CHAPITRE IV
Du langage des Animaux :.
Il y a des bètes qui sentent comme nous le besoin de vivre ensemble : mais leur société manque de ce ressort qui donne tousles jours à la nôtre de nouveaux mouvemens, et qui la fait tendre à une plus grande perfection.
Ce ressort est la parole. J'ai fait voir ailleurs combien le langage contribue aux progrès de l'esprit humain. C’est lui qui préside aux sociétés,
: M. de Buffon croit que la supériorité de l’homme sur les bêtes, et l'impuissance où elles sont de se faire une langue, lors même qu’elles ont des organes propres à articuler, prouvent qu'elles ne pensent pas. (In-£°, tom. 2, p. 438, etc. ; in-12,tom. 4, p. 164, etc.) Ce chapitre détruira ce raisonnement, qui a déjà été fait par les Cartésiens, ainsi que tous ceux que M. de Buffon emploie à ce sujet. Tous ! je me trompe : en voici un qu'il faut excepter.
« Îl en est de leur amitié (des animaux) comme de celle « d’une femme pour son serin , d’un enfant pour son jouet, etc. : « toutes deux sont aussi peu réfléchies, toutes deux ne sont « qu’un sentiment aveugle, celui de l’animal est seulement plus « naturel, puisqu'il est fondé sur le besoin , tandis que l’autre «n’a pour objet qu’un insipide amusement auquel l’âme n’a « point de part. (In-£°, tom. 4, p. 84; in-12, tom. 7, P. 119.)
On veut prouver par là que l’attachement, par exemple, d’uñ chien pour son maître, n’est qu'un effet mécanique, qu'il ne suppose ni réflexion, ni pensée, ni idée.
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et à ce grand nombre d’habitudes qu’un homme qui vivrait seul ne contracterait point. Principe admirable de la communication des idées , il fait circuler la sève qui donne aux arts et aux sciences la naissance, l’accroissement et les fruits.
Nous devons tout à ceux qui ont le don de la parole, c’est-à-dire, à ceux qui, parlant pour dire quelque chose, et faire entendre et sentir ce qu’ils disent , répandent dans leurs discours la lumière et le sentiment. Ils nous apprennent à les copier jusque dans la manière de sentir : leur àme passe en nous avec toutes ses habitudes : nous tenons d'eux la pensée. °
S1, au lieu d'élever des systèmes sur de mauvais fondemens , On considérait par quels moyens la parole devient l'interprète des sentimens de l’âme, il serait aisé, ce me semble, de comprendre pourquoi les bètes, même celles qui peuvent articuler , sont dans limpuissance d'apprendre à parler une langue. Mais ordinairement les choses les plus simples sont celles que les philosophes découvrent les dernières.
Cinq animaux n’auraient rien de commun dans leur manière de sentir, si l’un était borné à la vue, l’autre au goût, le troisième à l'ouie, le quatrième à l’odorat, et le dernier au toucher. Or il est évident que dans cette supposition il leur serait impossible de se communiquer leurs pensées.
Un pareil commerce suppose donc, comme une condition essentielle, que tous les hommes ont en commun un même fonds d'idées. Il suppose que nous avons les mêmes organes, que l'habitude d’en faire usage s’acquiert de la même manière par tous les individus, et qu'elle fait porter à tous les mêmes jugemens.
Ce fonds varie ensuite parce que la différence des conditions, en hous plaçant chacun dans des circonstances particulières, nous soumet à des besoins différens. Ce germe de nos connaissances est donc plus ou moins cultivé : 1l sé développe par conséquent plus ou moins. Tantôt c’est un arbre qui s'élève et qui pousse des branches de toute part pour nous mettre à l’abri, tantôt ce n’est qu’un tronc où des sauvages se retirênt.
Ainsi le système général des connaissances humaines embrasse plusieurs systèmes particuliers, et les circonstances où nous nous trouvons nous renferment dans un seul, ou nous déterminent à nous répandre dans plusieurs.
Alors les hommes ne peuvent mutuellement se faire connaître leurs pensées que par le moyen des idéés qui sont communes à tous. C’est par là que chacun doit commencer, et c'est là par conséquent que le savant doit aller prendre l’ignorant pour l’élever insensiblement jusqu’à lui.
Les bêtes qui ont cinq sens participent plus que les autres à notre fonds d'idées; mais comme elles
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sont, à bien des égards, organisées différemment, elles ont aussi des besoins tout différens. Chaque espèce a des rapports partieulièrs avec ce qui l’environne : ce qui est utile à l’une estinutile ou méme nuisible à l’autre ; elles sont dans les mêmes lieux sans être dans les mêmes circonstances.
Ainsi, quoique les principales idées, qui s’aequiérent par le tact, soient communes à tous les animaux, les espèces se forment, chacune à part, un système de connaissances.
Ces systèmes varient à proportion que les circonstances différent davantage ; et moins ils ont de rapports les uns avec les autres, plus il est difficile qu'il y ait quelque commerce de pensées entre les espèces d'animaux. |
Mais puisque les individus qui sont organisés de la même manière éprouvent les mêmes hesoins, les satisfont par des moyens semblables, et se trouvent à peu près dans de pareilles circonstances, c'est une conséquence qu'ils fassent chacun les mêmes études , et qu'ils aient en commun le même fonds d'idées. Ils peuvent donc avoir un langage, et fout prouvé en effet qu'ils en ont un. Ils se demandent , ils se donnent des secours : ils parlent de leurs besoins, et ce langage est plus étendu à proportion qu'ils ont des besoins en plus grand nombre , et qu’ils peuvent mutuellement se secourir davantage. |
Les cris inarticulés et les actions du corps sont
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les signes de leurs pensées ; mais pour cela il faut quelesmêmessentimensoccasionnentdanschacun les mêmes cris et les mêmes mouvemens ; et par conséquent il faut qu’ils se ressemblent jusque dans l’organisation extérieure. Ceux qui habitent l'air et ceux qui rampent sur laterre ne sauraient même se communiquer les idées qu'ils ont en commun.
