CHAPITRE VI
Comment l’homme acquiert la connaissance de Dieu '.
2ALLA2ARAVLR/e
L'idée de Dieu est le grand argument des philosophes qui croient aux idées innées. C’est dans la nature même de cet être qu'ils voient son exis-
1 Ce chapitre est presque tiré tout entier d’une Dissertation que j'ai faite il y a quelques années, qui est imprimée dans
tence; car l'essence de toutes choses se dévoile à leurs yeux. Gomment y aurait-il donc des hommes assez aveugles pour ne connaître les objets que par les rapports qu'ils ont à nous? Comment ces natures, ces essences, ces déterminations premières, ces choses, en un mot, auxquelles on donne tant de noms, nous échapperaient-elles , si on pouvait les saisir d’une main si assurée ? Encore enfans , nous n’apercevons dans les ob- Jets que des qualités relatives à nous ; s’il nous est possible de découvrir les essences, on conviendra . du moins qu'il y faut une longue expérience soutenue de beaucoup de réflexion , et les philasophes reconnaitront que ce n'est pas là une connaissance d'enfant ; mais puisqu'ils ont été dans l’enfance, ils ont été ignorans comme nous. Il faut donc les observer, remarquer les secours qu'ils ont eus, voir comment ils se sont élevés d'idées en idées, et saisir comment ils ont passé de la connaissance de ce que les choses sont par rapport à nous, à la connaissance de ce qu’elles sont en ellesmêmes. S'ils ont franchi ce passage, nous pourrons les suivre, et nous deviendrons à cet égard adultes comme eux : s'ils ne l’ont pas affranchi, il faut qu’ils redeviennent enfans avec nous. Mais tous leurs efforts sont vains, le Traité des Sensations Va démontré; et je crois qu'on sera
un recueil de l'académie de Berlin, et à laquelle je n’ai pas mis mon nom.
424 oo TRAITÉ
bientôt convaincu que li connaissance que nous avons de la Divinité ne s’étend pas jusqu’à sa nature. Si nous connaiïssions l'essence de lêtre infini, nous connaîtrions sans doute l'essence de tout ce qui existe. Mais sil ne nous est connu que par les rapports qu'il a avec nous, ces rapports prouvent invinciblement son existence.
Plus une vérité est importante, plus on doit avoir soin de ne l’appuyer que sur de solides raisons. L'existence de Dieu en est une contre la- - quelle s’'émoussent tous les traits des athées. Mais si nous l’établissons sur de faibles principes, n’estil pas à craindre que l’incrédule ne s’imagine avoir sur la vérité même un avantage qu’il n'aurait que sur nos frivoles raisonnemens , et que cette fausse victoire ne le retienne dans Ferreur ? N’est-il pas à craindre qu'il ne nous dise comme aux Cartésiens : À quoi servent des principes métaphysiques qui porient sur des hypothèses toutes gratuites ? Croyez-vous raisonner d’après une notion fortexacte, lorsque vous parlez de l’idée d'un étre infiniment parfait comme d’une idee qui renferme une infinité de realites ? N’y reconnaissez-vous pas l ouvrage Æe votre imagination ? et ne VOYEZ-VOUS pas que VOUS supposez ce que vous avez dessein de prouver?
La notion la plus parfaite que nous puissions avoir de la Divinité n’est pas infinie. Elle ne renferme, comme toute idée complexe, qu’un certain nombre d’idées partielles. Pour se former cette no-
tion, et pour démontrer en mème temps l'existence
de Dieu , il est, ce me semble, un moyen bier# simple; c'est de chercher par quels progrès et par
quelle suite de réflexions l'esprit peut acquérir les : idées qui la composent, et sur quels fondemens il peut les réunir. Alors les athées ne pourront pas -nous opposer que nous raisonnons d’après des idées imaginaires, et nous verrons combien leurs efforts sont vains pour soutenir des hypothèses qui tombent d’elles-memes. Commençons.
