‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 81 sur 120 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Examen des observations que M. de Buffon a faites sur les sens.

Les philosophes , qui croient que les bètes pensent, ont fait bien des raisonnemens pour prouver leur sentiment ; mais le plus solide de tous leur a échappé. Prévenus que nous n’avons qu’à ouvrir les yeux pour voir comme nous voyons, ils n’ont pas pu déméierles opérations de l’âme dans l'usage que chaque animal fait de ses sens. Ils ont cru que nous-mêmes nous nous servons des nôtres mécaniquement et par instinct, et ils ont donné de fortes armes à ceux qui prétendent que les bètes sont de purs automates.

Il me semble que si M. de Buffon avait plus approfondi ce qui concerne les sens , il n'aurait

pas fait tant d'efforts pour expliquer mécaniquement les actions des'animaux. Afin de ne laisser aucun doute sur le fond de son hypothèse, il faut donc détruire toutes les erreurs qui l'y ont engagé, ou qui du moins lui ont fermé les yeux à la vérité. D'ailleurs, c’est d’après cette partie de son ouvrage que le Traité des Sensations a été fait, si l'on en croit certaines personnes.

La vue est le premier sens qu'il observe. Après quelques détails anatomiques, inutiles à l'objet que je me propose, il dit qu’un enfant voit d’abord tous les objets doubles et renversés. (In-4°, t. 3, p. 307; in-12,t.6, p.4,9.)

Ainsi les yeux, selon lui, voient par eux-mêmes des objets; ils en voient la moitié plus que lorsqu'ils ont reçu des leçons du toucher : ils äper- coivent des grandeurs, des figures, des situations; ils ne se trompent que sur le nombre et la position des choses ; et si le tact est nécessaire à leur instruction, c’est moins pour leur apprendre à voir que pour leur apprendre à éviter les erreurs où ils tombent. |

Barclai a pensé différemment, et M. de Voltaire a ajouté de nouvelles lumières au sentiment de cet Anglais *. Ils méritaient bien l’un et l’autre

s « Il faut, dit-il, absolument conclure que les distances, les « grandeurs, les situations ne sont pas, à proprement parler, « des choses visibles, c’est-à-dire, ne sont pas les objets propres « et immédiats de la vue. L’objét propre et immédiat de la vue

que M. de Buffon leur fit voir en quoi ils se trompent, et qu'il ne se contentât pas de supposer que l'œil voit naturellement des objets.

__ Ilest vrai que cette supposition n’a pas besoin de preuves pour le commun des lecteurs : elle est tout-à-fait conforme à nos préjugés. On aura toujours bien de la peine à imaginer que les yeux puissent voir des couleurs sans voir de l’étendue ; or, s'ils voient de létendue , ils voient des grandeurs, des figures et des situations.

Mais ils n’aperçoivent par eux-mêmes rien de semblable, et par conséquent il ne leur est pas possible de tomber dans les erreurs que leur attribue M. de Buffon. Aussi l’aveugle de Chezelden

«n’est autre chose que la lumière colorée : tout le reste nous « ne le sentons qu’à la longue et par expérience. Nous appre- « nons à voir précisément comme nous apprenons à parler et « à lire. La différence est que l’art de voir est plus facile, et « que la nature est également à tous notre maitre.

« Les jugemens soudains, presque uniformes, que toutes « nos âmes, à un certain âge, portent des distances, des gran- « deurs, des situations, nous font penser qu’il n’y a qu’à ouvrir «les yeux pour voir de la manière dont nous voyons. On se « trompe, il y faut le secours des autres sens\{ d’un autre sens ). « Si les hommes n'avaient que le sens de la vue, ils n'auraient «aucun moyen pour connaître l'étendue en longueur, largeur «et profondeur; et un pur esprit ne la connaîtrait peut-être « pas, à moins que Dieu ne la lui révélât. Il est très-difficile « de séparer dans notre entendement l'extension d'un objet « d’avec les couleurs de cet objet. Nous ne voyons jamais rien « que d’étendu, et de là nous sommes tous portés à croire que « nous voyons en effet l'étendue.» Physiq. Newt. ch. 7.

DES ANIMAUX. __ : 367 u'a-t-1l jamais dit qu'il vit les objets doubles, et dans une situation différente de celle où il les touchait.

