‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 55 sur 120 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment cet homme apprend à satisfaire à ses besoins avec choix. ‘

$ 1. Si nous imaginons que là nattire dispose les choses de manière à prévenir tous les besoins de notre statue, et que voulant la toucher avec les précautions d’une mère, qui craint de blesser ses enfans, elle en écarte jusqu'aux plus légères inquiétudes, et se réserve à elle seule le soin de veiller à sa conservation , cet état nous paraîtra peut-être digne d'envie. Néanmoins que serait-ce

qu'uri homme de cette espèce? Un animal enseveli

dans une profonde léthargie. Il est, mais il reste comme il est; à peine se sent-il. Incapable de remarquer les objets qui l’environnent, incapable d'observer ce qui se passe en lui-même, son âme se partage indifféremment entre toutes les perceptions auxquelles ses sens ouvrent un passage. En quelque sorte semblable à une glace, sans cesse il reçoit de nouvelles images, et jamais il n’en conserve aucune.

Eu effet quelle occasion aurait cet homme de s'occuper de lui, ou de ce qui est au dehors? La

nature a tout pris sur elle, et elle a si fort prévenu ses besoins, qu’elle ne lui laisse rien à désirer. Elle a voulu éloigner de lui toute inquiétude , toute douleur : mais pour avoir craint de le rendre malheureux, elle le borne à des sensations dont il ne peut connaître le prix, et qui passent comme une ombre.

$ 2. J’exige donc qu’elle paraisse moins occupée

du soin de prévenir les maux dont il peut être menacé; qu’elle s’en repose quelque peu sur lui; et qu’elle se contente demettre à sa portée toutes les choses nécessaires à ses besoins.

Dans cette abondance la statue forme des désirs, mais elle a dans le moment toujours de quoi se satisfaire. Toute la nature semble encore veiller sur elle : à peine a-t-elle permis que son repos füt interrompu par le moindre malaise, qu’elle parait s’en repentir , et qu’elle donne tous ses soins à prévenir une plus grande inquiétude. Par cette vigilance , elle la met à l'abri de bien des maux, mais aussi elle la frustre de bien des plaisirs. Le malaise est léger , le désir qui le suit est peu de chose , la prompte jouissance ne permet pas qu'aucun besoin augmente considérablement , et le plaisir, qui en fait tout le prix, est Proportionné à la faiblesse du besoin.

Le repos de notre statue étant aussi peu troublé, l'équilibre s’entretient presque toujJourségalement dans toutes les parties de son ‘corps, et son tem-

Avec des bssoins faciles à satisfaire

| Diffciles à sa-

tisfaire,

La statue enèore sans prévoyance.

Comment elle en devient capable.

pérament souffre à péèine quelque altération. Elle doit, par conséquent , se conserver long-temps : mais elle vit dans un degré bien faible, et qui n’ajoute à l'existence que le moins qu’il est possible.

* $ 3. Changeons la scène, et supposons que la statue ait des obstacles à surmonter pour abtenir la possession de ce qu’elle désire. Alors les besoins subsistent long-temps avant d’être soulagés. Le malaise , faible dans son origine , devient insensiblement plus vif; il se change en inquiétude, il se termine quelquefois à la douleur.

Tant que l'inquiétude est légère , le désir a peu de force : la statue se sent peu pressée de jouir : une sensation vive peut la distraire et suspendre sa peine. Mais le désir augmente avec l'inquiétude ; il vient un moment où il agit avec tant de violence, qu’on ne trouve de remède que dans la jouissance : il se change en passion.

$ 4. La première fois que la statue satisfait à un besoin, elle ne devine pas qu’elle doive l’éprouver encore. Le besoin soulagé , elle s’ahandonne à sa première tranquillité.

Ainsi, sans précaution pour l'avenir, elle ne songe qu'au présent, elle ne songe qu’à écarter la peine que produit un besoin au moment qu’elle souffre.

$.5. Elle demeure à peu pres dans cet état tant que ses besoins sont faibles, en petit nombre,

et qu’elle trouve peu d'obstacles à les soulager. Accoutumés à régler ses désirs sur l’intérét qui nait du contraste des plaisirs et des peines , il n’y a que l’expérience des maux qu’elle souffre, pour ne les avoir pas prévus, qui puisse lui faire porter ses vues au delà de sa situation présente. Le passé peut seul lui apprendre à lire dans l'avenir.

Elle ne peut donc remarquer la fréquence de ses besoins et les tourmens qu’elle a essuyés toutes les fois qu’elle n’a pas eu assez tôt de quoi y remédier, qu'elle ne se fasse bientôt une habitude de les prévoir et de prendre des précautions pour les prévenir ou pour les soulager de bonne heure. Dans le temps même où elle n’a pas le moindre malaise, l'imagination lui rappelle tous les maux auxquels elle a été exposée et les lui représente comme prêts à l’accabler encore. Aussitôt elle ressent une inquiétude de la même espèce que celle que le besoin pourrait produire ; elle souffre d'avance quelque chose de semblable à ce qu'elle souffrirait si le besoin était présent.

