CHAPITRE V
Que les bêtes comparent, jugent; qu'elles ont des idées et de la mémoire.
Il me sera aisé de prouver que les bètes ont toutes ces facultés : je n'aurai qu’à raisonner conséquemment d’après les principes mêmes de M. de Buffon.
.« La matière inanimée, dit:1l, n’a ni sentiment, « ni sensation, ni conscience d'existence ; et lui « attribuer quelques-unes de ces facultés, ce serait « lui donner celle de penser, d'agir et de sentir « à peu près dans le même ordre et de la même « façon que nous pensons, agissons et sentons. » (In-4°, tom. 2, p.3, 4; in-12, tom. 3, p.4.)
Or il accorde aux bêtes sentiment, sensation et conscience d'existence. ( In-4°, tom. 4, p. 41; in-12,t.7, p.69, 70.) Elles pensent donc, agissent et sentent à peu près dans le même ordre et de la même façon que nous pensons, agissons et sentons. Cette preuve est forte : en voici une autre.
Selon lui(in-4°, tom. 3, p.307; in-r2, t. 6, p.5),
la sensation par laquelle nous voyons les objéts simples et droits n’est qu'un jugement de'notre äme occasioné par le toucher; et si nous étions privés du toucher, les yeux nous tromperaient, non-seulement sur la position, maïs encore sur le nombre des objets.
Il croit encore que nos yeux ne voient qu'en eux-mêmes lorsqu'ils s'ouvrent pour la première fois àla lumiere. Il ne dit pas comment ils apprennent à voir au dehors ; mais ce ne peut être, même dans ses principes , que l’effet d’un jugement de l’äme occasioné par le toucher.
Par conséquent , supposer que les bètes n’ont point d'âme, qu’elles ne comparent point, qu’elles ne jugent point, c'est supposer qu’elles voient en elles-mêmes tous les objets, qu’elles les voient doubles et renversés. |
M. de Buffon est obligé lui-même de reconnaître qu’elles ne voient, comme nous, que parce que , par des actes répétés, elles ont joint aux impressions du sens de la vue celles du goût, de l’odorat ou du toucher. (An-4° , tom. 4, p. 38; in-12,t.7,p. 62.)
Mais en vain évite-t-il de dire qu’elles ont fait des comparaisons et porté des jugemens ; car le mot Joindre ne signifie rien, ou c’est ici la même chose que comparer et juger.
Afin donc qu’un animal aperçoive hors de lui les couleurs , les sons et les odeurs , 1l faut trois choses; l’une, qu'il touche les objets qui lui don-
| DES ANIMAUX. 361 nent ces éensations ; l’autre, qu'il compare les impressions de la vue, de l’ouie et de l'odorat avec celles du toucher; la dernière, qu'il juge que les couleurs, les sons et les odeurs sont dans les objets qu'il saisit. S'il touchait sans faire aucune comparaison , sans porter aucun jugement, il continuerait à ne voir,àn ‘entendre, : à ne sentir qu’en lui-même.
Or tout animal qui fait ces opérations a des idées ; car, selon M. de Buffon, les idees ne sont que des sensations comparées, ou des associations de sensations (in-4°, tom. 4, p. 41; in-12,t. 7, p.57); ou, pour parler plus clairement , il a des idées , parce qu'il a des sensations qui lui représentent les objets extérieurs et les rapports qu'ils ont à lui. |
Il a encore de la nfmoire; car, pour contracter l'habitude de juger à l’odorat, à la vue, etc. avec tant de précision et de sûreté , il faut qu'il ait comparé les jugemens qu'il a portés dans une circonstance avec ceux qu'il a portés dans une autre. Un seul jugement ne lui donnera pas toute l'expérience dont il est capable; par conséquent le centième ne la lui donnera pas davantage, s'il ne lui reste aucun souvenir des autres : il fera, pour cet animal, comme s'il était le seul et le premier ‘.
t « Les passions dans l’animal sont, dit M. de Buffon, « fondées sur l'expérience du sentiment, c’est-à-dire sur la
Aussi M. de Buffon admet-il dans les bêtes une espèce de mémoire. Elle ne consiste que dans le renouvellement des sensations, ou plutot des ébranlemens qui les ont causées; elle n’est produite que par le renouvellement du sens intérieur materiel : il l'appelle réminiscence. (In-4°,t.4, p.60; in-12, t. 7, p. 85.)