Mais, dira-t-on (in-4°,t. 3, p. 308, 309; in-12 , t. 6, p. 67), les images qui se peignent sur la rétine sont renversées, et chacune se répète dans chaque œil. Je réponds qu'il n’y en a d'image nulle part. On les voit, répliquera-t-on, et on citera l'expérience de la chambre obscure. Tout cela ne prouve rien; car où il n’y a point de couleur , il n’y a point d'image : or il n’y a pas plus de couleur sur la rétine et sur le mur de la chambre obscure que sur les objets. Ceux-ci n’ont d'autre propriété que de réfléchir les rayons de lumière ; et, suivant les principes mêmes de M. de Buffon , il n’y a dans la rétine qu’un certain ébranlement : or un ébranlement n’est pas une couleur, 1l ne peut être que la cause occasionelle d’une modification de l’âme.

En vain la cause physique de la sensation est double, en vain les rayons agissent dans un ordre contraire à la position des objets : ce n’est pas une raison de croire qu'il y ait dans l’âme une sensation double et renversée ; 1l ne peut y avoir qu’une manière d’être, qui par elle-même n'est susceptible d'aucune situation. C’est au toucher à apprendre aux yeux à répandre cette sensation sur la surface qu’il parcourt; et, lorsqu'ils sont instruits, ils ne voient mi double ni renversé : ils

aperçoivent nécessairement les grandeurs colorées dans le même nombre et dans la même position que le toucher aperçoit les grandeurs palpables. Il est singulier qu’on ait cru le toucher nécessaire pour apprendre aux yeux à se corriger de deux erreurs où 1l ne leur est pas possible de tomber.

On demandera sans doute comment, dans mes principes, il peut se faire qu’on voie quelquefois double : il est aisé d’en rendre raison.

Lorsque le toucher instruit les yeux, 1l leur fait prendre l’habitude de se diriger tous deux sur le même objet, de voir suivant des lignes qui se réunissent au même lieu, de rapporter chacun au même endroit la même sensation, et c’est pourquoi ils voient simple.

Mais si, dans la suite, quelque cause empèche ces deux lignes de se réunir, elles aboutiront à des lieux différens. Alors les yeux continueront chacun de voir le méme objet, parce qu’ils ont l’un et l’autre contracté l'habitude de rapporter au dehors la même sensation; mais ils verront double, parce qu'il ne leur sera plus possible de rapporter cette sensation au même endroit : c’est ce qui arrive, par exemple, lorsqu'on se presse le coin de l’œil.

Lorsque les yeux voient double, c’est donc parce qu'ils jugent d’après les habitudes mêmes que le tact leur a fait contracter, eton ne peut pas

accorder à M. de Buffon que l'expérience d’un homme louche, qui voit simple après avoir vu doubie , prouve évidemment que nous voyons en effet les objets doubles, et que ce n’est que par l'habitude que nous les jugeons simples. (In-4°, tom 3, p. 311; in-12, tom 6, p. 10.) Cette expérience prouve seulement que les yeux de cet homme ne sont plus. louches, ou qu’ils ont appris à se faire une manière de voir conforme à leur situation.

Tels sont les principes de M. de Buffon sur la vue. Je passe à ce qu'il dit sur l'ouie.

Aprèsavoir observé que l’ouie ne donne aucune idée de distance, il remarque que lorsqu'un corps sonore est frappé, le spn se répète comme les vibrations : cela n’est pas douteux. Mais il en conclut que nous devons entendre naturellement plusieurs sons distincts, que c’est l'habitude qui nous fait croire que nous n’entendons qu’un son ; et, pour. le prouver, il rapporte une chose qui lui est .arrivée. Étant dans son lit à demi endormi, il entendit sa pendule, et il compta cinq'heures , quoiqu'il n’en füt qu'une, et qu’elle n’en eût pas sonné davantage ; car la sonnerie n’était point dérangée. Or il ne lui fallut qu'un moment de réflexion pour conclure qu’il venait ‘d’être dans le cas où serait quelqu'u qui entendrait pour la première fois, et qui, ne sachant point qu’un coup ne doit produire qu’un son, jugerait de la succession des différens sons sans préjügé, aussi-bien que sans règle, et par

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