Un concours de causes m’a donné la vie ; par un concours pareil les momens m'en sont précieux ou à charge; par un autre, elle me sera enlevée : je ne saurais douter non plus de ma dépendance que de mon existence. Les causes qui agissent immédiatement sur moi seraient-elles les seules dont je dépends? Je ne suis donc heureux ou malheureux que par elles, et je n’ai rien à attendre d’ailleurs. :
Telle a pu être, ou à peu près, la première réflexion des hommes quand ils commencèrent à considérer les impressions agréables et désagréables qu'ils reçoivent de la part des objets. Ils virent leur bonheur ou leur malheur au pouvoir de tout ce qui agissait sur eux. Cette connaissance les humilia devant tout ce qui est; et les objets dont les impressions étaient plus sensibles furent leurs premières divinités. Ceux qui s’arrêétérent sur cette notion grossière, et qui ne surent pas remonter
à une première cause, incapables de donner dans
“les subtilités métaphygiques des athées, ne songèrent Jamais à révoquer en doute la puissance, ” l'intelligence et la liberté de leurs dieux. Le culte de tous les idolâtres en est la preuve. L'homme n’a commencé à combattre la Divinité que quand
il était plus fait pour la connaître. Le polythéisme
prouve donc combien nous sommes tous convaincus de notre dépendance ; et, pour le détruire, il suffit de ne pas s'arrêter à la première notion qui en a été le principe. Je continue donc.
Quoi! je dépendrais uniquement des objets qui agissent immédiatement sur moi ! Ne vois-je donc pas qu’à leur tour ils obéissent à l'action de tout ce qui les environnie ? L'air m'est salutaire ou nuisible par les exhalaisons qu’il reçoit de la terre. Mais quelle vapeur celle-ci ferait-elle sortir de son sein , si elle n'était pas échauffée par le soleil ? Quelle cause a, de ce dernier, fait un corps tout en feu ? Cette cause en reconnaitra-t-elle encore une autre? Ou, pour ne m'arrêter nulle part, admettrai-je une progression d'effets à l'infini sans une première cause ? Il y aurait donc proprement “une infinité d'effets sans cause : évidente contradiction !
Ces réflexions, en donnant l’idée d’un principe, en démontrent en même temps l'existence. On ne peut donc pas soupçonner cette idée d’être du nombre de celles qui n’ont de réalité que dans
DES ANIMAUX. 427 l'imagination. Les philosophes qui l'ont rejetée ont été la dupe du plus vain langage. Le hasard n'est qu'un mot, et le besoin qu'ils en ont pour bâtir leurs systèmes prouve combien il est nécessaire de reconnaître un premier principe.
Quels que soient les effets que je considère, ils me conduisent tous à une première cause qui en dispose, ou qui les arrange soit immédiatement, soit par l’entremise de quelques causes secondes. Mais son action aurait-elle pour terme des êtres qui existeraient par eux-mêmes, ou des êtres qu’elle aurait tirés du néant? Cette question paraît peu nécessaire, si on accorde le point le plus important que nous en dépendons. En effet , quand j'existerais par moi-même, si je ne me sens que par les perceptions que cette cause me procure, ne fait-elle pas mon bonheur ou mon malheur ? Qu'importe que j'existe, si je suis incapable de me sentir? Et proprement l'existence de ce que j'appelle moi, où commence-t-elle, si ce n’est au moment où je commence d'en avoir conscience ? Mais supposons que le premier principe ne fasse que modifier des êtres qui existent par euxmêmes, et voyons si cette hypothèse se peut soutenir.
Un être ne peut exister qu’il ne soit modifié d’une certaine manière. Ainsi, dans la supposition que tous les êtres existent par eux-mêmes, ils ont aussi par eux-mêmes telle et telle modification ;
en sorte que les modifications suivent nécessairement de la même nature dont on veut que leur existence soit l'effet.
