CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE
Il est peu d’esprits assez sains pour se garantir des imaginations contagieuses. Nous sommes des corps faibles, qui prenons toutes les impressions de l’air qui nous environne, et nos maladies dépendent bien plus de notre mauvais tempérament que
des causes extérieures qui agissent sur nous. Il ne :
faut donc pas s'étonner de la facilité avec laquelle lemonde embrasse les opinions les moins fondées : ceux qui les inventent ou qui les renouvellent ont beaucoup de confiance; et ceux qu'ils prétendent instrurre ont, sil est possible, plus d’aveuglement encore : comment pourraient-elles ne pas se répandre ?
Qu'un philosophe donc qui ambitionne de grands succès exagère-les difficultés du sujet qu'il entreprend de traiter ; qu'il agite chaque question, comme s'il allait développer les ressorts les plus secrets des phénomènes; qu’il ne balance point à donner pour neufs les principes les plus rebattus; qu'il les généralise autant qu'il lui sera possible ; qu’il affirme les choses domt son lecteur pourrait douter , et dont il devrait douter lui-même; et qu'après bien des efforts, plutôt pour faire valoir ses veilles que pour rien établir, il ne manque pas de conclure qu'il a démontré ce qu’il s'était proposé de prouver. Il lui importe peu de remplir
son objet : c’est à sa confiance à persuader que tout est dit quand il a parlé.
Il ne se piquera pas de bien écrire lorsqu'il raisonnera : alors les constructions longues et embarrassées échappent au lecteur comme les raisonnemens. Il réservera tout l’art de son éloquence pour jeter de temps en temps de ces périodesartistement faites, où l'on se livre à son imagination sans se mettre en peine du ton qu'on vient de quitter et de celui qu'on va reprendre , où l’on substitue au terme propre celui qui frappe davantage, et où l’on se plait à dire plus qu’on ne doit dire. Si quelques jolies phrases, qu'un écrivain pourrait ne pas se permettre, ne font pas lire un livre, elles le font feuilleter , et l’on en parle. Traitassiez-vous les sujets les plus graves, on s’écriera : Ce philosophe est charmant.
- Alors, considérant avec complaisance vos hypothèses, vous direz: Elles forment le système le plus digne du Créateur. Succès qui n'appartient qu'aux philosophes qui, comme vous, aiment à généraliser.
Mais n'oubliez pas de traiter avec mépris ces observateurs qui ne suivent pas vos principes , parce qu'ils sont plus timides que vous quand il s’agit de raisonner : dites qu’ils admirent d'autant plus qu'ils observent davantage, et qu’ils raisonnent moins ; qu'ils nous étourdissent de merveilles quë ne sont pas dans la nature, comme si le Créateur n'etait
pas assez grand par ses ouvrages, et que NOUS Crussions le faire plus grand par notre imbécillité. Reprochez-leur enfin des monstres de raisonnemens sans nombre.
Plaignez surtout ceux qui s'occupent à observer des insectes; car wre mouche ne doit pas tenir dans la tête d’un naturaliste plus de place qu’elle n'en tient dans la nature, et une république d’abeilles re sera jamais, aux yeux de la raison, qu’une foule de petites bètes qui n’ont d'autre rapport avec nous que celui de nous fournir de la cire et du miel. |
Ainsi, tout entier à de grands objets, vous verrez Dieu créer l'univers, ordonner les existences; fonder la nature sur des lois invariables et perpétuelles; et vous vous garderez bien de le trouver attentif à conduire une république de mouches, et fort occupé de la manière dont se doit plier l'aile d'un scarabee. Faites-le à votre image, regardezle comme un grand naturaliste qui dédaigne les détails, crainte qu'un insecte ne tienne trop de place dans sa tête ; car vous chargeriez sa volonté de trop petites lois, et vous dérogeriez à la noble simplicité de sa nature si vous l’embarrassiez de quantité de statuts particuliers, dont l’un ne serait que pour les mouches, l’autre pour les hiboux, l’autre pour les mulots, etc. |
C’est ainsi que vous vous déterminerez à n’admettre que les principes que vous pourrez géné-
raliser davantage. Ce n'est pas, au reste, qu'il ne vous soit permis de les oublier quelquefois. Trop d’exactitude rebute. On n'aime point à étudier un livre dont on n'entend les différentes parties que lorsqu'on l'entend tout entier. Si vous avez du génie, vous connaîtrez la portée des lecteurs, vous négligerez la méthode, et vous ne vous donnerez pas la peine de rapprocher vos idées. En effet, avec des principes vagues, avec des contradictions, avec peu de raisonnemens, ou avec des raisonnemens peu conséquens , on est ‘entendu de tout. le monde. | « Mais, direz-vous, est-1l donc d’un naturaliste « de juger des animaux par le volume ? ne doit-il « entrer dans sa vaste tête que des planètes, des « montagnes, des mers ? et faut-il que les plus pe- « tits objets soient des hommes, des chevaux, etc.? « Quand toutes ces choses s’y arrangeraient dans «le plus grand crdre et d’une manière tout à « lui; quand l'univers entier serait engendré dan: « son cerveau, et qu'il en sortirait comme du « sein du chaos, il me sémble que le plus petit «insecte peut bien remplir la tête d’un philo- « sophe moins ambitieux. Son organisation , ses « facultés, ses mouvemens ; offrent un spectacle « que nous admirerons d'autant plus que nou:
« l’observerons davantage, parce que nous en rai- « sonnerons mieux. D'ailleurs, l’abeille a bien « d’autres rapports avec nous que celui de nou:
« fournir de la cire et du miel. Elle a un sens inte- «rieur matériel, des sens extérieurs, üne réminis- «cence matérielle, des sensations corporelles, du « plaisir, de la douleur, des besoins, des passions, «des sensations combinées, l’expérience du senti- «ment ; elle a, en un mot, toutes les facultés « qu'on explique si merveilleusement par l'ébran- «lement des nerfs.
