‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 74 sur 120 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que les bêtes ne sont pas de purs automates, et pourquoi on est porté à imaginer des systèmes qui n’ont point de fondement.

Le sentiment de Descartes sur les bêtes com- , mence à être si vieux, qu'on peut présumer qu'il ne lui reste guère de partisans ; car les opinions philosophiques suivent le sort des choses de mode : la nouveauté leur donne la vogue, le temps les plonge dans l'oubli ; on dirait que leur ancienneté est la mesure du degré de crédibilité qu'on leur donne.

C’est la faute des philosophes. Quels que soient les caprices du public, la vérité bien présentée y mettrait des bornes ; et si elle l'avait une fois

subjugué , elle le subjuguerait encore toutes les fois qu’elle se présenterait à lui.

Sans doute nous sommes bien loin de ce siècle éclairé qui pourrait garantir d'erreur toute la postérité. Vraisemblablement nous n’y arriverons jamais : nous en approcherons toujours d’âge en âge; mais il fuira toujours devant nous. Le temps est comme une vaste carrière qui s'ouvre aux philosophes. Les vérités semées de distance en distance sont confondues dans une infinité d’erreurs qui remplissent tout l’espace. Les siècles s’écoulent , les erreurs s'accumulent, le plus grand nombre des vérités échappe, et les athlètes se disputent des prix que distribue un spectateur aveugle.

C'était peu pour Descartes d'avoir tenté d’expliquer la formation et la conservation de lunivers par les seules lois du mouvement, il fallait encore borner au pur mécanisme jusqu'à des êtres animés. Plus un philosophe a généralisé une idée, plus il veut la généraliser. Il est intéressé à l’étendre à tout, parce qu'il lui semble que son esprit s'étend avec elle, et elle devient bientôt dans son imagination la premiére raison des phénomènes.

C’est souvent la vanité qui enfante ces systèmes, et la vanité est toujours ignorante; elle est aveugle , elle veut l’être, et elle veut cependant juger. Les fantômes qu’elle produit ont assez

de réalité pour elle : elle craindrait de les voir se dissiper.

Tel est le motif secret qui porte les philosophes à expliquer la nature sans l'avoir observée, ou du moins après des observations assez légères. Ils ne présentent que des notions vagues, des termes obscurs, des suppositions gratuites, des contradictions sans nombre ; mais ce chaos leur est favorable : la lumière détruirait l'illusion ; et s’ils ne s'égaraient pas , que resterait-1l à plusieurs ? Leur confiance est donc grande , et 1ls jettent un regard méprisant sur ces sages observateurs qui ne parlent que d’après ce qu'ils voiént, et qui ne veulent voir que ce qui est : ce sont à leurs yeux de petits esprits qui ne savent pas généraliser.

Est-il donc si difficile de généraliser, quand on ng connaît ni la justesse n1 la précision ? Est-il si difficile de prendre une idée comme au hasard, de l’étendre et d’en faire un système ?

C’est aux philosophes qui observent scrupuleursement qu'il appartient uniquement de généraliser. Ils considèrent les phénomènes chacun sous toutes ses faces ; ils les comparent ; et, s’il est possible de découvrir un principe commun à tous, ils ne le laissent pas échapper. Ils ne se hâtent donc pas d'imaginer ; ils ne généralisent au contraire que parce qu'ils y sont forcés par la suite des observations. Mais ceux que je blâme, moins circonspects, bâtissent d’une seule idée générale

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