III
la seule impression qu'ils font sur l'organe ; et, dans ce cas , Ü entendraït en effet autant de sons distincts qu’ily a de vibrations successives dans le corps sonore. (In-4°, tom. 3, p. 336; in-12, tom 6, p. 47.)
Les sons se répétent comme les vibrations, c'est-à-dire, sans interruption. Il n’y a point d’intervalle sensible entre les vibrations ; il n’y a point de silence entre les sons: voilà pourquoi le son parait continu, et je ne vois pas qu'il soit nécessaire d'y mettre plus de mystère. M. de Buffon a supposé que Pœil voit naturellement des objets dont il ne doit la connaissance qu'aux habitudes que le tact lui a fait prendre, et il suppose ici que l'oreille doit à l'habitude un sentiment qu’elle a naturellement. L'expérience qu'il apporte ne prouve rién, parce qu'il était à demi endormi quand il l’a faite. Je ne vois pas pourquoi ce demi-sommeil l'aurait mis dans le cas d’un homme qui entendrait pour la première fois. Si c'était là un moyen de nous dépouiller de nos habitudes, et de découvrir ce dont nous étions capables avant d'en avoir contracté, il faudrait croire que le défaut des métaphysiciens a été jusqu'ici de se tenir trop éveillés : mais cela ne les a pas empêché d’avoir des songes; et c'est dans ces songes qu'on pourrait dire qu'il n'entre souvent aucune sorte d'idées. |
Un sommeil profond est le repos de toutes nos facultés, de toutes nos habitudes. Un demi-som-
meil est le demi-repos de nos facultés ; il ne leur permet pas d'agir ayec toute leur force; et, comme un réveil entier nous rend toutes nos habitudes , un demi-réveil nous les rend en partie : on ne s'en sépare donc pas pour dormir à demi.
Les autres détails de M. de Buffon sur l’ouie n’ont aucun rapport à l’objet que je traite. Il nous reste à examiner ce qu'il dit sur les sens en général.
Après quelques observations sur le physique des sensations et sur l'organe du toucher, qui ne doune des idées exactes de la forme des corps que parce qu'il est divisé en parties mobiles et flexibles , il se propose de rendre compte des premiers mouvemens, des premières sensations et des premiers jugemens d’un homme dont le corps et les organes seraient parfaitement formés, mais qui s’éveillerait tout neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne. (In-4°, t. 3, p. 364; in-1a, t. 6, p. 88.)
Cet homme, qu’on verra plus souvent à la place de M. de Buffon qu'on ne verra M. de Buffon à la sienne, nous apprend que son premier instant a été plein de joie et de trouble. Mais devons-nous l'en croire? La joie est le sentigpnt que nous goûtons lorsque nous nous trouvons mieux que nous n'avons été, ou du moins aussi bien, et que nous sommes Comme nous pauvos désirer d’être. Elle ne peut donc se trouver que dans celui qui
a vécu plusieurs momens, et qui a comparé les états par où il a passé. Le trouble est l'effet de la crainte et de la méfiance : sentimens qui supposent des connaissances que cet homme certainement n'avait point encore.
S'il se trompe, ce n’est pas qu'il ne réfléchit déjà sur lui-même. Il remarque qu'il ne savait ce qu’il était, où il était, d'où il venait. Voilà des réflexions bien prématurées : il ferait mieux de dire qu’il ne s’occupait point encore de tout cela.
Il ouvre les yeux; aussitôt il voit /7 lumière, la voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des eaux, et il croit que tous ces objets sont en lui et font partie de lui-même. Mais comment ses yeux ont-ils appris à déméler tous ces objets? et s’il les démêle, comment peut-il croire qu’ils font partie de lui-même ? Quelques personnes ont eu : de la peine à comprendre que la statue, bornée à la vue, ne se. crüt que lumière et couleur. Il est bien plus difficile d'imaginer que cet homme, qui distingue si bien les objets les uns des autres, ne sache pas les distinguer de lui-même.
Cependant, persuadé que tout est en lui, c’està-dire, selon M. de Buffon, sur sa rétine, car c’est là que sont les images, il fourne les yeux vers l’astre de la lumière : mais cela est encorebien difcile à concevoir. Tourner les yeux vers un objet, n'est-ce pas le chercher hors de soi? Peut-il savoir ce que c’est que diriger ses yeux d’une façon plu-
tôt que d'une autre? En sent-l le besoin? Sait-il méme qu'il a des yeux? Remarquez que cet homme se meut sans avoir aucune raison de se mouvoir. Ce n’est pas ainsi qu’on à fait agir la statue.
