‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 95 sur 120 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Æormment l'homme acquiert la connaissance des principes de la morale.

L'expérience ne permet pas aux hommes d'ignorer combien ils se nuiraient, si chacun, voulant s’occuper de son bonheur aux dépens de celui des autres, pensait que toute action est suffisamment bonne dès qu’elle procure un bien physique à celui qui agit. Plus ils réfléchissent sur leurs besoins , sur leurs plaisirs, sur leurs peines et sur toutes les circonstances par où ils passent , plus ils sentent combien il leur est nécessaire de se donner des secours mutuels. Ils s'engagent donc réciproquement ; 1ls conviennent de ce qui sera permis ou défendu , et leurs conventions sont autant de lois auxquelles les actions doivent être subordonnées ; c’est là que commence la moralité.

Dans ces conventions, les hommes ne croiraient voir que leur ouvrage , s'ils n'étaient pas capables de s'élever jusqu’à la Divinité : mais 1ls reconnaissent bientôt leur législateur dans cet être suprême qui, disposant de tout , est le seul dispensateur

4ho TRAITÉ

des biens et des maux. Si c’est par lui qu'ils existent et qu'ils se conservent, ils voient que c’est à lui qu’ils obéissent lorsqu'ils se donnent des lois. Ils les trouvent, pour ainsi dire, écrites dans leur nature. | |

En effet, il nous forme pour la société, il nous donne toutes les facultés nécessaires pour découvrir les devoirs du citoyen. Il veut donc que nous remplissions ces devoirs : certainement il ne pouvait pas manifester sa volonté d’une manière plus sensible. Les lois que la raison nous prescrit sont donc des lois que Dieu nous impose lui-même ; et c’est ici que s'achève la moralité des actions.

Il y a donc une loi naturelle, c’est-à-dire une loi qui a son fondement dans la volonté de Dieu, et que nous découvrons par le seul usage de nos facultés. Il n’est même point d'hommes qui ignorent absolument cette loi : car nous ne saurions formerune société, quelqueimparfaite qu’elle soit, qu’aussitôt nous ne nous obligions lesuns à l'égard - des autres. S'il en est qui veulent la méconnaiître, ‘ils sont en guerre avec toute la nature, ilssont mal avec eux-mêmes ; et cet état violent prouve la vérité dela loi qu'ils rejettent, et l’abus qu'ils font de leur raison. |

Il ne faut pas confondre les moyens que nous avons pour découvrir cette loi avec le principe qui en fait toute la force. Nos facultés .sont les moyens pour |a connaître, Dieu est le seul prin-

DES ANIMAUX. 4x

cipe d’où elle émane. Elle était en lui avant qu'il créät l’homme : c’est elle qu’il a consultée lorsqu'il nous a formés , et c’est à elle qu'il a voulu nous assujettir.

Ces principes étant établis, nous sommes capables de mérite ou de démérite envers Dieu même : il est de sa justice de nous punir ou de nous récompenser.

Mais ce n’est pas dans ce monde que les biens et les maux sont proportionnés au mérite et au démérite. Il y a donc une autre vie où le juste sera récompensé , où le méchant sera puni; et notre âme est immortelle.

Cependant si nous ne considérons que sa nature , elle peut cesser d’être. Celui qui la créée peut la laisser rentrer dans le néant. Elle ne continuera donc d'exister que parce que Dieu est juste. Mais par là l’immortalité lui est aussi assurée que si elle était une suite de son essence.

Il n’y a point d'obligation pour des êtres qui sont absolument dans l'impuissance de connaitre des lois. Dieu, ne leur accordant aucun moyen pour se faire des idées du juste et de Pinjuste, démontre qu’il n’exige rien d’eux, comme il fait voir tout ce qu'il commande à l’homme lorsqu'il le doue des facultés qui doivent l’élever à ces connaissances. Rien n’est donc ordonné aux bêtes, rien ne leur est défendu; elles n’ont de règles que la force. Incapables de mérite et de démérite,

elles n’ont aucun droit sur la justice divine. Leur âme est donc mortelle,

Cependant cette âme n’est pas matérielle, et l’on concluera sans doute que la dissolution du corps n’entraine pas son anéantissement. En effet ces deux substances peuvent exister l’une sans l’autre ; leur dépendance mutuelle n’a lieu que parce que Dieu le veut, et qu'autant qu'il le veut. mais l'immortalité n'est naturelle à aucune des deux; et si Dieu ne l'accorde pas à l’âme des bêtes , c’est uniquement parce qu'il ne la lui doit pas.

Les bètes souffrent, dira-t-on : or comment concilier avec la justice divine les peines auxquelles elles sont condamnées? Je réponds que ces peines leur sont en général aussi nécessaires que les plaisirs dont elles jouissent : c'était le seul moyen de les avertir de ce qu’elles ont à fuir. Si elles éprouvent quelquefois des tourmens qui font leur malheur ; sans contribuer à leur conservation, c’est qu'il faut qu’elles finissent , et que ces tourmens sont d’ailleurs une suite des lois physiques que Dieu a jugé à propos d'établir, et qu'il ne doit pas changer pour elles.

