LAIT S
Que si les bêtes sentent, elles sentent comme nous.
Si les idées que M. de Buffon a-eues sur la zarure des animaux, et qu'il a répandues dans son Histoire Naturelle, formaient un tout dont les parties fussent bien liées, 1l serait aisé d’en donner un extrait court et précis; mais il adopte sur toute cette matière des principes si différens, que, quoique je n’aie point envie de le trouver en contradiction avec lui-même, il m’est impossible de découvrir un point fixe auquel je puisse rapporter toutes ses réflexions. -
J'avoue que je me vois d’abord arrêté; car je ne puis comprendre ce qu’il entend par la faculté de sentir qu'il accorde aux bêtes, lui qui prétend, comme Descartes, expliquer mécaniquement toutes leurs actions.
Ce n’est pas qu'il n'ait tenté de faire connaître sa pensée. Après avoir remarqué que ce moé sentir renferme un si grand nombre d'idées, qu’on ne doit pas le prononcer avant que d’en avoir fait l’analise, 1 ajoute : « Si par sentir nous enten- « dons seulement faire une action de mouvement, « à l’occasion d’un choc ou d’une résistance, nous « trouverons que la plante appelée sensitive est « capable de cette espèce de sentiment comme «les animaux. Si, au contraire, on veut que « sentir signifie apercevoir et comparer des per- « ceptions, nous ne sommes pas sûrs que les ani- « maux aient cette espèce de sentiment. » (In-4°, tom. 2, p.7; in-12, tom. 3, p. & et 9.) Il la leur refusera même bientôt.
Cette analise n'offre pas ce grand nombre d'idées qu’elle semblait promettre; cependant elle donne au mot sentir une signification qu'il ne me paraît point avoir. Sensation et action de mouvement, à l’occasion d’un choc ou. d’une résistance, sont deux idées qu’on n’a jamais confondues ; et, sion ne les distingue pas, la matière la plus brute sera sensible ; çe que M. de Buffon est bien éloigné de penser. |
Sentir signifie proprement ce qué nous éprouvons lorsque nos organes sont remués par l’action des objets; et cette impression est antérieure à l’action de comparer. Si dans ce moment j'étais borné à une sensation, je ne comparerais - pas, et cependant je sentirais. Ce sentiment ne saurait être analisé : 1l se connaît uniquement par la conscience de ce qui se passe en nous. Par conséquent, ou ces propositions, les bêtes sentent et l’homme sent, doivent s'entendre de la même mamère; ou sentir, lorsqu'il est dit des bêtes, est un mot auquel on n’attache point d'idée.
Mais M. de Buffon croit que les bêtes n’ont pas des sensations semblables aux nôtres, parce que, selon lui, ce sont des êtres purement matériels :. Il leur refuse encore le sentiment pris pour l’action d’apercevoir et de comparer. Quand donc il suppose qu’elles sentent , veut-il seulement dire qu'elles se meuvent à l’occasion d’un choc ou d’une résistance? L’analise du mot sentir semblerait le faire croire.
Dans le système de Descartes, on leur accorderait cette espèce de sentiment, et l’on croirait
: Il appelle intérieures les sensations propres à l’homme, et il dit que Les animaux n'ont point de sensations de cette espêce, qu’elles ne peuvent appartenir à la matière, ni dépendre par leur nature des organes corporels. In-4°, tom. 2, p. 442; in-12 , tOM. 4, p. 170.
ne leur accorder que la faculté d’être mues. Cependant il faut bien que M. de Buffon ne confonde pas se mouvoir avec sezéir. Il reconnaît que les sensations des bêtes sant agréables ou désagréahles, Or, avoir du plaisir et de la douleur est gans doute autre chose que se mouvoir à l'oceasion d’un choc.
