CHAPITRE III
Que les individus d’une même espèce agissent d’une manière d'autant plus uniforme qu’ils cherchent moins à se copier; et que par conséquent les hommes ne sont si différens les uns des autres que parce que ce sont de tous les animaux ceux
qui sont le plus portés à limitation. °
On croit communément que les animaux d’une même espèce ne font tous les mêmes choses que parce qu'ils cherchent à se copier, et que les hommes se copient d'autant moins que leurs actions différent davantage. Le titre de ce chapitre passera donc pour un paradoxe : c’est le sort de toute vérité qui choque les préjugés reçus; mais nous la démontrerons, cette vérité, si nous considérons les habitudes dans leur principe.
Les habitudes naissent du besoin d’exercer ses facultés : par conséqueut le nombre des habitudes est proportionné au nombre des besoins.
Or les bètes ont évidemment moins de besoins que nous; dés qu'elles savent se nourrir , se : mettre à l'abri des injures de l'air et se défendre de leurs ennemis ou les fuir , elles savent tout ce qui est nécessaire à leur conservation.
Les moyens qu’elles emploient pour veiller à leurs besoins sont simples ; ils sont les mêmes pour tous les individus d’une même espèce : la
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nature semble avoir pourvu à tout, et ne leur laisser que peu de chose à faire : aux unes, elle à donné la force ; aux autres, l’agilité, et à toutes, des alimens qui ne demandent point d’apprèt.
Tous les individus d’une même espèce étant donc mus par le même principe, agissant pour les mêmes fins, et employant des moyens semblables, il faut qu'ils contractent les mêmes habitudes, qu’ils fassent les mêmes choses, et qu'ils les fassent de la même manière.
S'ils vivaient donc séparément , sans aucune sorte de commerce, et par conséquent sans pouvoir se copier , 1l y aurait dans leurs opérations la même uniformité que nous remarquons dans le principe qui les meut et dans les moyens qu'ils emploient.
Or il n’y a que fort peu de commerce d'idées
. parmi les bêtes, même parmi celles qui forment
une espèce de société. Chacune est donc bornée à sa seule expérience. Dans l'impuissance de se communiquer leurs découvertes et leurs méprises particulières, elles recommencent à chaque génération les mêmes études ; elles s'arrêtent après avoir refait les mêmes progrès ; le corps de leur société est dans la même ignorance que chaque individu , et leurs opérations offrent toujours les mêmes résultats.
Il en serait de même des hommes, s’ils vivaient séparément et sans pouvoir se faire part de leurs
DES ANIMAUX. 4or
pensées. Bornés au petit nombre de besoins absolument nécessaires à leur conservation, et ne pouvant se satisfaire que par des moyens semblables, ils agiraient tous les uns comme les autres, et toutes les générations se ressembieraient : aussi voit-on que les opérations, qui sont les mêmes dans chacun d'eux , sont celles par où ils ne songent point à se copier. Ce n'est point par imitation que les enfans apprennent à toucher, à voir, etc. ; ils l’apprennent d'eux-mêmes, et néanmoins ils touchent et voient tous de la même maniere.
Cependant, si les hommes vivaient séparément, la différence des lieux et des climats les placerait nécessairement dans des circonstances différentes : elle mettrait donc de la variété dans leurs besoins, et par conséquent dans leur conduite. Chacun ferait à part les expériences auxquelles sa situation l’engagerait, chacun acquerrait des connaissances particulières; mais leurs progrès seraient bien bornés , et ils différeraient peu les uns des autres.- ".
C’est donc dans la société qu'il y a d'homme à homme une différence plus sensible. Alors ils se communiquent leurs besoins , leurs expériences : ils se copient mutuellement, et 1l se forme une masse de connaissances qui s’accroit d'une génération à l’autre.
Tous ne contribuent pas également à ces pro-