CHAPITRE VI
Considérations sur les idées abstraites et générales que peut acquérir un homme qui vit hors de toute société.
L'histoire que nous venons de faire des connaissances de notre statue montre sensiblement comment elle distribue les êtres en différentes classes, suivant leurs rapports à ses besoins; et, par conséquent , comment elle se fait des notions abstraites et générales. Mais pour mieux connaître la nature de ses idées, il est important d'entrer
dans de nouveaux détails.
La situe me $ r. Elle n’a point d'idée générale qi n'ait d’asain bord été particulière. L'idée générale d'orange, par exemple, n’est dans son origine que l'idée de
telle orange.
mea $2. L'idée particulière, lorsqu'un objet est pré- Det préent, Sent aux sens, c’est la collection de plusieurs qualhités qui se montrent ensemble. L'idée de telle orange, C'est la couleur, la forme, la saveur, l'odeur,
la solidité, le poids, etc.
& 3. Cette 1dée particulière , quand l'objet n’agit plus sur les sens, c’est le souvenir qui reste de te qu’on a connu à la vue , au goût, à l’odorat , etc. Fermez les yeux ; l’idée de la lumière est le souvenir d’une impression que vous avez éprouvée : ne touchez rien ; l’idée de solidité est le souvenir de la résistance que vous avez rencontrée en maniant des corps : ainsi du reste.
$S 4. Substituons successivement, et une à une, plüsieurs oranges à la première, et qu’elles soient toutes semblables ; notre statue croira toujours voir la mème , et elle n’aura à ce sujet qu'une idée particulière.
En voit-elle deux à la fois ? aussitôt elle reconnaît dans chacune la même idée particulière , et cette idée devient un modèle auquel elle les compare et avec lequel elle voit qu'elles conviennent l’une et l’autre. Elle découvrira de lamême manière que cette idée est commune à trois, quatre oranges, et elle la rendra aussi générale qu’elle peut l’etre pour elle.
L'idée particulière d’un cheval et celle: d’un oiseau deviendront également générales, lorsque les circonstances feront comparer plusieurs chevaux et plusieurs oiseaux ; et ainsi de tous les objets sensibles. |
Comme la statue n’a l’usage d’aucun signe, elle
ne peut pas classer ses idées avec ordre, ni par.
conséquent en avoir d'aussi générales que nous.
D'un objet abseut.
Comment, de
rticulières, ses idées deviennent générales.
Mais elle ne peut pas non plus n’avoir absolument point d'idées générales. Si un enfant qui ne parle pas encore n'en avait pas d'assez générales pour être communes au moins à deux ou trois individus, on ne pourrait jamais lui apprendre à parler, car on ne peut commencer à parler une langue , que parce qu'avant de la parler on a quelque chose à dire, que parce qu'on a des idées générales : toute proposition en renferme nécessairement. Ayant les notions générales d'orange, de cheval, d'oiseau , notre statue les distinguera par la même raison qu'elle distingue une orange d’un oiseau , et un oiseau d’un cheval. Elle rapportera donc chacun de ces individus au modèle général dont elle s’est fait l’idée, c’est-à-dire à la classe , à l'espèce à laquelle il appartient, | Or comme un modèle qui convient à plusieurs individus est une idée générale, de même deux, trois modèles, sous lesquels on arrange des individus tout différens , sont différentes classes, ou, pour parler le langage des philosophes, différentes espèces de notions générales.
Comment, $ 5. Lorsqu'elle jette les yeux sur une cam-
d'une idée générale, elle des-
didenom pagne , elle aperçoit quantité d’arbres dont elle
pet ne remarque point ‘encore la différence ; elle voit seulement ce qu'ils ont de commun ; elle voit qu'ils portent chacun des branches, des feuilles , et qu'ils sont arrêtés à l'endroit où ils croissent. Voilà le modèle de l’idée générale d’arbre.
Elle va ensuite des uns aux autres : elle observe la différence des fruits; elle se fait des modèles par où elle distingue autant de sortes d'arbres qu’elle remarque d'espèces de fruits ; et ce sont là des idées moins générales que la premiére.