Mais si la réminiscence n’est que le renouvellement de certains mouvemens, on pourrait dire qu'une montre a de la réminiscence ; et si elle n'est que le renouvellement des sensations, elle est inutile à l’animal. M. de Buffon en donne la preuve lorsqu'il dit que si la mémoire ne consistait que dans le renouvellement des sensations passées, ces sensations se représenteraient à notre sens intérieur sañs y laisser une impression déterminée ; qu'elles se présenteraient sal aucun ordre, sans liaison entre elles. (In-4° ,t. 4, p. 56;in-12, t. 7, p- 78.) De quel secours serait donc une mémoire
« répétition des actes de douleur et de plaisir, et le renouvelle- «ment des sensations antérieures de même genre...» J'avoue que j'ai de la peine à entendre cette définition de l'expérience. Mais on ajoute : « Le courage naturel se remarque dans les «animaux qui sentent leurs forces, c’est-à-dire, qui les ont « éprouvées, mesurées, et trouvées supérieures à celles des « autres. » (In-4°, tom. 4, p. 80; in-12, tom. 7, p. 174.)
Plus on pesera ces expressions, plus on sera convaincu qu'elles supposent des jugemens et de la mémoire ; car mesurer c’est juger ; et si les animaux ne se souvenaient pas d'avoir trouvé leurs forces supérieures, ils n’auraient pas le courage qu'on leur suppose.
qui retracerait les sensations en désordre, sans liaison et sans laisser une impression déterminée? Cette mémoire est cependant la seule qu'il accorde aux bêtes.
Il n’en accorde pas même d'autre à l’homme endormi; car, pour avoir une nouvelle démonstration contre l'entendement et la memoire des animaux, il voudrait pouvoir prouver que les rêves sont toutà-fait indépendans de l'âme; qu'ils sont uniquement l'effet de /4 reminiscence matérielle, et qu'ils resident en entier dans le sens intérieur materiel. Voici donc la preuve qu’il en donne. (In-4° ,tom 4, p.61;1in-12, tom. 7, p. 86.)
« Les imbéciles, dit-il, dont l’âme est sans « action , révent comme les autres hommes : il se « produit donc des rêves indépendamment de « l'âme, puisque dans les imbéciles l’âme ne « produit ri rien. »
Dans les imbéoailes l’âme est sans action ; elle ne produit rien ! Il faut que cela ait paru bien évident à M. de Buffon, puisqu'il se contente de le supposer. C’est cependant leur âme qui touche, qui voit, qui sent et qui meut leurs corps suivant ses besoins. ; |
Mais, persuadé qu'il a déjà trouvé des rêves où l'âme n’a point de part, il lui paraîtra bientôt démontré qu’il n’y en a point qu’elle produise, et que par conséquent tous ze resident que dans le sens intérieur matériel. Son principe est qu’il n'entre
dans les rêves aucune sorte d'idées, aucune comparaison, aucun jugement; et il avance ce principe avec confiance , parce que sans doute 1l ne remarque rien de tout cela dans les siens. Mais cela prouve seulement qu'il ne rêve pas comme un autre.
Quoi qu'il en soit, il me semble que M. de Buffon a lui-même démontré que les bêtes comparent, jugent; qu’elles ont des idées et de la mémoire.
° L'e 4 à 4 4 0 + 4) 0 4 4 0 0 0 4 0 0 de à 6 + 0 à 0 0