« Je ne vois pas, ajouterez-vous, pourquoi Je « craindrais de charger et d'embarrasser la volonté « du Créateur, ni pourquoi le soin de créer l’u- «nivers ne lui permettrait pas de s'occuper de la «manière dont doit se plier l'aile d’un scarabée. « Les lois, continuerez-vous, se multiplient autant «que les êtres. IL est vrai que le système de l’u- «nivers est un, et qu'il y a par conséquent une « loi générale que nous ne connaissons pas; mais «cette loi agit différemment suivant les circons- «tances, et de là naissent des lois particulières « pour chaque espèce de choses, et même pour « chaque individu. Il y a non-seulement des s4u- « tuts particuliers pour les mouches, il y en a en- « core pour chaque mouche. Ils nous paraissent « de petites lois, parce que nous jugeons de leurs « objets par le volume; mais ce sont de grandes « lois, puisqu'ils entrent dans le système de lum- «vers. Je voudrais donc bien vainement suivre « vos conseils; mes hypothèses n’éleveraient pas « la Divinité, mes critiques ne rabaisseraient pas
« les philosophes qui observent et qui admirent. « Ils conserveront sans doute la considération « que le public leur a accordée; 1ls la méritent, « parce que c’est à eux que la philosophie doit ses « progres. »
Après cette digression, 1l ne me reste plus qu’à rassembler les différentes propositions que M. de Buffon a avancées pour établir ses hypothèses. Il est bon d’exposer en peu de mots les différens principes qu'il adopte, l'accord qu'il y a entre eux, et les conséquences qu'il en tire. Je m'arréterai surtout aux choses qui ne me paraissent pas aussi évidentes qu’à lui, et sur lesquelles il me permettra de demander des éclaircissemens.
1. Sentir ne peut-il se prendre que pour se mouvoir à l’occasion d’un choc ou d’une résistance, et pour apercevoir et comparer? et si les bêtes n’aperçoivent ni ne comparent, leur faculté de sentir n'est-elle que la faculté d’être mues?
2. Ou, si sentir est avoir du plaisir ou de la douleur, comment concilier ces. deux. propositions : La matière est incapable de sentiment, et les bêtes, quoique purement matérielles, ont du sentiment ?
3. Que peut-on entendre par des sensations corporelles, si la matière ne sent pas ?
4. Comment une seule et méme ‘personne peut-elle être composée de deux.principes différens par leur nature, contraires par leur action,
et doués chacun d’une manière de sentir qui leur est propre?
5. Comment ces deux principes sont-ils la source des contradictions de l’homme, si l’un est infiniment subordonné à l’autre, s’il n’estque lemoyen, la cause secondaire, et s’il ne fait que ce que le principe supérieur lui permet ?
6. Comment le principe matériel est-il infiniment subordonné, s’il domine seul dans l'enfance, s’il commande impérieusement dans la jeunesse ?
7. Pour assurer que le mécanisme fait tout dans les animaux, suffit-il de supposer d’un côté que ce sont des êtres purement matériels , et de prouver de l’autre par des faits que ce sont des êtres sensibles ? Ne faudrait-il pas expliquer comment la faculté de sentir est l'effet des lois purement mécaniques ? |
8. Comment les bêtes peuvent-elles être sensibles et privées de toute espèce de connaissance? De quoi leur sert le sentiment s’il ne les éclaire pas, et siles lois mécaniques suffisent pour rendre raison de toutes leurs actions ?
9- Pourquoi le sens intérieur, ébranlé par les sens extérieurs, ne donne-t-il pas toujours à l’ani-. mal un mouvement incertain ?
10. Pourquoi les sens relatifs à l'appétit ont-ils seuls la propriété de déterminer ses mouvemens?