portés successivement.
Mais cela est encore très-borné à notre égard. Si j'entre par exemple dans un grand cercle, il ne me donne d’abord qu’une idée vague de multitude. Je ne sais que je suis au milieu de dix ou douze personnes qu’apres les avoir. comptées, c'est-à-dire, qu'après les avoir parcourues une à une avec une lenteur qui me fait remarquer la suite de mes jugemens. Si elles n’avaient été que trois, je ne les aurais pas moins parcourues ; mais
c'eût été avec une rapidité qui ne m'eùt pas
permis de m'en apercevoir.
Secoursqu'its tirent de la mémoire.
Ils jugent des situations.
Si nos yeux n'embrassent une multitude d'objets qu'avec le secours de la mémoire, ceux de notre statue auront besoin du même secours pour saisir l’ensemble de la figure la plus simple, Car n’étant pas exercés, cette figure est encore trop composée pour eux. La statue n’aura done l’idée d’un triangle qu'après l'avoir analisé.
$ 15. C’est la main qui, fixant successivement la vue sur les différentes parties d’une figure, les grave toutes dans la mémoire : c’est elle qui conduit pour ainsi dire le pinceau, lorsque les yeux commencent à répandre au dehors la lumiére et les couleurs qu'ils ont d’ahord senties en eux-mêmes. Ils les aperçoivent où le toucher leur apprend qu'elles doivent étre : ils voient en haut ce qu'il leur fait juger en haut, en bas ce qu'il leur fait juger en bas : en un mot ils voient les objets dans la même situation que le tact les représente. |
Le renversement de l’image n’y met auçun obstacle, parce que tant qu'ils n’ont pas été instruits, il n’y a proprement pour eux ni haut ni bas. Le toucher, qui peut seul découvrir ces sortes de rapports, peut seul aussi leur apprendre à en juger.
D'ailleurs ne voyant au dehors que parce qu'ils rapportent les couleurs sur les objets que la main touche , il faut nécessairement qu’ils s'accordent
‘à porter sur les situations les mêmes jugemens
que le toucher.
$ 16. Chacun fixe l’objet que la main saisit chacun rapporte les couleurs à la même distance, au même lieu; et comme le renversement de Vimage ne les empêche pas de voir un objet dans sa vraie situation, la même image, quoique double, ne les empêche pas de le voir simple. La main les force à juger d’après ce qu’elle sent en elle-même. En les obligeant de rapporter au dehors les sensations qu’ils éprouvent en eux, elle les leur fait rapporter à chacun sur l'unique objet qu’elle touche, et au seul endroit même où elle le touche. Il n’est donc pas naturel qu'ils le voient double.
$ 17. Par la même raison elle leur apprend au même instant à juger des grandeurs. Dés qu'elle leur fait voir les couleurs sur ce qu'elle touche, elle leur apprend à les étendre chacune sur toutes les parties qui les leur envoient; elle dessine devant eux une surface dont elle marque les bornes.
Ainsi, soit qu’elle éloigne ou qu’elle approche un objet, il leur paraît de la même grandeur, quoique alors l’image augmente ou diminue ; eomme il leur paraît simple et dans sa situation, quoique l’image soit double et renversée.
$ 18, Enfin elle leur fait voir le mouvement des corps, parce qu’elle les accoutume à suivre les objets qu'elle fait passer d’un point de l'espace à lautre.
ls se voient
7 point double.
Ils jugent des
gran eurs.
, Et du mouvement.
lis ne voient pas encore hors de la portée de
}a main,
Comment les objets qui sont au delà se montrent à eux.