Combien l'imagination ne la rendrait-elle pas malheureuse si elle bornait là ses effets ! Mais elle lui retrace bientôt les objets qui ont servi plusieurs fois à la soulager. Dès lors elle lui fait presque goûter Les mêmes plaisirs que la jouissance ; et l’on dirait qu’elle ne lui a donné de l'inquiétude pour un mal éloigné , qu’afin de lui procurer une jouissance qui anticipe sur l'avenir.

. Ainsi, tandis que la crainte la menace de maux semblables à ceux qu'elle a déjà soufferts, l’espérance la flatte de les prévenir ou d’y remédier : l'une et l’autre lui dérobent à l’envi le sentiment du moment présent, pour l’occuper d’un temps qui n’est point encore ou qui même ne sera jamais ; de ces deux passions naissent le besoin de précautions et l'adresse à en prendre. Elle passe | donc tour à tour de l’une à l’autre suivant que les dangers se répètent et qu'ils sont plus ou moins difficiles à éviter, et ces passions acquièrent tous les jours de nouvelles forces : elle s’effraye ou se flatte à tout propos. Dans l’espérance, l’imagination lui lève tous les obstacles, lui présente les objets par les plus beaux côtés, et lui fait voir qu’elle en va jouir : illusion qui souvent la rend plus heureuse que la jouissance. Dans la crainte elle voit tous les maux ensemble, elle en est menacée, elle touche au moment où elle en doit être accablée, elle ne connaît aucun: moyen de les éviter, et peut-être serait-elle moins malheureuse de les ressentir. |

. C’est ainsi que l'imagination lui présente tous les objets qui ont quelque rapport à l'espérance ou à la crainte. Tantôt l’une de ses passions domine, tantôt l’autre ; et quelquefois elles se balancent si bien, qu’on ne saurait déterminer laquelle des deux agit davantage. Destinées à rendre la statue plus industrieuse sur les mesures néces-

saires à sa conservation, elles paraissent veiller à ce qu'elle ne soit ni trop heureuse ni trop malheureuse. .

$ 6. Instruite par l'expérience des moyens qui

peuvent soulager ou prévenir ses besoins, elle “

réfléchit sur les choix qu’elle a à faire; elle examine les avantages et les inconvéniens des objets qu’elle a jusqu’à présent fuis ou recherchés; elle se rappelle les méprises où elle est tombée pour s'être souvent déterminée trop à la hâte et avoir

obéi aveuglément au premier mouvement de ses.

passions; élle regrette de ne s’être pas mieux conduite; elle sent que désormais il dépend d’elle de se régler d’après les connaissances qu'elle a acquises, et, s'accoutumant à en faire usage, elle apprend peu à peu à résister à ses désirs et même à les vaincre. C’est ainsi qu'intéressée à éviter la douleur, elle diminue l'empire des passions pour étendre celui que la raison doit avoir sur sa volonté, et pour devenir libre :.

$ 7- Dans cette situation elle étudie d'autant plus les objets qui peuvent contribuer à ses plaïsirs ou à ses peines, qu’elle: sait avoir souffert pour ne les avoir pas assez connus, et que l’expérience lui prouve qu'il est à sa disposition de les mieux connaitre. Ainsi l’ordre de ses études est déterminé par ses besoins : les plus vifs et les

* Vay. la Dissertation qui est à la fin de cet ouvrage.

Progrès de

sa raison à'cet ard. .

L'ordre de ses études estdéterminé par ses besoins.

plus fréquens sont donc ceux qui l’engagent dans les premières recherches qu'elle fait.

Erica $ 8. Tel est le besoin de nourriture, comme plus soin dé nourri- nécessaire à sa Conservation. En soulageant sa faim elle renouvelle ses forces, et elle sent qu'il lui est important de lesrenouveler pour jouir de toutes ses facultés. Tous’ses autres besoins cèdent à celui-là. La vue, le toucher, l’ouie et l’odorat ne semblent faits que pour découvrir et procurer ce qui peut flatter le goût. Elle prend donc un nouvel intérêt à ce que la nature offre à ses regards. Sa curiosité ne se borne plus à démêler la couleur‘des objets, leur odeur, leur figure, etc. Si elle les étudie par ces qualités, c’est surtout pour apprendre à reconnaitre ceux qui sont propres à la nourrir. Elle ne voit donc point un fruit dont elle a mangé, elle ne le touche point, elle ne le sent point, sans juger s’il est bon ou mauvais au goût. Ce jugement augmente le plaisir qu’elle a de le voir, de le toucher, de le sentir ; et ce sens contribue à lui rendre les autres d’un plus grand prix. Il a surtout beaucoup d’analogie avec l’odorat. Le parfum des fruits l’intéressait bien moins avant qu’elle eût l'organe du goût, et le goût perdrait toute sa finesse si elle était privée de l’odorat ; mais dès qu’elle a ces deux sens, leurs sensations se confondent et en deviennent plus délicieuses. Elle donne à ses idées un ordre bien différent de celui qu'elles avaient auparavant, parce que

le besoin qui détermine ses facultés est lui-même

bien différent de ceux qui l'ont mue jusqu'alors.

