CHAPITRE PREMIER
De la génération des habitudes communes à tous les animaux.
Au premier instant de son existence, un animal ne peut former le dessein de se mouvoir. Il ne sait seulement pas qu'il a un corps; il ne le voit pas, il ne l’a pas encore touché:
Cependant les objets font des impressions sur lui ; il éprouve des sentimens agréables et désagréables : de là naissent ses premiers mouvemens ; mais ce sont des mouvemensincertains, ils se font en lui sans lui ; il ne sait point encore les régler.
Intéressé par le plaisir et par la peine, il compare les états où il se trouve successivement. Il observe comment il passe de l’un à l’autre, et il découvre son corps et les principaux organes qui le composent.
Alors son âme apprend à rapporter à son corps |
les impressions qu’elle reçoit. | Elle sent en lui ses plaisirs, ses peines, ses be-
soins; et cette manière de sentir suffit pour établir entre l’un et l’autre le commerce le plas in-. time. En effet, dès que l’âme ne se sent que dans son corps, C’est pour.lui comme pour elle qu’elle se fait une habitude de certaines opérations ; et c'est pour elle comme pour lui:que le corps se fait une habitude de certains mouvemens.
D'abord le corps se meut avec difficulté; il tàtonne, il chancelle ; l’âme trouve les mêmes obstacles à réfléchir ; elle hésite , elle doute.
Une seconde fois lesmèmes besoins déterminent. les mêmes opérations, et elles se font de la part des deux substances avec moins d'incertitude et de lenteur.
Enfin les besoins se renouvellent, et les opé- : rations se répétent si souvent, qu’il ne reste plus de tâtonnement dans le corps, ni d'incertitude dans l’âme : les: habitudes de se mouvoir et de juger sont contractées. .
C’est ainsi que les besoins produisent d’un côté une suite d'idées, et de l’autre une suite de mouvemens correspondans.
Les animaux‘doivent donc à l'expérience Îles habitudes qu’on croit leur être naturelles. Pour achever de s’en convaincre, il suffit de considérer quelqu’une de leurs actions.
Je suppose donc un animal qui se voit, pour la , premiere fois, menacé de la chute d’un corps, et je dis qu'il ne songera pas à l’éviter, car il ignore
DES ANIMAUX. 393 qu’il en-puisse être blessé; mais, s’il en est frappé, l'idée de la douleur se lie aussitôt: à celle de tout corps prêt. à tomber sur lui; l’une:ne se réveille plus sans l’autre, et la réflexion lui:apprend bientôt-comment.1l doit se mouvoir. pour se garantir de ces,sortes. d’accidens.
Alors il évitera jusqu’à la chute-d’une.feuille. Cependant si l'expérience lui apprend qu’un corps aussi léger ne peut pas l’offenser il l'attendra sans se détourner, il ne paraîtra pas même y faire attention. L | :
Or, peut-on penser qu’il se conduise. ainsi naturellement ? Tient-il de la nature la différence de ces deux corps, ou la doit-il à l'expérience ? Les. idées.en sont-elles innées ou. acquises ? Certainement, s'il ne reste immobile à la vue d'une feuille qui tombe sur lui que parce qu'il a appris qu'il n’en. doit rien craindre, il ne se dérobe à une pierre que: parce qu'il a appris qu'il en peut être blessé. ,
La réflexion veille donc à la naissance des habitudes, à leurs progrès; mais à mesure qu’elle les forme, elle les abandonne à elles-mêmes, et c’est alors que l'anumal touche, voit, marche, etc., sans avoir besoin de-réfléchir sur ce qu’il fait.
Par là toutes les actions d'habitude sont autant de choses soustraites à la réflexion.: 1l ne reste d'exercice à celle-ci.que sur d’autres actions, qui se déroberont encore à elle, si elles tournent en
394 ++ TRAITÉ habitude ; ét comme les habitudes empiètent sur la réflexion, la réflexion céde aux habitudes.
Ces observations sont applicables à tous les animaux: elles font voir comment ils apprennenttous à se servir de leurs organes, à fuir ce qui leur est contraire, à rechercher. ce qui leur est utile, à veiller, et:'un'’iñot, à leur conservation.
VON 2 V/E À te dette ed