‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 92 sur 120 · III · texte numérisé non relu

III

tout homme qui parle une langue a une maniere de déterminer ses idées, de les arranger et d’en saisir les résultats : il a une méthode plus ou moins parfaite. En un mot, l'instinct des bêtes ne juge que de ce qui est bon pour elles ; il n’est que pratique. Le nôtre juge non-seulement de ce qui est bon pour nous, 1l juge encore de ce qui est vrai et de ce qui est beau : nous le devons tout à la fois à la pratique et à la théorie.

En effet, à force de répéter les jugemens de ceux qui veillent à notre éducation , ou de réfléchir de nous-mèmes sur les connaissances que nous avons acquises, nous contractons une si grande habitude de saisir les rapports des choses, que nous pressentons quelquefois la vérité avant que d’en avoir saisi la démonstration. Nous la discernons par instinct.

Cet instinct caractérise surtout les esprits vifs, pénétrans et étendus. Il leur ouvre souvent la route qu'ils doivent prendre ; mais c’est un guide peu sûr si la raison n’en éclaire tous les pas.

Cependant il est si naturel de fléchir sous le poids de ses habitudes, qu’on se méfie rarement des jugemens qu'il fait porter. Aussi les faux pressentimens régnent-ils sur tous les peuples ; l’imitation les consacre d’une génération à l’autre , et l’histoire même de {a philosophie n’est bien souvent que le üssu des erreurs où ils ont jeté les philosophes.

La

Cet instinct n’est gnère plus sûr lorsqu'il Juge du beau ; la raison en sera sensible si on fait deux observations. La première, c’est qu'il est.le résultat de certains jugemens que nous nous sommes rendus familiers, qui par cette raison se sont transformés en ce que nous appelons sentiment, goût; en sorte que sentir ou goüter la beauté d’un objet n’a été dans les commencemens que juger de lui par comparaison avec d’autres.

La seconde , c'est que livrés dès l’enfance à mille préjugés, élevés dans toutes sortes d’usages, et par conséquent dans bien des erreurs, le caprice préside plus que la raison aux jugemens dont les hommes se font une habitude.

Cette dernière observation n’a pas besoin d’être prouvée : mais pour être convaincu de la Fremière 1l suffit de considérer ceux qui s'appliquent à l'étude d’un art qu'ilsignorent.Quandun peintre, par exemple, veut former un élève, il lui fait remarquer la composition , le dessin, l'expression et le coloris des tableaux qu'il lui montre. Il les lui fait comparer sous chacun de ces rapports : il lui dit pourquoi la composition de celui-ci est mieux ordonnée, le dessin plus exact, pourquoi cetautre est d’une expression plus naturelle, d'un coloris plus vrai : l'élève prononce ces jugemens d’abord avec lenteur, peu à peu il s’en fait une habitude ; enfin, à la vue d’un nouveau tableau, il les répète de lui-même si rapidement, qu'il ne

420 TRAITÉ paraît pas juger de sa beauté; il la sent, il la goûte.

Mais le goùt dépend surtout des premières impressions qu'on à reçues , et il change d'un homme à l’autre, suivant que les circonstances font contracter des habitudes différentes. Voilà l'unique cause de la variété qui règne à ce sujet. Cependant nous obéissons si naturellement à notre instinct, nous en répétons si naturellement les jugemens, que nous n’imaginons pas | qu'il y ait deux façons de sentir. Chacun est prévenu que son seritiment est la mesure de celui des autres. Il ne croit pas qu’on puisse prendre du plaisir à une chose qui ne lui en fait point : il pense qu’on a tout au plus sur lui l'avantage de juger froidement qu’elle est belle; et encore est-il persuadé que ce jugement est bien peu fondé : mais si nous savions que le sentiment n’est dans son origine qu’un jugement fort lent, nous reconnaîtrions que ce qui n’est pour nous que jugement peut être devenu sentiment pour les autres.

C’est là une vérité qu’on aura bien de la peine à adopter. Nous croyons avoir un goût naturel, imné , qui nous rend juges de tout sans avoir rien étudié. Ce préjugé est général, et il devait l'être : trop de gens sont intéressés à le défendre. Les philosophes mêmes s’en accommodent, parce qu’il répond à tout, et qu'il ne demande point de recherches. Mais si nous avons appris à voir,

DES ANIMAUX. {ar

à entendre, etc., comment le goût, qui n’est que l'art de bien voir, de bien entendre, etc. ne serait-il pas une qualité acquise ? Ne nous y trompons pas : le génie n’est dans son origine qu'une grande disposition pour apprendre à sentir ; le goût n'est que le partage de ceux qui ont fait une étude des arts, et les grands connaisseurs . sont aussi rares que les grands artistes.

Les réflexions que nous venons de faire sur l'instinct et sur la raison démontrent combien l’homme est à tous égards supérieur aux bêtes. On voit que l'instinct n’est sûr qu'autant qu'il est borné; et que si, étant plus étendu, il occasionne des erreurs, 1la l'avantage d’être d’un plus grand secours, de conduire à des découvertes plus gran- . des et plus utiles, et de trouver dans la raison un surveillant qui l’avertit et qui le corrige.

L'instinct des,bêtes ne remarque dansles objets qu’un petit nombre de propriétés, 1l n’embrasse que des connaissances pratiques; par conséquent il ne fait point ou presque point d’abstractions. Pour fuir ce qui leur est contraire, pour rechercher ce qui leur est propre, il n’est pas nécessaire qu’elles décomposent les choses qu’elles craignent ou qu’elles désirent. Ont-elles faim ? elles ne considèrent pas séparément les qualités et les alimens : elles cherchent seulement telle ou telle nourriture. N’ont-elles plus faim”? elles ne s'occupent plus des alimens ni des qualités.

Dés’qu’elles forment peu d’abstractions, elles ont peu d'idées générales : presque tout n’est . qu'individu pour elles. Par la nature de leurs besoins , il n’y a que les objets extérieurs qui puissent les intéresser. Leur instinct les entraine toujours au dehors, et nous ne découvrons rien qui puisse les faire réfléchir sur elles pour observer ce qu’elles sont.

L'homme, au contraire, capable d’abstractions de toute espèce, peut se comparer avec tout ce qui l’environne. Il rentre en lui-même, 1l en sort; son être et la nature entière deviennent les objets de ses observations : ses connaissances se multiplient : les arts et les sciences naisseht, et ne naissent que pour lui.

Voilà un champ bien vaste; mais je ne donnerai ici que deux exemples de la supériorité de l’homme sur les bêtes ; l'un sera tiré de la, connaissance de la Divinité, l’autre dela connaissance de la morale.

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