Je ne vois donc pas que pour justifier la Providence, il soit nécessaire de supposer avec Mallebranche que les bêtes sont de purs automates. Si nous connaissions les ressorts de la nature, nous découvririons la raison des effets que nous avons

de leur douleur ou de leur plaisir, celles qui continuent de vivre ne portent plus leur attenon sur celles qui ne sont plus. D'ailleurs toujours entraînés au dehors par leurs besoins, incapables de réfléchir sur elles-mêmes, aucune ne se dirait en voyant ses semblables privées de mouvement : Æles ont fini, je finirai comme elles. Elles n’ont donc aucune idée de la mort ; elles ne connaissent la vie que par sentiment; ellesmeurent sans avoir prévu qu'elles pouvaient cesser d’être ; et lorsqu'elles travaillent à leur conservation, elles ne sont occupées que du soin d’écarter la douleur.

Les hommes au contraire s’observent réciproquement dans tous les instans de leur vie, parce qu'ils ne sont pas bornés à ne se communiquer que les sentiméns dont quelques mouvemens ou quelques cris inarticulés peuvent étre les signes. Ils se disent les uns aux autres tout ce qu'ils sentent et tout ce qu’ils ne sentent pas. Ils s’apprennent mutuellement comment leur force s'accroît, s’af- Riblit, s'éteint. Enfin, ceux qui meurent les premiers disent qu’ils ne sont plus, en cessant de dire

qu'ils existent, et tous répètent bientôt: Un Jour

donc ñous ne serons plus.

L'amour-propre, par conséquent, n est pas pour l'homme le seul désir d’éloigner la douleur, c’est

encore le désir de sa conservation. Cet amour se

développe , s'étend, change de caractère suivant

nn]

hh4 TRAITÉ bêtes; il nous reste à chercher en quoi nos passions ‘différent des leurs.

Les bêtes n’ayant pas notre réflexion, notre discernement, notre goût, notre invention, et étant bornées d’ailleurs par la nature à un petit nombre de besoins , il est bien évident qu’elles ne sauraient avoir toutes nos passions.

L'amour - propre est sans doute une passion commune à tous les animaux , et c'est de lui que naissent tous les autres penchans.

Mais il ne faut pas entendre par cet amour le désir de se conserver. Pour former un pareil désir, il faut savoir qu’on peut périr; et ce n’est qu'après avoir été témoins de la perte de nos semblables que nous pouvons penser que le même sort nous attend. Nous apprenons au contraire en naissant que nous sommes sensibles à la douleur. Le premier objet de l’amour-propre est donc d'écarter tout sentiment désagréable ; et c'est par là qu’il tend à la conservation de l'individu.

Voilà vraisemblablement à quoi sebornel'amour. propre des bêtes. Comme elles ne s’affectent réciproquement que par les signes qu’elles donnent

sensation plus forte que les autres et qui se renouvelle à tout instant ? (In-4°, tom. 4, p.77; in-12, tom. 7, p. 109.)

Sans doute c’est autre chose. Un homme violemment attaqué de la goutte a une sensation plus forte que les autres et qui se renouvelle à tout instant. La goutte est donc une passion. Une passion est un désir dominant tourné en habitude. Voy. le Traité des Sensations.

de leur douleur ou de leur plaisir, celles qui continuent de vivre ne portent plus leur attention sur celles qui ne sont plus. D'ailleurs toujours entraînés au dehoïs par leurs besoins, incapables de réfléchir sur elles-mêmes, aucune ne se dirait en voyant ses semblakles privées de mouvement : Elles ont fini, je finirai comme elles. Elles n’ont donc aucune idée de la mort ; elles ne connaissent la vie que par sentiment’; ellesmeurent sans avoir prévu qu’elles pouvaient cesser d’être ; et lorsqu'elles travaillent à leur conservation, elles ne sont occupées que du soin d’écarter la douleur. | |

Les hommes au contraire s’observent réciproquement dans tous les instans de leur vie, parce qu'ils ne sont pas bornés à ne se communiquer que les sentimèns dont quelques mouvemens ou quelques cris inarticulés peuvent étre les signes. Ils se disent les uns aux autres tout ce qu’ils sentent et tout ce qu'ils ne sentent pas. Ils s’'apprennent mutuellement comment leur force s’accroit, s’affaiblit, s'éteint. Enfin, ceux qui meurent les premiers disent qu’ils ne sont plus, en cessant de dire qu'ils existent , et tous répètent bientôt: Un jour donc ñous ne serons plus.

L'amour-propre, par conséquent, n est pas pour l’homme le seul désir d’éloigner la douleur, c'est

encore le désir de sa conservation. Cet amour se

développe, s'étend, change de caractère suivant

les objets; il prend autant de formes différentes qu'il y a de manières de se conserver, et chacune de ces formes est une passion particulière...

Il est inutile de s'arrêter ici sur toutes ces passions. On voit aisément comment dans-la société la multitude des besoins et la différence des conditions donnent à l'homme des passions dont les bêtes ne sont pas susceptibles.

