CHAPITRE V
-De l'instinct et de la raison.
On dit communément que les animaux sont bornés à l’instinct, et que la raison est le partage de l’homme. Ces deux mots instinct et raison, qu’on n’explique point, contentent tout le monde, et tiennent lieu d’un système raisonné.
L'instinct n’est rien, ou c’est un commencement de connaissance ; car les actions des animaux ne peuvent dépendre que de trois principes , ou d’un pur mécanisme, ou d'un sentiment aveugle qui ne compare point, qui ne juge point, ou d’un sentiment qui compare, qui juge et qui connaît :. Or j'ai démontré que les deux premiers principes sont absolument insuffisans.
Mais quel est le degré de connaissance qui constitue l'instinct? C’est une chose qui doit varier suivant l'organisation des animaux. Ceux qui ont un plus grand nombre de sens et de besoins bnt plus souvent occasion de faire des comparaisons ‘et de porter des jugemens. Ainsi leur instinct est un plus grand degré de connaissance. Il n’est pas
1 Il me semble, dit M. de Buffon, que le principe de la connaissance n’est point celui du sentiment. (In-4°, tom. 4, p. 78.) En effet c’est ce qu’il suppose partout.
possible de le déterminer; il y a même du plus ou du moins d’un individu à l’autre dans une même espèce. Il ne faut donc passe contenter de regarder l'instinct comme un principe qui dirige l'animal d’une manière tout-à-fait cachée ; il ne faut pas se contenter de comparer toutes les actions des bêtes à ces mouvemens que nous faisons, dit-on, machinalement, comme si ce mot machinalement expliquait tout. Mais recherchons comment se font ces mouvemens, et nous nous ferons une idée exacte de ce que nous appelons instinct.
Si nous ne voulons voir et marcher que pour nous transporter d’un lieu dans un autre , il ne nous est pas toujours nécessaire d'y réfléchir: nous ne voyons et nous ne marchons souvent que par habitude. Mais si nous voulons déméler plus de choses dans les objets, si nous voulons marcher avec plus de grâces, c’est à la réflexion à nous nstruire ; et elle réglera nos facultés jusqu’à ce que nous nous soyons fait une habitude de cette nouvelle manière de voir et de marcher. Il ne lui restera alors d'exercice qu’autant que nous aurons à faire ce que nous n’avons point encore fait, qu'autant que nous aurons de nouveaux besoins, ou que nous voudrons employer de nouveaux moyens pour satisfaire à ceux que nous avons.
Ainsi il y a en quelque sorte deux moë dans chaque homme : le moi d'habitude et le moi de .
réflexion. C’est le premier qui touche, qui voit ; c'est lui qui dirige toutes les facultés animales. Son objet est de conduire le corps, de le garantir de tout accident, et de veiller continuellement à sa conservation.
Le second, lui abandonnant tous ces détails, se porte à d’autres objets. Il s'occupe du soin d’ajouter à notre bonheur. Ses succès multiplient ses désirs, ses méprises les renouvellent avec plus de force : les obstacles sont autant d’aigtullons: la curiosité le meut sans cesse : l’industrie fait son caractère. Celui-là est tenu en action par les objets dont les impressions reproduisent dans l’âme les idées, les besoins et les désirs qui déterminent dans le corps les mouvemens corresponians nécessaires à la conservation de l’animal. Celui-ci est excité par toutes les choses qui, en nous donnant de la curiosité , nous portent à multiplier nos besoins.
Mais quoiqu'ils tendent chacun à un but particulier , ils agissent souvent ensemble. Lorsqu'un géomètre, par exemple, est fort occupé de la solution d'un problème , les objets continuent encore d’agir sur ses sens. Le moi d'habitude obéit donc à leurs impressions : c’est lui qui traverse Paris, qui évite les embarras, tandis que le moi de réflexion est tout entier à la solution qu’il cherche.
