CHAPITRE VIL
De l’idée que la vue jointe au toucher donne de la durée. \
Éionnementd Q 1. Quand notre statue commence à jouir de
la statue la pre-
ière foi Île 10 : .
te. Là lumière , elle ne sait pas encore que le soleil sage du jour
lasait, a de en est le principe. Pour en juger, il faut qu’elle PORT ait remarqué qüe le jour cess presque aussitôt que cet astre a disparu. Cet événement la surprend sans doute beaucoup la première fois qu'il arrive. Elle croit le soleil perdu pour toujours. Environnée d'épaisses ténèbres, elle appréhende que tous les objets qu’il éclairait ne se soient perdus avec lui : elle ose à peine changer de place, il lui semble que la terre va manquer sous ses pas. Mais au moment qu’elle cherche à le reconnaître au tou-
cher , le ciel s’éclaircit, la lune répand sa lumière, une multitude d'étoiles brille dans le firmament. Frappée de ce spectacle, elle ne sait si elle en doit croire ses yeux.
Bientôt le silence de toute la nature l'invite au - repos : un calme délicieux suspend ses sens : sa paupière s’appesantit : ses idées fuient, échappent : elle s’endort.
À son réveil, quelle est sa surprise de retrouver l’astre qu’elle croyait s'être éteint pour jamais! Elle doute qu'il ait disparu , et elle ne sait que penser du spectacle qui lui.a succédé.
$ 2. Cependant ces révolutions sont trop fréquentes pour ne pas dissiper enfin ses doutes. Elle juge que le soleil paraîtra et disparaïitra encore, parce qu’elle a remarqué qu'il a paru et disparu plusieurs fois ; et elle porte ce jugement avec d'autant plus de confiance; qu'il a toujours été confirmé par l’événement. La succession des jours et des nuits devient donc à son égard une chose toute naturelle. Ainsi dans l'ignorance où elle est, ses idées de possibilité n’ont pour fondement que des jugemens d'habitude. C'est ce que nous avons déjà observé et ce qui ne peut manquer de l’entrainer dans bien des erreurs. Une chose, par exemple, impossible aujourd’hui, parce que le concours des causes qui peuvent seules la produire n'a pas lieu, lui paraîtra possible , parce qu'elle est arrivée hier,
Bientôt ces révolutions Jui paraissent naturelles,
Le cours du soleil devient la mesure de sa durée.
Elle en a une idée plus distincte de la durée.
$ 3. Les révolutions du soleil attirent de plus en plus son attention. Elle l’observe lorsqu'il se lève, lorsqu'il se couche, elle le suit dans son cours; et elle juge , à la succession de ses idées, qu'il y a un intervalle entre le lever de cet astre et son coucher, et un autre intervalle entre son coucher et son lever.
Ainsi le soleil dans sa course devient pour elle la mesure du temps, et marque la durée de tous les états par où elle passe. Auparavant une même idée , une même sensation qui ne variait point, avait beau subsister, ce n’était pour elle qu’un instant indivisible ; et quelque inégalité qu'il y eût entre les instans de sa durée, 1ls étaient tous égaux à son égard : ils formaient une succession où elle ne pouvait remarquer ni lenteur ni rapidité. Mais actuellement, jugeant de sa propre durée par l’espace qe le soleil a parcouru, elle lui parait plus lente ou plus rapide. Ainsi, après avoir jugé des révolutions solaires par sa durée, elle juge de sa durée par les révolutions solaires ; et ce jugement lui devient si naturel, qu’elle ne soupçonne plus que la durée lui soit connue par la succession de ses idées.
$ 4. Plus elle rapportera aux différentes révolutions du soleil les événemens dont elle conserve quelque souvenir, et ceux qu’elle est accoutumée à prévoir, plus elle en saisira toute la suite. Elle verra donc mieux dans le passé et dans l'avenir.
En effet, qu’on nous enlève toutes les mesures du temps, n'ayons plus d'idée d'année, de mois, de jour, d'heure, aublions-en jusqu'aux noms; alors bornés à la succession de nos idées, la durée se montrera à nous fort confusément. C'est donc à ces mesures que nous en devons les idées les plus distinctes.
Dans l'étude de l’histoire, par exemple, la suite des faits retrace le temps confusément; la division de la durée en siécles, en années, en mois, en donne une idée plus distincte ; enfin la haison de chaque événement à son siècle, à son année, à son mois, nous rend capables de les parcourir dans leur ordre. Cet artifice consiste surtout à se faire des époques; on conçoit que notre satue peut en avoir.
Au reste il n’est pas nécessaire que les révolutions, pour servir de mesure, soient d’égale durée ; il suffit que la statue le suppose. Nous n'en jugeons pas nous-mêmes autrement.
$ 5. Trois choses concourent donc aux jugemens que nous portons de la durée : premièrement, la succession de nos idées; en second lieu, la connaissance des révolutions solaires, enfin la liaison des événemens à ces révolutions.
$ 6. C’est de là que naissent pour le commun des hommes les apparences des jours si longs et des années si courtes, et pour un petit nombre, les apparences des jours courts et des années longues.
Trois choses concourent à l'idée de la durée.
D'où viennent les apparences des jours longset des années courtes, des jours courtset des années longues.
Que la statue soit quelque temps dans un état dont l’uniformité l'ennuie, elle en remarquera davantage le temps que le soleil sera sur l'horizon, - et chaque jour lui paraîtra d’une longueur insupportable. Si elle passe de la sorte une année, elle voit que tous ses jours ont été semblables, et sa mémoire n'en marquant pas la suite par une multitude d’événemens, ils lui semblent s'être écoulés avec une rapidité étonnante.
Sises jours au contraire , passés dans un état où elle se plait, pouvaient être chacun l’époque d’un événement singulier, elle remarquerait à peine le temps que le soleil est sur l'horizon, et elle les trouverait d'une brièveté surprenante. Mais une année lui paraïtrait longue, parce qu'elle se la retracerait comme la succession d’une multitude de jours distingués par une suite d’événemens.
Voilà pourquoi, dans le désœuvrement, nous nous plaignons de la lenteur et de la rapidité des années. L’occupation au contraire fait paraître tous les jours courts et les années longues : les Jours courts, parce que nous ne faisons pas attention au temps dont les révolutions solaires font la mesure; les années longues, parce que nous nous les rappelons par une suite de choses qui supposent une durée considérable.
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