L’éclat de la lumière le blesse, il ferme la paupièré; et, croyant avoir perdu tout son être, il est affligé, saisi d’étonnement. Cette affliction est fondée; mais elle prouve que le premier instant n'a pas pu être plein.de joie. Car si l’'affliction doit être précédée d’un sentiment agréable qu’on a perdu, la joie doit l’être d’un sentiment désagréable dont on est délivré.
Au milieu de cette affliction, et les yeux toujours fermés sans qu’on sache pourquoi, il entend Ze chant des oiseaux, le murmure des airs. Il écoute long- temps, et il se persuade bientot que cette harmonie est lui. (In-4°, tom. 3, p.365; in-ra, t. 6, p. 89.) Mais écouter n’est pas exact : cette expression suppose qu'il ne confond pas les sons avec lui-même. On dirait d’ailleurs qu'il hésite pour se persuader que cette harmonie est lui; caril ecoute long-temps. Il devrait le croire d’abord, et sans chercher à se le persuader. Je pourrais demander d’où il sait que les premiers sons qu'il a entendus étaient formés par le chant des oiseaux et par le murmure des airs.
Il ouvre les yeux et fixe ses regards sur mille objets divers. I] voit donc encore bien plus de
choses que la première fois : mais il y a de la contradiction à fixer ses regards sur des objets, et à croire, comme il fait, que ces objets sont tous en Jui, dans ses yeux. Il ne peut pas savoir ce que c'est que fixer ses regards, ouvrir, fermer la paupière. Il sait qu'il est affecté d’une certaine maniére; mais 1l ne connait pas encore l'organe auquel il doit ses sensations.
Cependant il va parler en philosophe qui a déjà fait des découvertes sur la lumière. Il nous dira que ces mille objets, cette partie de lui-même lui paraît immense en grandeur par la quantité des accidens de lumière et par la varieté des couleurs. Xl est étonnant que l’idée d'immensité soit une des premières qu'il acquiert.
Il aperçoit qu'il a Za puissance de détruire et de produire à son gré cette belle partie de lui-même, et c’est alors qu’? commence à voir sans émotion et à entendre sars trouble. W me semble au contraire que ce serait bien plutôt le cas d’être ému et troublé.
Un air léger dont il sent la fraicheur saisit ce moment pour lui apporter des parfums qui lui donnent un sentiment d'amour pour lui-même. Jusque-là 1l ne s’aimait point encore. Les objets visibles , les sons , ces belles parties de son être ne lui avaient point donné ce sentiment. L’odorat serait-il seul le principe de lamour-propre ?
Comment sait-il qu'il y a un air léger ? comment
sait-1lque les parfums lui sont apportés de dehors par cet air léger, lui qui croit que tout est en lui, que tout est lui? Ne dirait-on pas qu’il a déjà pesé l'air ? Enfin ces parfums ne lui paraissent-ils pas des parties de lui-même? Et, si cela est, pourquoi juge-t-l qu'ils lui sont apportés ?
Amoureux de lui-même, pressé par les plaisirs de sa àelle et grande existence, il se leve tout d'un coup et se sent transporté par une force inconnue.
Et où transporté ? Pour remarquer pareille chose , ne faut-il pas connaitre un lieu hors de soi ? Et peut-il avoir cette connaissance , lui qui voit tout en lui ?
Il n’a point encore touché son corps : s’il le connait , ce n’est que par la vue. Mais où le voitil ? Sur sa rétine, comme tous les autres objets. Son corps pour lui n’existe que là. Comment donc cet homme peut-il juger qu'il se lève et qu'il est transporté ? |
Enfin quel motif pour le déterminer à se mouvoir ? C'est qu'il est pressé par les plaisirs de sa belle et grande existence. Mais pour jouir de ces plaisirs , 1] n’a qu’à rester où 1l est ; et ce n’est que pour en chercher d’autres qu’il pourrait penser à se lever, à se transporter. Il ne se déterminera donc à changer de lieu que lorsqu'il saura qu’il y a un espace hors de lui, qu'il a un corps, que ce corps, en se transportant, peut lui procurer une existence plus belle et plus grande. Il faut
même qu'il ait appris à en régler les mouvemens. Il ignore toutes ces choses, et cependant il va marcher et faire des observations sur toutes les situations où il se trouvera. —
. À peine fait-il un pas que tous les objets sont confondus, tout est en désordre. Je n’en vois pas la raison. Les objets qu'il a si bien distingués au premier instant doivent dans celui-ci disparaître tous, ou en partie, pour faire place à d’autres qu'il distinguera encore. Il ne peut pas plus y avoir de confusion et de désordre dans un moment que dans l’autre.