Or, si le premier principe ne peut rien sur l'existence des êtres, il y aurait contradiction qu'il püt leur enlever les modifications qui sont, conjointement avec leur existence, des effets nécessaires d’une même nature. Que, par exemple, À, B, C, qu'on suppose exister par eux-mêmes, soient en conséquence dans certains rapports, celui qui n’a point de pouvoir sur leur existence en a point sur ces rapports, 1l ne les peut changer : carun être ne peut rien sur un effet qui dépend d’une cause hors de sa puissance.
Si un corps par sa nature existe rond, il ne deviendra donc carré que lorsque sa même nature le fera exister carré; et celui qui ne peut lui ôter l'existence ne peut lui ôter la rondeur pour lui donner une autre figure. De mème si par ma nature j'existe avec une sensation agréable, je n'en éprouverai une désagréable qu'autant que ma nature changera ma manière d'exister. En un mot, modifier un être, c'est changer sa manière d'exister : or, s’il est indépendant quant à son existence, il l’est quant à la maniere dont il existe.
Concluons que le principe qui arrange toutes choses est le même que celui qui donne l'existence. Voilà la création. Elle n’est, à notre égard,
DES ANIMAUX. 429 que l’action d’un premier principe, par laquelle les êtres, de non-existans, deviennent existans. Nous ne saurions nous en faire une idée plus parfaite; mais ce n’est pas une raison pour la nier, comme quelques philosophes l'ont prétendu.
Un aveugle-né niait la possibilité de la lumière . parce qu'il ne la pouvait pas comprendre, et il soutenait que pour nous conduire nous ne pouvons avoir que des secours à peu près semblables aux siens. Vous m'’assurez, disait-il, que les ténébres où je suis ne sont qu’une privation de ce que vous appelez lurmère ; vous convenez qu'il n’y a personne qui ne puisse se trouver dans les mêmes ténébres : supposons donc, ajoutaitl, que tout le monde y füt actuellement, il ne sera pas possible que la lumière se reproduise jamais; car l'être ne saurait provenir de sa privation, ou ne saurait tirer quelque chose du néant.
Les athées sont dans le cas de cet aveugle. Ils voient les effets; mais n’ayant point d'idée d’une action créatrice, ils la nient pour y substituer des systèmes ridicules. Ils pourraient également soutenir qu’il est impossible que nous ayons des sensations; car conçoit-on comment un être qui ne se sentait point commence à se sentir?
Au reste, 1l n'est pas étonnant que nous ne concevions pas la création, puisque nous n’apercevons rien en nous qui puisse nous servir dg modèle pour nous en faire une idée. Conclure
de là qu’elle est impossible, c’est dire que la première Cause ne peut pas créer, parce que nous ne le pouvons pas nous-mêmes : c'est, encore un coup, le cas de l’aveugle qui nie l'existence de la lumière.
Dès qu’il est démontré qu'une cause ne peut rien sur un être auquel elle n’a pas donné l’existence, le système d’Épicure est détruit, puisqu'il | suppose que des substances qui existent chacune par elles-mêmes agissent cependant les unes sur les autres. IH ne reste pour ressource aux athées que de dire que toutes cheses émanent nécessai- rement d'un premier principe, comme d'une cause aveugle et sans dessein. Voilà en effet où ils ont réuni tous leurs efforts. Il faut donc développer les idées d'intelligence et de liberté , et voir sur quel fondement on les peut joindre aux premieres.
