‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 78 sur 120 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que dans la supposition où les animaux seraient tout à la fois purement matériels et sensibles, ils ne sauraient veiller à leur conservation s'ils n'étaient pas encore capables de connaissance.

Il est impossible de concevoir que le mécanisme puisse seul régler les actions des animaux. On comprend que l’ébranlement donné aux sens extérieurs passe au sens intérieur ; qu'il s'y conserve plus ou moins long-temps ; que de là il se répand dans le corps de l'animal , et qu’il lui communique du mouvement. Mais ce n’est encore là qu’un

mouvement incertain , une espèce de convulsion. ” Ilreste à rendre raison des mouvemens déterminés de l'animal, de ces mouvemens qui lui font si sûrement fuir ce qui lui est contraire, et rechercher ce qui lui convient ; et c’est ici que la connaissance est absolument nécessaire pour régler l’action même du sens intérieur, et pour donner au corps des mouvemens différens suivant la différence des circonstances.

M. de Buffon ne le croit pas; et, s’i y a toujours eu du doute à ce sujet, 11 se flatte de le faire disparaitre, et même d'arriver à la conviction, en employant les principes qu'il a établis. (In-4°, tom. 4, p. 35, 36, etc.; in-ra, tom. 7, p. 48, 49, etc.)

Il distingue donc deux sortes de sens: les uns relatifs à la connaissance, le toucher, la vue ; les autres relatifs à l'instinct, à l'appétit, le goût, l’odorat. Et, après avoir rappelé ses ébranlemens, il reconnait que le mouvement peut être incertain lorsqu il est produit par les sers qui ne sont pas relatifs à l'appétit; mais il assure, sans en donner aucune raison, qu'À sera détermine si l'impression vient des sens de l'appétit. Il assure, par exemple, que l'animal, au moment de sa naissance, est averti de la présence de la nourriture et du lieu où faut la chercher par l'odorat, lorsque ce sens est ébranlé par les émanations du lait. C’est en assurant tout cela qu'il croit conduire son lecteur à la conviction. |

Il n’est que trop ordinaire aux philosophes de croire satisfaire aux difficultés lorsqu'ils peuvent répondre par des mots qu'on est dans l'usage de donner et de prendre pour des raisons : tels sont instinct, appétit. Si nous recherchons comment ils ont pu s'introduire, nous connaîtrons le peu de solidité des systèmes auxquels ils servent de principe.

Pour n'avoir pas su observer nos premières habitudes jusque dans l’origine, les philosophes ont été dans l'impuissance de rendre raison de la plupart de nos mouvemens, et on a dit: Z/s sont naturels et mécaniques.

Ces habitudes ont échappé aux observations, parce qu'elles se sont formées dans un temps où nous n'étions pas capables de réfléchir sur nous. Telles sont les habitudes de toucher, de voir, d'entendre, de sentir, d'éviter ce qui est nuisible, de saisir ce qui est utile, de se nourrir; ce qui comprend les mouvemens les plus nécessaires à la conservation de l’animal.

Dans cette ignorance, on a cru que les désrrs qui se terminent aux besoins du corps différent des autres par leur nature, quoiqu'ils n’en différent que par l’objet. On leur a donné le nom d'appétit, et on a établi comme un principe incontestable que l’homme qui obéit à ses appétits ne fait que suivre l'impulsion du pur mécanisme, ou tout au plus d’un sentiment privé de connais-

sance ; et c’est là sans doute ce qu'on appelle agir par instinct :. Aussitôt on infère que nous sommes à cet égard tout-à-fait matériels, et que si nous sommes capables de nous conduire avec connaissance, c’est qu’outre le principe matériel qui appète il y a en nous un principe supérieur qui désire et qui pense.

Tout cela étant supposé, 1l est évident que l’homme veillerait à sa conservation, quand même 1l serait borné au seul principe qui appète : par. conséquent on peut priver les bêtes de connaissance, et concevoir cependant qu’elles auront des mouvemens déterminés. Il suffit d'imaginer que l'impression vient des sens de l'appétit; car, si l'appétüt règle si souvent nos actions, il pourra toujours régler celles des bêtes.

Si l'on demande donc pourquoi l’action de l’œil sur le sens intérieur ne donne à l'animal que des mouvemens incertains, la raison en est claire et convaincante, c’est que cet organe n’est pas relatif

l'appétit; et si l’on demande pourquoi l’action de l’odorat sur le sens intérieur donne au contraire des mouvemens déterminés, la chose ne souffre pas plus de difficulté, c’est que ce sens est relatif à l'appétit ?.

* Instinct, à consulter l'étymologie, est la même chose qu'impulsion.

* M. de Buffon n’en donne pas d'autre raison. Pour moi. je crois que ces deux sens ne produisent par eux-mêmes que

Voilà, je pense, comment s’est établi ce langage philosophique; et c’est pour s’y conformer que M. de Buffon dit que Fodorat n’a pas besoin d’être instruit, que ce sens est le premier dans les bètes, et que seul il pourrait leur tenir lieu de tous les autres. (In-4°, tom. 4, p. 5o; in-12, tom. 7, p. 43, 70.)

Il me semble qu'il en aurait jugé tout autrement, s’il avait appliqué à l'odorat les principes qu’il adopte en traitant de la vue : c'était là le cas de généraliser.

L'animal, suivant ces principes, voit d’abord tout en lui-même, parce que les images des objets sont dans ses yeux’. Or M. de Buffon conviendra sans doute que les images tracées par les rayons de lumière ne sont que des ébranlemens produits dansle nerfoptique, comme les sensations de l’odorat ne sont que des ébranlemens produits dans le nerf qui est le siége des odeurs. Nous pouvons donc substituer les ébranlemens aux images ; et, raisonnant sur l’odorat comme il a fait sur la

des mouvemens incertains. Les yeux ne peuvent pas guider l'animal nouveau-né lorsqu'ils n’ont pas appris encore à voir ; et si l’odorat commence de bonne heure à le conduire, c’est qu'il est plus prompt à prendre des lecons du toucher.

x « Sans le toucher, tous les objets nous paraïitraient être « dans nos yeux, parce que les images de ces objets y sont en « effet; et un enfant qui n’a encore rien touché, doit être affecté « comme si tous les objets étaient en lui-même. » (In-4°, tom. 3, p. 3:2;in-14,tom.6,p. 11, 12.)

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