‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 94 sur 120 · LIL · texte numérisé non relu

LIL

434 TRAITÉ ‘ que ceux qui ont voulu nier la hberté dela première cause ont été obligés, pour raisonner conséquemment , de lui refuser l'intelligence.

Cet être, comme intelligent, discerne le bien et le mal, juge du mérite et du démérite, apprécie tout : comme libre , il se détermine et agit en conséquence de ce qu'il connait. Ainsi de son intelhgence et de sa hbérté naissent sa bonté, sa justice et sa miséricorde, sa providence, en un mot.

Le premier principe connaît et agit de manière qu'il ne passe pas de pensées en pensées, de desseins en desseins. Tout lui est présent, comme nous l'avons dit; et par conséquent c'est dans un instant qui n’a point de succession qu’il jouit de toutes ses idées, qu'il forme tous ses ouvrages. 1l est permanemment et tout à la fois tout :ce qu'il peut être, 1l est immuable; mais s’il crée par une action qui n’a ni commencement ni fin, comment les choses commencent-elles ? comment peuventelles finir ?

‘C’est que les créatures sont nécessairement limitées; ellesne sauraient être à la fois tout:ce qu’elles peuvent être : il faut qu’elle éprouvent des changemens successifs ; il faut qu'elles durent, et par conséquent il faut qu’elles commencent et qu ‘elles puissent finir.

Maïs s’il'est nécessaire quetout être limité dure, il ne l’est pas que la succession soit absolument la même dans tous, en sorte que la derée de l’un

réponde à la durée de l’autre, instans pourinstans. Quoique le monde et moi nous soyons créés dans la même éternité, nous avons chacun notre propre durée. Il dure par la succession de ses modes, je dure par la succession des miens; et parce que ces deux successions peuvent être l’une sans l’autre, il a duré sans moi ; je pourrais durer sans lui, et nous pourrions finir tous deux.

Il suffit donc de réfléchir sur la nature de la durée pour apercevoir, autant que notre faible vue peut le permettre, comment le premier principe, sans altérer son immutabilité, est libre de faire naître ou mourir les choses plus tôt ou plus tard. Cela vient uniquement du pouvoir qu’il a de changer la succession des modes de chaque substance. Que, par exemple, l’ordre de l’univers eût été tout autre, le monde , comme on l’a prouvé ailleurs", compterait des millions d'années, ou seulement quelques minutes, etc’estune suite del'ordre étabh que chaque chose naisse et meure dans le temps. La première cause est donc libre, paree qu’elle produit dans les créatures telle variation et telle succession qui lui plait; et elle estimmuable, parce qu’elle fait tout cela dans un instant qui coexiste à toute la durée des créatures. |

La limitation des créatures nous fait eoncevoir qu'on peut toujours leur ajouter quelque chose.

: Traité des Sensations , part. 1, ch. 4, $ 18.

La

On pourrait, par exemple, augmenter l'étendue de notre esprit, en sorte qu'il aperçüt tout à la fois cent idées, mille ou davantage , comme il en aperçoit actuellement deux. Mais par la notion que nous venons de nous faire du premier être, nous ne concevons pas qu'on puisse rien lui ajouter. Son intelligence, par exemple, ne saurait s'étendre à de nouvelles idées : elle embrasse tout. Il en est de même de ses autres attributs, chacun d’eux est infini. |

Il y a un premier principe ; mais n’y en a-tl qu’un ? Ÿ en aurait-il deux ou même davantage ? Examinons encore ces hypothèses.

S'il y:a plusieurs premiers principes, ils.sont indépendans ; car ceux qui seraient subordonnés ne seraient pas les premiers ; mais de là il s'ensuit, 1° qu'ils ne peuvent agir les uns sur les autres ; 2° qu'il ne peut y avoir aucune communication entre eux ; 3° que chacun d'eux existe à part, sans savoir seulement que d’autres existent ; 4° que la ” connaissance et l’action de chacun se borne à son propre ouvrage ; 5° enfin que , n’y ayant point de subordination entre eux, il ne saurait y en avoir entre les choses. qu’ils produisent.

Ce sont là autant de vérités incontestables ; car il ne peut y avoir de communication entre les deux êtres , qu’autant qu’il y a quelque action de l’un à l’autre. Or un étre ne peut voir et agir qu’en Jui-même, parce qu'il ne peut l’un et l’autre que

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là où il est. Sà vue et son action ne peuvent avoir d’autre terme que sa propre substance et l'ouvrage qu’elle renferme. Mais l'indépendance où seraient plusieurs premiers principes les mettrait nécessairement les uns hors des autres; car l’un ne pourrait être dans l’autre , ni comme partie , ni comme ouvrage. Il n’y aurait donc entre eux ni connaissance n1 action réciproque ; ils ne pourraient ni concourir ni se Combattre; enfin chacun se croirait seul, et ne soupçonnerait pas qu'il eût des égaux. |

Il n’y a donc qu’un premier principe par rapport à nous et à toutes les choses que nous connaissons, puisqu'elles ne forment avec nous qu'un seul et même tout. Concluons même qu'il »’'y en a qu'un absolument : que serait-ce en effet que deux premiers principes, dont l’un serait où l’autre ne serait pas, verrait et pourrait ce dont l’autre n'aurait aucune connaissance et sur quoi il n’aurait aucun pouvoir ? Mais il est inutile de s'arrêter à une supposition ridicule, que personne ne défend, qui n’était pas même venue encore dans l'esprit d’aucun philosophe , et qui semble la seule absurdité qui leur ait échappé. En effet, on n'a jamais admis plusieurs premiers principes que pour les faire concourir à un même ouvrage : or j'ai prouvé que ce concours est impossible.

Une cause première, indépendante, unique, immense , éternelle , toute-puissante, immuable,

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intelligente , libre ; et dont la providence s’étend à tout : voilà la notion la plus parfaite que nous puissions , dans cette vie, nous former de Dieu. À la rigueur , l’athéisme pourrait être caractérisé par le retranchement d’une seule de ses idées ; mais la société, considérant plus particulièrement la chose par rapport à l’effet moral, n’appelle athées que ceux qui nient la puissance , l'intelligence, la liberté, ou, en un mot, la providence de la première cause. Si nous nous conformons à ce langage, je ne puis croire qu'il y ait des peuples athées. Je veux qu'il y en ait qui n'aient aucun culte, et qui même n'aient point de nom qui réponde à celui de Dieu. Mais est-il un homme, pour peu qu'il soit capable de réflexion, qui ne remarque sa dépendance , et qui ne se sente naturellement porté à craindre et à respecter les ètres dont il croit dépendre ? Dans les momens où il est tourmenté par ses besoins, ne s’humiliera-t-il pas devant tout ce qui lui paraît la cause de son bonheur ou de son malheur ? Or ces sentimens n’emportent-ils pas que les êtres qu'il craint et qu'il respecte sont puissans , intelligens et hbres ? Il a donc déjà sur Dieu les idées les plus nécessaires par rapport à l'effet moral. Que cet homme donne ensuite des noms à ces êtres, qu'il imagine un culte, pourra-t-on dire qu’il ne connait la Divinaté que de ce moment, et que jusque-là 1l a été athée? Concluons que la connaissance de Dieu

est à la portée de tous. les hommes, e’est-à-dire, une connaissance proportionnée à l’intérét de la société.

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