$ 19. Jusqu'ici la statue n’a étudié à la vue que les objets qui sont à la portée de sa main; car c'est par là qu’elle doit nécessairement commencer. Elle n’a donc point encore appris à voir au delà, et elle se voit comme renfermée dans un court espace. À la vérité le transport de son corps lui a appris que l’espace doit étre beaucoup plus grand; mais elle n’imagine pas comment il pourra le lui paraître aux yeux. En vain, se dirait-elle, il y a de l'étendue au delà de celle que je vois: un pareil jugement ne peut la lui rendre visible. Ainsi qu’elle ne voit jusqu’à la portée de la main que parce qu'ayant en même temps vu et touché à plusieurs reprises les objets qui sont dans cet espace , elle a si fort lié les jugemens du tact avec les sensations de lumière, que voir et juger se font tout à la fois, et se confondent : elle ne verra plus loin que lorsque de nouvelles expériences lui feront confondre avec ces mêmes sensations les jugemens qu'elle portera sur d'autres distances.
Elle aperçoit donc un espace qui s'étend environ à deux pieds autour d'elle. Son œil instruit par le tact en mesure les parties, détermine la figure et la grandeur des objets qui y sont renfermés, les place à différentes distances, juge de leur situation, de leur mouvement et de leur repos.
$ 20. Quant à ceux qui sont plus éloignés, elle les voit tous à l'extrémité de cette enceinte qui
borne sa vue. Elle les aperçoit comme sur une surface lumineuse, concave et immobile. Ils lui
paraissent figurés, parce que les expériences
qu’elle a faites sur ceux qui sont à la portée de la main suffisent à cet effet. S'ils se meuvent horizontalement, elle les voit passer d’une partie de la surface à l’autre : s'ils s’'approchent ou s'ils s’éloignent d'elle, elle les voit seulement augmenter et diminuer d’une manière fort sensible. Mais elle ne juge point de leur vraie grandeur; car elle n’a appris à connaître à la vue les objets renfermés dans le court espace seul visible pour elle que parce que le tact lui a fait lier différentes idées de grandeurs aux différentes impressions qui se font sur ses yeux. Or ces impressions varient à proportion des distances, puisque les imaginations diminuent ou augmentent dans la même proportion. N'ayant donc fait aucune expérience pour lier ces impressions avec les grandeurs qui sont à quelques pas d’elle, elle ne peut juger des objets éloignés que d’après les habitudes qu'elle a contractées. L’impression causée par de petites images doit par conséquent les lui faire paraitre petits, et l'impression causée par de grandes images doit les lui faire paraître grands; car c'est ainsi qu’elle juge de ceux que le tact a mis à la portée de ses yeux. Les liaisons qu'elle a formées pour juger, à la vue, des grandeurs qui sont à un pied ou à deux; ne suffisent donc pas pour juger
de celles qui sont au delà. Elles ne peuvent à ce sujet que la jeter dans l'erreur.
Cette surface qui termine sa vue est précisément le même phénomène que la voûte du ciel, à laquelle tous les astres semblent attachés, et qui parait porter de tous côtés sur Les extrémités des terres où la vue peut s'étendre. Elle la voit immobile tant qu’elle l’est elle-mème : elle la voit qui fuit devant elle, au qui la suit lorsqu'elle change de place. C’est ainsi que le ciel à l'horizon nous paraît se mouvoir,
jssprement $ 21. Cependant elle étend les bras pour saisir
la portés de a ce qu’elle voit. Surprise de ne rien toucher, elle avance. Enfin elle rencontre un corps : aussitôt les jugemens de la vue s’accordent-avec ceux du tact. Un moment après elle recule : d’abord l’objet ne lui paraît pas en être plus loin d’elle. Mais ayant essayé d’y porter la main, et n'ayant pu l'atteindre, elle va encore à lui; et s'en étant éloignée et rapprochée à plusieurs reprises, elle s’accoutume peu à peu à le voir hors de la portée de la main.
Le mouvement qu’elle a fait pour s'en éloigner lui donne à peu près une idée de l’espace qu’elle laisse entre elle et lui : elle sait quelle en était la grandeur quand elle le touchait; et si le tact lui a appris à le voir à deux pieds, d’une certaine grandeur, lui apprend à la lui conserver à une plus grande distance.