Surpris de la situation où il se trouve, 1l croit que-son existence fuit, et 1l devient immobile sans doute pour l'arrêter ; et ; pendant ce repos, il s’amuse à porter sur son corps, que nous avons vu n'exister pour lui que sur sa. rétine, une man qu’il n’a point encore appris à voir hors de ses yeux. Il la conduit aussi sûrement que s'il avait appris à en régler les mouvemens, et 1l parcourt les parties de son corps comme si elles lui avaient été connues avant qu'il les eùt touchées.
Alors il remarque que tout ce qu'il touche sur lui rend à sa main sentiment pour sentiment , et il aperçoit bientôt que cette faculté de sentir est tépandue dans toutes les parties de son être. Il ne sent donc toutes les parties de son être qu’au moment ou il découvre cette faculté. Il ne les connaissait pas lorsqu'il ne les sentait pas. Elles
n'existaient que dans ses yeux : celles qu’il ne voyait pas n’existaient pas pour lui. Nous lui avons cependant entendu dire qu’il se lève, qu’il se transporte, et qu'il parcourt son corps avec la main.
Il remarque ensuite qu'avant qu'il se füt touché son corps lui paraissait immense, sans qu’on sache où 1l a pris cette idée d’immensité. La vue n’a pu la lui donner : car lorsqu'il voyait son corps, il voyait aussi les objets qui l'environnaient , et qui par conséquent le hmitaient. Il a donc bien tort d'ajouter que tous les autres objets ne lui paraissaient en comparaison que des points lumineux. Ceux qui traçaient sur sa rétine des images plus étendues devaient certainement lui paraître plus grands.
Cependant il continue de se toucher et de se regarder. Il a, de son aveu, les idées les plus étranges. Le mouvement de sa main lui parait une espèce d'existence fugitive , une succession de choses semblables. On peut bien lui accorder que ces idées sont étranges.
Mais ce qui me paraît plus étrange encore , c’est Ja manière dont il découvre qu’il y a quelque chose hors de lui. Il faut qu'il marche Za 1éte haute et levee vers le ciel, qu'il aille se heurter contre un palmier, qu'il porte la main sur ce corps étranger, et qu'il le yuge tel, parce qu’il ne lui rend pas sentiment pour sentiment. (In-4° , tom. 3, p. 367; in-12, t. 6, P- 92.)
Quoi ! lorsqu'il portait un pied devant l'autre, n'éprouvait-il pas un sentiment qui ne lui était pas rendu ? Ne pouvait-il pas remarquer que ce que son pied touchait n’était pas une partie de luimême ? N'’était-il réservé qu’à la main de faire cette découverte ? Et si jusqu'alors il a ignoré qu’il y eût quelque chose hors de lui, comment a-t:il pu songer à se mouvoir , à marcher , à porter la tête haute et levée vers le ciel ?
Agité par cette nouvelle découverte, 1l a peine à se rassurer : il veut toucher le soleil, il ne trouve que le vide des airs : 1l tombe de surprises en surprises, et ce n’est qu'après une infinité d'épreuves qu'il apprend à se servir de ses yeux pour guider sa main, qui devrait bien plutôt lui apprendre à conduire ses yeux.
C'est alors qu'il est suffisamment instruit. Il a l'usage de la vue; de l’ouie, de l’odorat, du toucher. Il se repose à.l’ombre d’un bel arbre : des fruits d’une couleur vermeille descendent en forme de grappe à La portée de sa main ; il en saisit un , il le mange, 1l s'éndort, se réveille, regarde à côté de lui, se croit doublé, c’est-à-dire qu'il se trouve avec üne-fernme.
Telles sont les observations de M. de Buffon sur la vue, l’ouie et les sens en général. Si elles sont vraies, tout le traité des sensations porte à faux.