‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 87 sur 120 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Système des connaissances dans les animaux.

Un animal ne peut obéir à ses besoins, qu'il ne se fasse bientôt une habitude d’observer les objets qu’il lui importe de reconnaitre. Il essaye ses organes sur chacun d'eux : ses premiers momens sont donnés à l'étude; et lorsque nous le croyons tout occupé à jouer, c'est proprement la nature qui joue avec lui pour l’instruire.

Il étudie, mais sans avoir le dessem d'étudier; 1l ne se propose pas d'acquérir des connaissances pour en faire un système : il'est tout occupé des plaisirs qu’il recherche et des peines qu'il évite: cet intérêt seul le conduit : il avance sans prévoir le terme où il doit arriver Par ce moyen, il est instruit, quoiqu'il re fasse point d'effort pour l'être. Les objets se distinguent à ses yeux, se distribuent avec ordre ; les idées se

multiplient suivant les besoins , se lient étroitement les unes aux autres : le système de ses connaissances est formé.

Mais les mêmes plaisirs n’ont pas toujours pour luile même attrait, et la crainte d’une même douleur n'est pas toujours également vive : la chose doit varier suivant les circonstances. Ses études changent donc d'objets, et le système de ses connaissances s'étend peu à peu à différentes suites d'idées.

Ces suites ne sont pas indépendantes : elles sont au contraire liées les unes aux autres , et ce lien est formé des idées qui se trouvent dans chacune. Comme elles sont et ne peuvent être que différentes combinaisons d’un petit nombre de sensations , 1l faut nécessairement que plusieurs idées soient communes à toutes. On conçoit doncqu’elles ne forment ensemble qu’une même chaine.

Cette liaison augmente encore par la nécessité où l’animal se trouve de se retracer à mille reprises ces différentes suites d'idées. Comme chacune doit sa naissance à un besoin particulier , les besoins qui se répètent et se succèdent tour à tour les entretiennent ov les renouvellent continuellement ; et l'animal se fait une si grande habitude de parcourir ses idées, qu'il s’en retrace une longue suite toutes les fois qu’il éprouve un besoin qu'il a déjà ressenti. .

Il doit donc uniquement la facilité de parcourir

ses idées à la grande liaison qui est entre elles. A peine un besoin détermine son attention sur un objet, aussitôt cette faculté jette une lumiere qui se répand au loin : elle porte en quelque sorte le flambeau devant elle. |

C’est ainsi que les idées renaissent par l’action même des besoins qui les ont d’abord produites. Elles forment, pour ainsi dire, dans la mémoire des tourbillons qui se multiplient comme les besoins. Chaque besoin est un centre d’où le mouvement se communique jusqu’à la circonférence. Ces tourbillons sont alternativement supérieurs les uns aux autres, selon que les besoins deviennent tour à tour plus violens. Tous font leurs révolutions avec une variété étonnante : ils se pressent, ils se détruisent ; il s’en forme de nouveaux à mesure que les sentimens auxquels ils doivent toute leur force s’affaiblissent, s’éclipsent, ou qu'il s'en produit qu'on n'avait point encore éprouvés. D'un instant à l’autre, le tourbillon qui en a entraîné plusieurs est donc englouti à son tour ; et tous se confondent aussitôt que les besoins cessent : on ne voit plus qu’un chaos. Les idées passent et repassent sans ordre : ce sont des tableaux mouvans qui n'offrent que des Images bizarres et imparfaites, et c’est aux besoins à les dessiner de nouveau et à les placer dans leur vrai jour.

Tel est en général le système des connaissances

dans les animaux. Tout y dépend d’un même principe, le besoin; tout s'y exécute par le même moyen, la liaison des idées.

Les bêtes inventent donc, si inventer signifie la même chose que juger, comparer, découvrir.

Elles inventent même encore, si par là on entend , se représenter d'avance ce qu'on va faire. Le castor se peint la cabane qu'il veut bâtir ; l'oiseau, le nid qu’il veut construire. Ces animaux ne feraient pas ces ouvrages si l'imagination ne leur en donnait pas le modéle.

Mais les bêtes ont infiniment moins d’invention que nous, soit parce qu’elles sont plus bornées dans leurs besoins, soit parce qu’elles n’ont pas {es mêmes moyens pour multiplier leurs idées et pour en faire des combinaisons de toute espèce. |

Pressées par leurs besoins et n'ayant que peu de choses à apprendre, elles arrivent presque tout à coup au point de perfection auquel elles peuvent atteindre; mais elles s'arrêtent aussitôt; elles n’imaginent pas même qu’elles puissent aller au delà. Leurs besoins sont satisfaits, elles n’ont plus rien à désirer, et par conséquent plus rien à rechercher. Il ne leur reste qu’à se souvenir de ce qu’elles ont fait, et à le répéter toutes les fois qu’elles se retrouvent dans les circonstances qui l'exigent. Si elles inventent moins que nous, si elles perfectionnent moins , ce u'est donc pas

qu’elles manquent tout-à-fait d'intelligence, c’est que leur intelhgence est plus bornée :.

M. de Buffon prétend que l’analagie ne prouve pas que la faculté de penser soit commune à tous les animaux. « Pour que « cette analogie fût bien fondée (dit-il, in-4°, tom. 4 ,-p. 39; «in-12, tom. 7, p. 54) , il faudrait du moins que rien ne püût la « démentir ; il serait nécessaire que les animaux pussent faire «et fissent dans quelques occasions tout ce que nous faisons. « Or le contraire est évidemment démontré ; ils n’inventent, « ils ne perfectionnent rien ; ils ne réfléchissent par conséquent « sur rien ; ils ne font jamais que les mêmes choses de la même « facon. » ‘

Le contraire est évidemmentdémontré ! Quand nous voyons, quand nous marchons, quand nous nous détournons d’un précipice, quand nous évitons la chute d’un corps, et dans mille autres occasions, que faisons-nous de plus qu’eux ? Je dis donc qu’ils inventent, qu’ils perfectionnent : qu'est-ce en effet que l'invention ? C’est le résultat de plusieurs découvertes et de plusieurs comparaisons. Quand Molière, par exemple, a inventé un caractère, il en a trouvé les traits dans différentes personnes, et il les a comparés pour les réunir dans un certain point de vue. Znventer équivaut donc à {rouver et à comparer.

Or les bêtes apprennent à toucher, à voir, à marcher, à se nourrir, à se défendre, à veiller à leur conservation. Elles font donc des découvertes ; mais elles n’en font que parce qu’elles comparent : elles inventent donc. Elles perfèctionnent méme ; car, dans les commencemens, elles ne savent pas toutes ces choses comme elles les savent lorsqu'elles ont plus d'expérience.

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