. Alors elle pent juger à la vue sil s'éloigne ou sil s'approche, au s’il se meut dans quelque autre direction; car elle en voit les mouvemens dans les changemens qui arrivent, aux impressions qui se font sur ses yeux. ILest vraique ces changemens sont les mêmes, soit qu’elle aille à lui ou qu'il vienne à elle, soit qu'elle passe devant lui dans une certaine direction on qu'il passe devant elle dans une direction contraire; mais le sentiment qu'elle a de son propre mouvement ou de son propre repos ne lui: permet pas de s'y tromper.
Elle s'accoutume donc à lier différentes idées de distance, de grandeur et de mouvement aux différentes impressions de lumiére. Elle ne sait pas à la vérité que les images qui se tracent au fond de l'œil diminuent à proportion des distances. Elle ne sait pas même s'il y a de pareilles images. Mais elle éprouve des sensations différentes, et les jugemens dont elle se fait une ha- : bitude, suivant les circonstances, venant à se confondre avec ces sensations , ce n’est plus dans ses yenx qu'elle sent la Ilumiére et les couleurs; elle les sent à l’autre extrémité des rayons, comme elle sent la solidité, la fluidité, etc., au bout du bâton avec lequel elle touche les corps.
Ainsi plus ses yeux reglent leurs jugemens d'après les leçons du toucher, plus l’espace leur faraît prendre de profondeur. Elle aperçoit la lumière .et les couleurs qui, répandues sur les
Pourquoi les objets qui s'éloignent leur paraissent dimiauer sensiblement.
objets, en déduisent la grandeur, la figure, en tracent le mouvement dans l’espace; en un mot elle les voit où elle juge qu’elles doivent être.
$ 22. Cependant quelque souvenir qu’elle ait de la grandeur d’un objet, elle ne peut l’empécher de diminuer à ses yeux à mesure qu’il s'éloigne d'elle. Voici la raison de ce phénomène.
Un objet n’est visible qu’autant que l'angle qui détermine l’étendue de son image sur la rétine est d’une certaine grandeur. Je suppose qu'il doive être au moins d'une minute; mais c'est uniquement pour fixer nos idées, car la chose doit varier suivant les yeux.
Dans cette supposition on conçoit aisément qu’un objet vu distinctement à une certaine dis-
tance ne peut s'éloigner, qu’à chaque instant les
angles qui faisaient voir les moindres parties ne deviennent plus petites, et que plusieurs ne se trouvent au-dessous d’une minute. Il faut même que dans quelques-uns les côtés se rapprochent au point de se confondre en une seule ligne.
Amsi de plusieurs angles il s'en formera un dont les côtés se confondront encore si l’objet continue | à s'éloigner. Il y aura donc des parties qui cesseront de se tracer sur la rétine. Elles se ramasseront, se pénétreront, se confondront avec celles qui se peindront encore , et les extrémités de l'objet se rapprocheront. L'image, par exemple, 1# tête d’un homme se fera sans distinction de traits.
Or le toucher n’apprend à l'œil à voir les objets dans leur véritable grandeur que parce qu'il lui apprend à en déméler les parties et à les apercevoir les unes hors des autres. C’est ce qu'il ne peut faire qu’autant qu’elles sont tracées distinctement sur la rétine; car les yeux ne sauraient parvenir à remarquer dans leurs sensations ce qui n'y serait pas. Ils doivent donc juger un objet plus ramassé et plus petit quand il est dans un éloignement où quantité de traits de son image se confondent. Par conséquent, à quelque distance que soit un objet, il continue de paraître de la même grandeur, tant que la diminution des angles n’altère pas sensiblement l’image qui se peint sur la rétine ; et c’est parce que cette altération se fait par des degrés insensibles, qu’un objet qui séloigne parait diminuer insensiblement.