Elle s'applique avec intérêt à des objets auxquels elle n'avait point encore donné d'attention; et ceux dont elle peut se nourrir sont aussi ceux qu’elle distingue en plis de classes. Elle s’en fait des idées complexes, en les considérant comme ayant telle çouleur, telle adeur, telle forme et telle saveur à la fois, et elle se forme à leur occason des idées abstraites et générales, en considérant les qualités qui sont communes à plusieurs.

$ 9. Elle les conipare les uns avec les autres , et elle désire d’abord de se nourrir par préférence de ces fruits, où elle se souvient d’avoir trouvé un goût qu hu a plu davantage. Dans la suite elle s'accoutume peu à peu à cette nourriture ; et l'ha-

bitude qu’elle s’en fait devient quelquefois si

grande , qu'elle influe autant dans son choix que le plaisir même.

Elle mêle done bientôt des jugemens au à plaisir qu’elle trouve à en faire usage. Si elle n'en mélait pas, elle ne serait portée à manger que pour se nourrir. Mais ce jugement, à/ est bon , il est excellent, il est meilleur que tout autre, Ki fait un besoin de la sensation qu’un fruit peut produire. Ce qui suffit alors à la mourrir ne suffit pas à son plaisir. Il y à en elle deux besoins, l’un causé par la privation de nourriture, autre par là pri-

Jugemens ui

donnent plus d'étendue à ce besoin.

Excès où torbe la statue.

lle en est punie.

Combien :l était nécessaire de l'avertir par la douleur,

vation d'une saveur qui mérite la préférence ; et ce dernier est une faim qui la trompe quelquefois, et qui la fait manger au delà du nécessaire.

$ 10. Cependant son goût se blase pour certains fruits : alors ou elle s'en dégoûte tout-à-fait, ou, si elle désire encore d'en manger, ce n’est plus que par habitude. Dans ce dernier cas, elle s’en nourrit, ehespérant toujours de le savourer comme elle a fait auparavant. Elle y est si fort accoutumée, qu’elle s'imagine toujours qu'elle va retrouverun plaisir pour lequel elle n’est plus faite; et cette idée contribue à entretenir son désir.

Frustrée dans son espérance, son désir n’en devient que plus violent. Elle fait de nouveaux essais, et elle en fait jusqu'à ce qu’il ne lui soit plus possible de continuer. C’est ainsi que les excès où elle tombe ont souvent pour cause une habitude contractée, et l'ombre d’un plaisir que imagination lui retrace sans cesse , et qui lui échappe toujours.

$ 11. Elle en est punie. La douleur lavertit bientôt que le but du plaisir n’est pas uniquement de la rendre heureuse pour le moment, mais encore de concourir à sa Conservation, ou plutôt | de rétablir ses forces pour lui rendre l'usage de ses facultés ; car elle ne sait pas ce que c'est que se conserver.

$ 12. Si la nature, par affection pour elle, n’eüt attaché à ces effets que des sentimens agréables, elle l’eût trompée et se füt trompée elle-même ;

DES SENSATIONS. 269 la statue, croyant chercher son bonheur, n’eût couru qu'à sa perte.

Mais ces avertissemens ne peuvent se répéter, \qu'elle n'apprenne enfin qu'elle doit mettre un frein à ses désirs ; car rien n’est si naturel que de de regarder comme l'effet d'une chose ce qui vient constamment à sa suite.

Dès lors elle n’éprouvera plus de pareils désirs, que l’imagination ne lui retrace aussitôt tous les maux qu’elle a soufferts. Cette vue lui fait craindre jusqu'aux objets qui lui plaisent davantage, et elle est entre deux inquiétudes qui se combattent.

Si l’idée des peines se réveille avec peu de vivacité, la crainte sera faible et ne féra que peu de résistance ; si elle est vive, la crainte sera forte et tiendra plus long-temps en suspens. Enfin cette idée pourra être à un point où , éteignant tout-à- fait le désir, elle inspirera du dégoût pour un objet qui avait été souhaité avec ardeur.

C'est ainsi que, voyant tout à la fois du plaisir et du danger -à préférer les fruits qu’elle aime da- | vantage, elle apprendra à se nourrir avec plus de choix, et que, trouvant plus d'obstacles à satisfaire ses désirs, elle en sera exposée à des besoins plus grands : car ce n’est pas assez qu'elle remédie à l'inquiétude causée par le besoin de nourriture, il faut encore qu'elle apaise l'inquiétude que produit la privation d’un plaisir, et qu'elle Fapaise sans danger.

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