Or retranchons d’un homme fait le moi de réflexion, on conçoit qu’avec le seul moi u’habitude il ne saura plus se conduire lorsqu'il éprouvera
quelqu'un de ces besoins qui demandent de nouvelles vues et de nouvelles combinaisons. Mais il se conduira encore parfaitement bien toutes les bis qu'il n'aura qu’à répéter ce qu'il est dans l'usage de faire. Le moi d'habitude suffit donc aux besoins qui sont absolument nécessaires à la conservation de l'animal. |
Or l'instinct n’est que cette habitude privée de réflexion. | .
À la vérité c’est en réfléchissant que les bêtes l'acquièrent : mais comme elles ont peu de besans, le temps arrive bientôt où elles ont fait tout ce que la réflexion a pu leur apprendre. Il ne leur reste plus qu'à répéter tous les jours Îles mêmes choses : elles doivent donc n’avoir enfin que des habitudes, elles doivent étre bornées à instinct. :
La mesure de réflexion que nous avons au delà de nes habitudes est ce qui constitue notre raison. Les habitudes ne suffisent que lorsque les circonstances sont telles qu’on n’a qu'à répéter ce qu'on à appris. Mais s'il faut se conduire d’une mamère nouvelle, la réflexion devient nécessaire, comme elle l'a été dans l’origine des habitudes lorsque tout ce que nous faisions était nouveau pour nous.
Ces principes étant établis, il est aisé de voir Pourquoi l'instinct des bêtes est quelquefois plus sûr que notre raison et même que nos habitudes,
Ayant peu de besoins, elles ne contractent qu'un petit nombre d’habitudes : faisant toujours les mêmes choses, elles les font mieux.
Leurs besoins ne demandent que des considérations qui ne sont pas bien étendues , qui sont toujours les mêmes, et sur lesquelles elles ont une longue expérience. Dès qu’elles y ont réfléchi, elles n’y réfléchissent plus : tout ce qu’elles doivent faire est déterminé, et elles se conduisent sûrement. -
Nous avons au contraire beaucoup de besoins, et 1l est nécessaire que nous ayôns égard à une foule de considérations qui varient suivant les circonstances : de là il arrive , 1° qu'il nous faut un plus grand nombre d’habitudes ; 2° que ces habitudes ne peuvent être entretenues qu'aux dépens les unes des autres; 3° que n'étant pas en proportion avec la variété des circonstances, la raison doit venir au secours ; 4° que la raison nous étant donnée pour corriger nos habitudes, les étendre, les perfectioñner, et pour s'occuper non-seulement des choses qui ont rapport à nos besoins les plus pressans, mais souvent encore de celles auxquelles nous prenons les plus légers intérêts, elle a un objet fort vaste, et auquel la curiosité, ce besoin insatiable de connaissances, ne permet pas de mettre des bornes.
L'instinct est donc plus en proportion avec les besoins des bêtes que la raison ne l’est avec les
nôtres , et c'est pourquoi il parait ordinairement si sÛr.
Mais il ne faut pas le croire infaillible. 11 ne saurait être formé d'habitudes plus sûres que celles que nous avons de voir, d'entendre, etc.; habitudes qui ne sont si exactes que parce que les circonstances qui les produisent sont en petit nombre, toujours les mêmes, et qu’elles se répétent à tout instant. Cependant elles nous trompent quelquefois. L'instinct trompe donc aussi les bêtes.
Il est d’ailleurs infiniment inférieur à notre raison. Nous l’aurions cet instinct, et nous n’aurions que lui si notre réflexion était aussi bornée que celle des bêtes. Nous jugerions aussi sûrement si nous Jugions aussi peu qu'elles. Nous ne tombons dans plus d'erreurs que parce que nous acquérons plus de connaissances. De tous les êtres créés, celui qui est le moins fait pour se tromper est celui qui a la plus petite portion d'intelligence.
Cependant nous avons un instinct, puisque nous avons des habitudes, et il est le plus étenda de tous. Celui des bêtes n’a pour objet que des connaissances pratiques : il né se porte point à li théorie ; car la théorie suppose une méthode, c'est-à-dire, des signes commodes pour déterminer les idées, pour les disposer avec ordre et pour en recueillir les résultats.
Le nôtre embrasse la pratique et la théorie : c'est l’effet d’une méthode devenue familière. Or