Avec quelque attention que j'aie fu lesouvrages de cet écrivain, sa pensée m'a échappé. Je vois qu’il distingue des sensations corporelles et des sensations spirituelles :; qu'il accorde les unes et les autres à l’homme, et qu'il borne les bêtes aux premières. Mais en vain je réfléchis sur ce que j'éprouve en moi-même, je ne puis faire avec lui cette différence. Je ne sens pas d’un côté mon corps, et de l’autre mon âme; je sens mon âme dans mon corps; toutes mes sensations ne 1& paraissent que les modifications d’une même substance; et je ne comprends pas ce qu'on paurpait entendre par des sexsations corporelles. |
D'ailleurs, quand on admettrait ces deux es-
ï « I! paraît que la douleur que l'enfant ressent dans les « premiers temps, et qu’il exprime par des gémissemens, n’est « qu’use sensation corporelle, semblable à celle des animaux, « qui gémissent aussi dès qu'Us sont nés, et que les sensations « de l’âme ne commencent à se manifester qu’au bout de qua- « rante jours ; car le rire et les larmes sont des produits de « deux sensations intérieures, qui toutes deux dépendent de « l’action de l'âme.» In-4°, tom. 2, p. 452; in-12, tom. 4, p- 183. °
pèces de sensations, il me semble que celles du corps ne modifieraient jamais l’âme, et que celles de l’âme ne modifieraient jamais le corps. Il y aura donc dans chaque homme deux mor, deux personnes, qui, n'ayant rien de commun dans la maniére de 3entir, ne sauraient avoir aucune sorte de commerce ensemble, et dont chacune ignorerait absolument ce qui se passerait dans Fautre.
L'unité de personne suppose nécessairement Funité de l'être sentant; elle suppose une seule substance simple, modifiée différemment à l’occasion des impressions qui se font dans les parties du corps. Un seul moi, formé de deux principes sentans, l'un simple, l’autre étendu, est une contradiction manifeste : ee ne serait qu’une seule personne dans la supposition, c'en serait deux dans le vrai. |
Cependant M. de Buffon croit que l’omme intérieur est double, qu’il est composé de deux principes differens par leur nature, et contraires par leur action, Y'un spirituel , l'autre matériel; qu'Z est aisé, en rentrant en soi-même, de reconnaître l'existence de l'un et de l’autre, et que c’est de leurs combats que naissent toutes nos contradictions. -(In-4°, tom. 4, p. 69, 71; in-12, tom. 7, P- 98, 100.)
Mais on aura bien de la peine à comprendre que ces deux principes puissent jamais se com-
DES ANIMAUX. : 345 battre, si, comme il le prétend lui-même (in-4°, t. 4, p.33, 34; in-12, t. 7, p. 46), celui qui est matériel est infiniment subordonné à l'autre; si la substance spirituelle le commande, si elle en détruit ou en fait naître l'action, si Le sens matériel, qui Sait tout dans l'animal, ne fait dans l'homme que ce que le sens supérieur n'empêche pas, s'il n’est que le moyen ou la cause secondaire de toutes les actions.
Heureusement pour son hypothèse, M. de Buffon dit, quelques pages après (in-4°, p. 73, 743 in-1a, p. 104, 105), que, dans le temps de lenfance, le principe matériel domine seul, et agit continuellement... que, dans la jeunesse,
et commande impérieusequ'il domine avec plus Fest donc plus un 3 ce n'est plus nné, qui ne fait lui permet ; et mocilier avec lui-
5 de deux prin-
vaincre toujours sans effort. Voilà du moins ce que je vois quand Je rentre en moi-même !.
Concluons que si les bêtes sentent, elles sentent comme nous. Pour combattre cette proposition, il faudrait pouvoir dire ce que c'est que sentir autrement que nous ne senitons ; il faudrait pouvoir danner quelque idée de ces deux principes sentans , que suppose M. de Buffon.
: Plusieurs philosophes anciens ont eu recours, comme M. de Buffon, à deux principes. Les Pythagoriciens admettaient dans l’homme, outre Fâme raisonnable, une âme matérielle, semblahle à celle qu'ils accordaient aux hèêtes, et dont le propre était de sentir. Ils croyaient, ainsi que lui, que les appétits, et tout ce que nous avons de commun avec les bêtes, étaient propres à cette âme matérielle, connue sous le nom d'âme sensitive, et qu'on peut appeler, avec Feuteur de l’Hestoire Naturelle , sens intérieur matériel.
Mais les anciens ne croyaient pas que ces deux principes fussent d’une nature tout-à-fait opposée. Dans leur système, l'âme raisonnable ne différait de l’Ame matérielle que du plus au moins : c'était seulement une matière plus spiritualisée. Aussi Platon, an lieu d'admettre plusieurs âmes, admet plusieurs parties dans l’âme; l’une est le siége du sentiment, elle est purement matérielle ; l’autre est l’entendement pur, elle est le siége de h rajson ; la troisième est un esprit mêlé, elle est imaginée pour servir de lien aux deux autres. Ce systéme est faux, puisqu'il suppose que la matière sent et pense ; mais il n’est pas exposé aux difficultés que je viens de faire contre deux principes différens par leur nature.
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