$ 23. Non-seulement les yeux de la statue.
démélent les objets qu’elle ne touche plus, ils démélent encore ceux qu’elle n’a‘pas touchés, pourvu qu'ils en reçoivent des sensations semblables ou à peu près : car le tact ayant une fois lié différens jugemens à différentes impressions. de lumière, ces impressions ne peuvent plus se reproduire que les jugemens ne se répétent et ne se confondent avec elles: C’est ainsi qu’elle s’ac, coutume peu à peu à vof sans le secours du toucher.
Comment ile apprennent à se passer du secours du tact,
Pourquoi ils
$ 24. Cependant les expériences qui lui ont » tromperont.
appris à voir la distance , la grandeur et la figure d'un corps ne suffiront pas toujours pour lui apprendre à voir la distance, la grandeur et la figure de tout autre. Il faut qu’elle fasse autant d'observations qu'il y a d'objets qui réfléchissent différemment la lumière ; il faut même que sur, chaque objet elle multiplie ses observations suivant les différens degrés de distänce ; et encore, malgré toutes ces précautions, se tromperä-t-elle souvent sur les grandeurs, sur les distances et sur les figures. | Ce n’est par cotiséquent qu'après bien des études qu'elle commencera à s'assurer mieux des jugemens de sa vue : mais il lui sera impossible d'éviter absolument toute méprise; souvent elle sera trompée par les expériences mêmes auxquelles elle croit devoir se fier davantage. Accoutumée, par exemple, à lier l'idée de proximité à la vivacité de la lumiëre, et l’idée d’éloignement à son obscurité, quelquefois des corps lumineux lui paraîtront plus proches qu'ils he sont, et au contraire des corps peu éclairés lui paraîtront peu éloignés.
uwronten À 25. Il pourrait même arriver à ses yeux d'être ame le tu- avec le toucher en contradiction, au point de ne pouvoir plus s’accorder à porter avec lui les mèmes jugemens. Ils verront ,. par exemple, de la con- . vexité sur un relief peint, où la main n’apercevra qu’une surface plate. Sans doute étonnée de ce
nouveau phénomène , elle ne sait lequel croire de ces deux sens : en vain le tact relève l'erreur de la vue ; les yeux, accoutumés à juger par euxmêmes, ne consultent plus leur maitre. Ayant appris de lui à voir d'une manière, 1ls ne peuvent plus apprendre à voir différemment.
En effet, ils ont contracté une habitude qui ne peut leur être enlevée , parce que les jugemens qui leur font voir de la convexité dans une certaine impression d'ombre et de lumière sont devenus naturels. Car ayant été faits à bien des reprises , ils se répétent rapidement et se confondent avec la sensation toutes les fois que la même impression d'ombre et de lumiere a lieu.
Si l’on disposait les choses de manière que parmi les objets que notre statue aurait occasion de toucher, 1l y eüt autant de reliefs peints sur des surfaces plates que de corps véritablement convexes, elle serait fort embarrassée pour distinguer à la vue ceux qui ont de la convexité de ceux qui n'en ont pas. Elle y serait trompée si souvent, qu’elle n’oserait s’en rapporter à ses yeux ; elle n'en croirait plus que le toucher.
Une glace mettrait encore ces deux sens en contradiction. La statue ne douterait pas qu'il n’y eùt au delà un grand espace. Elle serait fort étonnée d'être arrêtée par un corps solide , et elle le serait encore autant lorsqu'elle commencerait à reconnaître les objets qu'il lui répète. Elle n'imagine
Et méme avec eus.
Ils jugent de la distance par la grandeur.
Par la netteté des images. ;
pas comment ils se doublent à la vue ; et elle ne sait pas s’ils ne pourraient pas aussi se doubler au tact. oo
$ 26. Non-seulement la vue sera en contradiction avec le toucher, elle le sera encore avec ellemême. La statue juge, par exemple, qu’une tour est ronde et fort petite quand elle est à une certaine distance. Elle approche , et elle en voit sortir | des angles, elle la voit grandir à ses yeux. Se trompe-t-elle ou s’est-elle trompée ? C’est ce qu’elle ne saura que lorsqu'elle sera à portée de toucher la tour. Ainsi le tact, qui seul a instruit les yeux, peut aussi lui seul faire discerner les occasions où l’on peut compter sur leur témoignage.