Le langage d'action prépare à celui des sons articulés. Aussi y a-t-1l des animaux domestiques capables d'acquérir quelque intelligence de ce dernier. Dans la nécessité où ils sont de connaître ce que nous voulons d'eux, ils jugent de notre pensée par nos mouvemens, toutes les fois qu’elle ne renferme que des idées qui leur sont communes, et que notre action est à peu prés telle que serait la leur en pareil cas. En méme temps ils se font une habitude de lier cette pensée au son dont nous l'accompagnons constamment ; en sorte que pour nous faire entendre d’eux, il nous suffit bientôt de leur parler. C’est ainsi que le chien apprend à obéir à notre voix.
Il n’en est pas de même des animaux dont la conformation extérieure ne ressemble point du tout à la nôtre. Quoique le perroquet, par exemple, ait la faculté d’articuler, les mots qu’il entend et ceux qu'il prononce ne lui servent ni pour découvrir nos pensées, ni pour nous faire connaître les siennes, soit parce que le fonds commun d'idées
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que nous avons avec lui n’est pas aussi étendu que celui que nous avons avec le chien, soit parce que son langage d’action diffère infiniment du nôtre. Comme nous avons plus d'intelligence, nous pouvons, en observant ses mouvemens, deviner quelquefois les sentimens qu'il éprouve; pour lui il ne saurait se rendre aucun compte de ce que signifie l’action de nos bras, l'attitude de notre corps, l’altération de notre visage. Ces mouvemens n'ont point assez de rapport avec les siens, et d’ailleurs ils expriment souvent des idées qu’il . n’a point et qu’il ne peut avoir. Ajoutez à cela que les circonstances ne lui font pas, comme au chien, sentir le besoin de connaître nos pensées.
C'est donc une suite de l’organisation que les animaux ne soient pas sujets aux mêmes besoins, qu'ils ne se trouvent pas dans les mêmes circonstances , lors même qu’ils sont dans les mèmes lieux, qu'ils n’acquièrent pas les mêmes idées, qu'ils n’aient pas le même langage d'action, et qu'ils se communiquent plus ou moins leurs senimens à proportion qu'ils différent plus ou moins à tous ces égards. Il n’est pas étonnant que l'homme qui est aussi supérieur par l’organisation que par la nature de l'esprit qui l'anime, ait seul le don de la parole; mais parce que les bêtes n'ont pas cet avantage, faut-il croire que ce sont des automates ou des êtres sensibles privés de toute espèce d'intelligence? Non sans doute.
Nous devons seulement conclure que puisqu’elles n’ont qu'un langage fort imparfait, elles sont à peu près bornées aux connaissances que chaque individu peut acquérir par lui-même. Elles vivent ensemble, mais elles pensent presque toujours à part. Comme elles ne peuvent se communiquer qu'un très-petit nombre d'idées, elles se copient peu; se copiant peu, elles contribuent faiblement à leur perfection réciproque, et par conséquent si elles font toujours les mêmes choses et de la même maniere, c'est, comme je l'ai fait voir, parce qu'elles obéissent chacune aux mêmes besoins. .
Mais si les bêtes pensent, si elles se font connaître quelques-uns de leurs sentimens, enfin s’il y en a qui entendent quelque peu notre langage. en quoi donc différent-elles de l’homme? N'est-ce donc que du plus au moins?
Je réponds que dans l'impuissance où nous sommes de connaître la nature des êtres , nous ne pouvons juger d'eux que par leurs opérations. C’est pourquoi nous voudrions vainement trouver le moyen de marquer à chacun ses limites : nous ne verrons jamais entre eux que du plus ou du moins. C’est ainsi que l’homme nous parait dif férer de l'ange, et l'ange de Dieu même ; mais de l'ange à Dieu la distance est infinie, tandis que de l’homme à l'ange elle est trés-considérable, et sans doute plus grande encore de l’homme à la bête.
Cependant, pour marquer ces différences, nous n'avons que des idées vagues et des expressions figurées, plus, moins, distance. Aussi je n’entreprends pas d'expliquer ces choses. Je ne fais pas un système de la nature des êtres, parce que je ne la connais pas; j'en fais un de leurs opérations, parce que je crois les connaitre. Or ce n’est pas dans le principe qui les constitue chacun ce qu'ils sont, c’est seulement dans leurs opérations qu'ils paraissent ne différer que du plus au moins; et de cela seul il faut conclure qu'ils différent par leur essence. Celui qui a le moins n’a pas sans doute dans sa nature de quoi avoir le plus. La bête n’à pas dans sa nature de quoi devenir homme, comme l'ange n’a pas dans sa nature de quoi devenir Dieu.
Cependant, lorsqu'on fait voir les rapports qui sont entre nos opérations et celles des bêtes, 1l y a des hommes qui s’épouvantent. Ils croient que c'est nous confondre avec elles; et ils leur refusent le sentiment et l'intelligence, quoiqu'ils ne puissent leur refuser ni les organes qui en sont le principe mécanique, ni les actions qui en sont les effets. On croirait qu'il dépend d'eux de fixer l'essence de chaque être. Livrés à leurs préjugés, ils appréhendent de voir la nature telle qu’elle est. Ce sont des enfans qui dans les ténébres S'effrayent des fantômes que l'imagination leur présente.