Elle se fera de même l’idée générale d'animal si elle voit dans l'éloignement plusieurs animaux dont la différence lui échappe ; et elle les distinguera en plusieurs espèces lorsqu'elle sera à portée de voir en quoi ils différent.
$ 6. Elle généralise donc davantage à proportion qu'elle voit d'une manière plus confuse ; et elle'se fait des notions moins générales à proportion qu’elle déméle plus de différence dans les choses. On voit par là combien il lui est facile de se faire des idées générales :.
D'abord toutes les pommes , par exemple, lui paraissent conformes au même modèle. Mais dans la suite elle ne trouve pas à chacune une saveur également agréable. Dès lors le désir du plaisir et la crainte du dégoût les lui font comparer, sous
: La distribution des êtres en différentes espèces. n’a donc pour principe que l’imperfection de notre manière de voir. Elle n’est donc pas fondée dans la nature des choses, et les philosophes ont eu tort de vouloir déterminer l'essence de chaque espèce d’être. Voilà cependant ce qui a été de tout temps l’objet de leurs recherches. Cette erreur vient de ce qu’ils étaient persuadés que nos idées avaient été gravées en nous par la main d'un Dieu qui, avant de nous les donner, avait sans doute consulté la nature des choses.
Elle généralise à proportion qu’elle voit plus confusément.
Objets dont elle ne prend av cune connaissance.
Dans quel ordre elle se fait des idées d'éspèce.
les rapports qu’elle y peut découvrir : elle apprend à les distinguer à la vue, à l’odorat, au toucher ; elle s’en forme différens modèles propres à éclairer son choix; et elle les distribue en autant de classes qu’elle y remarque de différences.
$ 7. Quant aux objets qui ne l'intéressent ni par le plaisir ni par la peine, ils restent confondus dans la foule , et elle n’en acquiert aucune connaissance.
Il ne faut que réfléchir sur nous pour se convaincre de cette vérité. Tous les hommes ont les mêmes sensations ; mais le peuple occupé à des travaux pénibles , l’homme du monde tout entier à des objets frivoles, et le philosophe, qui s’est fait un besoin de l’étude de la nature , ne sont sensibles n1 aux mêmes plaisirs ni aux mêmes peines. Aussi tirent-ils des mêmes sensations des connaissances bien différentes. |
$ 8. Voici donc l’ordre dans lequel notre statue se fait des idées d’espèce. D'abord elle n’apercçoit que les différences le plus sensibles , et elle a des idées très-générales , mais en petit nombre.
Si c’est la couleur qui la frappe davantage, elle ne fera qu’une classe de plusieurs espèces de fleurs : si c’est le volume, un levraut et un chat ne seront pour elle qu’une seule espèce d'animal.
Les besoins lui donnant ensuite occasion de considérer les objets par d’autres qualités, elle fera des espèces subordonnées aux premières.
D'une notion générale, il s’en formera plusieurs qui le seront moins.
Elle passe donc tout d’un coup des idées particulières aux plus générales ; d’où elle descend à de moins générales, à mesure qu’elle remarque la différence des choses. C’est ainsi qu’un enfant, après avoir appelé or tout ce qui est jaune, acquiert ensuite les idées de cuivre, de tombac, et d'une idée générale en fait plusieurs qui le sont moins.
$ 9. Par la génération de ces idées, il est évident qu'elles.ne présenteront à notre statue que des qualités différemment combinées. Elle voit, par exemple, la solidité, l'étendue, la divisibilité, la figure, la mobilité, etc., réunies dans tout ce qu’elle touche ; et elle a par conséquent l'idée de corps. Mais si on lui demandait ce que
Son ignorance surla nature des choses.
c'est qu'un corps, qu’elle püt répondre, elle
en montrerait un, et dirait : c'est cela ; c'està-dire, cela où vous trouverez tout à la fois de la solidité, de l'étendue, de la divisibilité, de la figure, etc.
$ 10. Un philosophe répondrait : c'est un étre, une substance étendue , solide, etc. Comparons ces deux réponses, et nous verrons qu'il ne connaît pas mieux qu'elle la nature du corps. Son seul avantage, si C’en est un, c'est de s'être fait un langage qui ne parait savant que parce qu'il n'est pas celui de tout le monde ; car dans le vrai les