$ 27. Mais si la statue est privée de ce secours, elle s’aidera de toutes les connaissances qu’elle a acquises. Tantôt elle jugera de la distance par la grandeur. Un objet lui paraît-il aussi grand à la vue qu’au toucher , elle le voit près; lui paraït-il plus petit, elle le voit loin. Car elle a remarqué que les apparences des grandeurs varient suivant les distances.
$ 28. D’autres fois elle détermine les distances par le degré de netteté des figures qui s’offrent à ses yeux. Ayant. souvent observé qu’elle voit plus confusément les objets qui sont éloignés , et plus distinctement ceux qui sont proches, elle lie l’idée d'éloignement à la vue confuse d’une figure , et l'idée de proximité à la vue distincte. Elle prend
donc l'habitude de voir un objet fort loin , quand elle le voit peu distinctement; et de le voir près, quand elle en distingue mieux les parties.
$ 29. Alors jugeant de la grandeur par la distance , comme elle juge dans d’autres occasions de la distance par la grandeur, elle voit plus grand ce qu’elle croit plus loin. Deux arbres, par exemple, qui lui enverront des images de même étendue, ne lui paraïtront point égaux, ni à la même distance, si l’un se peint plus confusément que l’autre: elle verra plus grand et plus loin celui où elle discernera moins de choses. Une mouche encore lui paraîtra un oiseau dans l'éloignement, si passant rapidement devant ses yeux elle ne laisse apercevoir qu’une image confuse , semblable. à celle d'un oiseau éloigné.
Ces principes sont connus de tout le monde et la peinture les confirme. Un cheval qui occupe sur la toile lemème espace qu’un mouton, paraîtra plus grand et dans l’enfoncement, pourvu qu'il soit peint d’une manière plus confuse. |
C’est ainsi que les idées de distance, de grandeur et de figure, d’abord acquises par le toucher, se prétent ensuite des SeCOUTS , pour rendre les jugemens de la vue plus sürs.
$ 30. Notre statue, voyant l’espace prendre de la profondeur à ses yeux, a encore un moyen pour connaître avec plus de précision les distances, et par conséquent les grandeurs : c’est de porter
ZII. 15
Ils jugent des gran eurs par a distance,
Ils jugent des distances et des grandeurs par les obiets intermédiaires,
Cas où ils ne
jugent plus des
randeurs ni des istances.
la vue sur les objets qui sont entre elle et celui qu’elle fixe. Elle le voit plus loin et plus grand, si elle en est séparée par des champs, des bois, des rivières. Car l'étendue des champs, des bois et des rivières lui étant connue , c’est une mesure qui détermine combien elle en est éloignée. Mais si quelque élévation lui cache les objets intermédiaires , elle ne jugera de sa distance qu’autant que quelque circonstance lui en rappellera la grandeur. Un cheval immobile peut, par exemple, lui paraître assez petit et assez près. Il se meut : à ses. mouvemens elle le reconnait : aussitôt elle le juge de la grandeur ordinaire , et elle l’aperçoit dans l'éloignement.
Elle le croit d'abord assez petit et assez près,
parce qu'aucun objet intermédiaire ne lui en fait
voir la distance, et qu'aucune circonstance ne lui apprend ce que ce peut être. Mais dès que le mouvement le lui fait reconnaître, elle le voit à peu près de la grandeur qu’elle sait appartenir à cet animal; èt elle le voit loin d’elle , parce qu’elle juge que l'éloignement est la seule cause quiait pu le rendre si confus à ses yeux.