Mais notre amour-propre a encore un caractère qui ne peut convenir à celui des bêtes. Il est vertueux où vicieux , parce que nous sommes Capables de connaître nos devoirs et de remonter jusqu’aux principes de la loi naturelle. Celui des bêtes est un instinct qui n’a pour objets que des biens et des maux physiques,

De cette seule différence naissent pour nous des plaisirs et des peines dont les bêtes ne sauraient se former d'idées : car les inclinations vertueuses sont une source de sentimens agréables, et les in- clinations vicieuses sont une source de sentimens désagréables.

Ces sentimens se renouvellent souvent, parce que, par la nature de la société, il n’est presque pas de momens dans la vie où nous n’ayons occasion de faire quelque action vertueuse ou vicieuse. Par là1ls donnent à l’âme wne activité dans laquelle tout l’entretient, et dont nous nous faisons bientôt un besoin.

Dès lors 1 n’est plus possible de combler tous

nos désirs : au contraire, en nous donnant la jouissance de tous les ohjets auxquels ils nous portent, on nous mettrait dans l'impuissance de satisfaire au plus pressant de tous nos besoins, celui de désirer. On enleverait à notre àme cette activité qui lu: est devenue nécessaire ; il ne nous resterait qu’un vide accablant, un ennui de tout et de nous-mêmes.

Désirer est donc le plus pressant de tous nos besoins : aussi À peine un désir est satisfait, que nous en formohs un autre. Souvent nous obéissons à plusieurs à la fois, ou, si nous ne le pouvons pas, nous ménageons pour un autre temps ceux auxquels les circonstances présentes ne nous permettent pas d'ouvrir notré âme. Ainsi nos passions se renouvellent, se succèdent, se multiplient, et nous ne vivons plus que pour désirer et qu'autant que nous désirons.

La connaissance des qualités morales des objets est le principe qui fait éclore d’un mème germe cette multitude de passions. Ce germe est le même dans tous les animaux, c’est l’'amour-propre; mais le sol, si j'ose ainsi parler, n’est pas propre à le rendre partout également fécond. Tandis que les qualités morales, multipliant à notre égard les rapports des objets, nous offrent ‘sans cesse de nouveaux plaisirs, nous menacent de nouvelles peines, nous font une infinité de besoins , et par là nous intéressent , nous lient à tout ; l'instinct

des bêtes, borné au physique, s'oppose non-seulement à la naissance de bien des désirs, il diminue encore le nombre et la vivacité des sentimens qui pourraient accompagner les passions, c’est-àdire qu'il retranche ce qui mérite principalement . de nous occuper, ce qui seul peut faire le bonheur ou le malheur d’un être raisonnable. Voilà pourquoi nous ne voyons dans les actions des bêtes qu’une brutalité qui avilirait les nôtres. L'activité de leur âme est momentanée ; elle cesse avec les . besoins du corps, et ne se renouvelle qu'avec eux. Elles n’ont qu'une vie empruntée, qui, uniquement excitée par l'impression des objets sur les sens, fait bientôt place à une espèce de léthargie. Leur espérance, leur crainte, leur amour, leur haine, leur colère, leur chagrin, leur tristesse, ne sont que des habitudes qui les font agir sans ré: flexion. Suscités par les biens et par les maux physiques, ces sentimens s’éteignent aussitôt que ces biens et ces maux disparaissent. Elles passent donc la plus grande partie de leur vie sans rien désirer ; elles ne sauraient imaginer ni la muiltitude de nos besoins, ni la vivacité avec laquelle nous voulons tant de choses à la fois. Leur âme s’est fait une habitude d’agir peu : en vain voudrait-on faire violence à leurs facultés, il n’est pas possible de leur donner plus d'activité.

Mais l’homme, capable de mettre de la délicatesse dans les besoins du corps, capable de se faire

des besoins d’une espèce toute différente, a toujours dans son âme un principe d'activité qui ag de lui-même. Sa vie est à lui ; il continue de réfiléchir et de désirer dans les momens mêmes où son corps ne lui demande plus rien. Ses espérances, ses craintes, son amour, sa haine, sa colére, son chagrin , sa tristesse, sont des sentimens raisonnés qui entretiennent l’activité de son âme, et qui se nourrissent de tout ce que les circonstances peuvent leur offrir.

Le bonheur et le malheur de l’homme différent donc bien du bonheur et du malheur des bétes. Heureuses lorsqu'elles ont des sensations agréables, malheureuses lorsqu'elles en ont de désagréables, il n’y a que le physique de bon ou de mauvais pour elles. Mais, si nous exceptons les douleurs vives, les qualités physiques comparées aux qualités morales s'évanouissent , pour ainsi dire, aux yeux de l'homme. Les premieres peuvent commencer notre bonheur ou notre malheur, les dernières peuvent seules mettre le comble à l’un ou à l’autre; celles-là sont bonnes ou mauvaises sans doute, celles-ci sont toujours meilleures qu’elles ou pires : en un mot, le moral, qui dans le principe n’est que laccessoire des passions, devient le principal entre les mains de l’homme :. |

: Selon M. de Buffon, il n’y a que le physique de l'amour qui soit bon, le moral n’en vaut rien. (In-4°, tom. 4, p. 80;

Page 1