Tout est présent au premier priricipe, puisque, dans la supposition même desathées, tout estrenfermé dans son essence. Si tout lui est présent, il est partout, 1l est de tous les temps : il est immense, éternel. IL n’imagine donc pas comme nous, et toute son intelligence, s’il en a, consiste à concevoir. Mais il y a encore bien de la différence entre sa manière de concevoir et la nôtre: 1° ses idées n’ont pas la mème origine ; 2° il ne les fgrme pas les unes des autres par une espèce de génération ; 3° il n’a pas besoin de signes pour
les arranger dans sa mémôire : il n’a pas même de mémoire , puisque tout lui est présent; 4° il ne s'élève pas de connaissances en connaissances par différens progrès. Il voit donc à la fois tous les êtres, tant possibles qu'existans ; il en voit dans un mème instant la nature, toutes les propriétés, toutes les combinaisons et tous les phénomènes qui en doivent résulter. C’est de la sorte qu’il doit être intelligent ; mais comment s'assurer qu'il l’est? Il n'y a qu’un moyen. Les mêmes effets qui nous ont conduits à cette première cause nous feront connaître ce qu'elle est quand nous réfléchirons sur ce qu'ils sont euxmêmes. |
Considérons les êtres qu’elle a arrangés. ( Je dis arrangés, car 1l n’est pas nécessaire, pour prouver son intelligence, de supposer qu’elle ait créé. ) Peut-on voir l’ordre des parties de l’univers, la subordination qui est entre elles, et comment tant de choses différentes forment un tout si durable, et rester convaincu que l'univers a pour cause un principe qui na aucune connaissance de ce qu'il produit, qui, sans dessein, sans vue, rapporte cependant chaque étre à des fins particulières subordonnées à une fin générale? Si l’objet est trop vaste, qu'on jette les yeux sur le plus vil insecte. Que de finesse! que de beauté! que de magnificence dans les organes! que de précautions dans le choix des armes tant offensives que
défensives ! que de sagèsse dans les moyens dont il a été pourvu à sa subsistance! Mais, pour observer quelque chose qui nous est plus intime, ne sortons pas de nous-mêmes. Que chacun considère avec quel ordre les sens concourent à sa conservation , comment 1l dépend de tout ce qui l’environne et tient à tout par des sentimens de plaisir ou de douleur. Qu'il remarque comment ses organes sont faits pour lui transmettre des perceptions ; son âme, pour opérer sur ces perceptions, en former tous les jours de nouvelles idées, et acquérir une intelligence qu’elle ose refuser au premier être. Il conclura sans doute que celui qui nous enrichit de tant de sensations différentes connaît le présent qu’il nous fait; qu’il ne donne point à l’âme la faculté d'opérer sur ses sensations sans savoir ce qu'il lui donne; que l’âme ne peut, par l'exercice de ses opérations, acquérir de l'intelligence qu'il n'ait lui-même une idée de cette intelligence; qu’en un mot il connaît le système par lequel toutes nos facultés naissent du sentiment, et que par conséquent il nous a formés avec connaissance et avec dessein.
Mais son intelligence doit être telle que je l'ai dit, c'est-à-dire, qu’elle doit tout embrasser d’un même coup d'œil. Si quelque chose lui échappait, ne füt-ce que pour un instant, le désordre détruirait son ouvrage.
Notre liberté renferme trois choses : 1° quelque
connaissance de ce que nous devons ou ne devons | pas faire; 2° la détermination de la volonté, mais une détermination qui soit à nous, et qui ne soit pas l’effet d’une cause plus puissante; 3° le pouvoir de faire ce que nous voulons.
Si notre esprit. était assez étendu et assez vif pour embrasser d’une simple vue les choses selon tousles rapports qu’elles ont à nous, nous ne perdrions pas de temps à délibérer. Connaître et se déterminer ne supposeraient qu’un seul et même instant. La délibération n’est donc qu’une. suite de notre limitation et de notre ignorance, et elle n’est non plus nécessaire à la liberté que lignorance même. La liberté de la première cause, si elle a lieu, renferme donc, comme la nôtre, connaissance, détermination dela volonté et pouvoir d'agir; mais elle en diffère en ce qu’elle exçlut toute délibération.
Plusieurs philosophes ont regardé la dépendance où nous sommes du premier être comme un obstacle à notre liberté. Ce n’est pas le lieu de réfuter cette erreur; mais puisque le premier est indépendant, rien n'empêche qu'il ne soit libre : car nous trouvons dans les attributs de puissance et d'indépendance, que les athées ne peuvent lui refuser, et dans celui d'intelligence que nous avons prouvé lui convenir, tout ce qui constitue la liberté. En effet on y trouve connaissance, détermination et pouvoir d'agir. Cela est si vrai,