& 31. Avec ces secours elle discerne donc assez bien à l'œil les distances, mais elle n’y réussit plus , aussitôt qu’ils viennent à lui manquer ; et sa vue est bornée là où elle cesse de voir des objets
‘intermédiaires , et où elle n’aperçoit que des corps
dont le tact ne lui a pas appris la grandeur. Les
cieux lui paraissent former une voûte qui ne s'éleve pas au-dessus des montagnes, et qui ne s'étend pas au delà des terres que son œil embrasse. Faites-lui voir d’autres objets au-dessus de ces montagnes et au delà de ces terres; cette voûte aura plus de hauteur et plus d’étendue. Mais elle en aurait au moins, sion avait supposé les montagnes moins élevées , et les terres resserrées dans des bornes plus étroites. Le faîte d’un arbre lui aurait paru toucher le ciel.
Ce phénomène est donc, comme nous lavons dit, le même que celui qui bornait sa vue à deux pieds d'elle : et puisque n'ayant aucun moyen pour juger de l’éloignement des astres ils lui paraissent tous à la même distance, c’est une preuve que dans la -supposition que nous avons faite plus haut, tous les objets ont dù lui paraitre à la portée de sa main.
$ 32. Cependant, familiarisée avec les grandeurs, elle les compare, et cette comparaison influe sur les jugemens qu'elle en porte. Dans les commencemens elle ne juge pas un objet absolument grand ni absolument petit; mais elle en juge par rapport à des grandeurs qui, lui étant plus familières, sont à son égard la mesure de toutes les autres. Elle voit grand, par exemple, tout ce qui est au-dessus de sa hauteur, et petit tout ce qui est au-dessous. Ces comparaisons 5e font ensuite si rapidement, qu'elle ne les remar-
Effets qui résultent des grandeurs com-
parées.
L'entier usage de la vue nuit à la sagacité des autres sens.
que plus; et dès lors la grandeur et la petitesse deviennent pour elle des idées absolues. Une pyramide de vingt pieds, qu’elle aura trouvée absolument grande à côté d’une de dix, elle la jugera absolument petite à côté d’une de quarante; et elle ne soupçonnera pas que ce soit la même.
Au reste 1l n’est pas nécessaire pour ces expé-
riences que les objets soient de même espèce : il suffit que l’œil ait occasion de comparer grandeur à grandeur. C’est pourquoi, dans une plaine fort étendue, les mêmes objets lui paraîtront plus petits que dans un pays coupé par des coteaux.
Cette manière de comparer les grandeurs est encore une cause qui contribue à les diminuer aux yeux, suivant qu'elles sont plus éloignées, et surtout plus élevées. Car l'œil ne peut suivre un objet qui fuit devant lui, ou qui s’élève dans l'air, qu'il ne le compare avec un plus grand espace, à proportion qu'il le voit à une plus grande distance.
$ 353. Tels sont les moyens par où la statue apprendra à juger à la vue de l’espace, des distances, des situations, des figures, des grandeurs et du mouvement. Plus elle se sert de ses yeux, plus l'usage lui en devient commode. Ils enrichissent la mémoire des plus belles idées, suppléent à l’imperfection des autres sens, jugent des objets qui leur sont inaccessibles, et'se portent dans un
espace auquel l'imagination peut seule ajouter. Aussi leurs idées se lient si fort à toutes les autres,
qu’il n’est presque plus possible à la statue de
penser aux objets odoriférans, sonores ou palpables, sans les revétir aussitôt de lumière et de couleur. Par l'habitude qu’ils contractent de saisir tout un ensemble, d'en embrasser même plusieurs, et de juger de leurs rapports, ils acquièrent un discernement si supérieur, que la statue les consulte par préférence. Elle s'applique donc moins à reconnaitre au son les situations et les distances, à discerner les corps par les nuances des odeurs qu'ils exhalent, ou par les différences que la main peut découvrir sur leur surface.
L’ouie, l’odorat et le toucher en sont par conséquent moins exercés. Peu à peu devenus plus paresseux, ils cessent d'observer dans les corps toutes les différences qu'ils y démélaient auparavant, et ils perdent de leur finesse à proportion que la vue acquiert plus de sagacité.