‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 97 sur 120 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Système des habitudes dans tous les animaux; comment il peut être vicieux ; que l’homme a l’avantage de pouvoir corriger ses mauvaises habitudes. |

Tout est lié dans l'animal ; ses idées et ses. facultés forment un système plus ou moins parfait.

Le besoin de fuir la peine et de rechercher le plaisir veille à l'instruction de chaque sens, détermine l’ouie, la vue, le goût et l'odorat à prendre des leçons du toucher, fait contracter à l'âme et au corps toutes les habitudes nécessaires à la con: servation de l'individu, fait éclore cet instinct qui guide les bêtes, et cette raison qui éclaire l’homme lorsque les habitudes ne suffisent plus à lg conduire; en un mot, il donne naissancé à toutes los facultés. :

J'ai fait voir que les suites d'idées que’ l'âme

apprend à parcourir, et les suites- de mouvemens que le corps apprend à répéter, sont les seules causes de ces phénomènes ; et que les unes et les autres varient suivant la différence des’ passions. Chaque passion suppose donc dans l’âme une suite d'idées qui lui est propre, et dans le corps une suite correspondante de mouvemens. Elle commande à toutes ces suites: c'est un premier mobile qui, frappant un seul ressort, donne le mouvement à tous; et l’action se transmet avec plus ou moins de vivacité, à proportion que la passion est plus forte, que les idées sont plus liées, et que le corps obéit mieux aux ordres de l’âme.

Il arrive cependant du désordre dans le système des habitudes de l’homme; mais ce n’est pas que nos actions dépendent de plusieurs principes : elles n’en ont qu'un, et ne peuvent en avoir qu'un. C’est donc parce qu’elles ne conspirent pas toutes également à notre conservation, c'est parce qu'elles ne sont pas toutes subordonnées à une même fin; et cela a lieu lorsque nous mettons nôtre plaisir dans des objets contraires à notre vrai bonheur. L'unité de fin, jointe à l’unité de principe, est donc ce qui donne au système toute la perfection possible.

- Mais parce que nos habitudes se mültiphent infiniment, le système devient si compliqué, qu’il y a difficilement entre toutes les parties un accord parfait. Les habitudes qui, à certains égards, cons-

pirent ensemble, se nuisent à d’autres égards. Les

mauvaises ne font pas tout le mal qu’on en pourrait

cramdre , les bonnes ne font pas tout le bien qu’on en pourrait espérer : elles.se combattent mutuellement, et c’est la source des contradictions que nous" éprouvons quelquefois. Le système ne continue à se soutenir que parce que le prinçipe est le même , et que les habitudes, qui ont pour fin la conservation de l’homme, sont encore les. plus fortes.

Les habitudes des bètes forment un système

moins compliqué, parce qu'elles. sont en plus petit nombre. Elles ne supposent que peu. de besoins, encore sont-ils ordinairement faciles à satisfaire. Dans. chaque espèce les intérêts se croisent donc rarement. Chaque individu tend à sa conservation d’une manière simple et toujours uniforme; et comme il a peu de combats avec les autres, il en a. peu avec lui-même : car la principale source de nos contradictions intérieures, c’est la difficulté de concilier nos intérêts avec: ceux de nos concitoyens. - L'avantage qu'ont les bêtes à cet égard m'est qu'apparent, puisqu'elles sont bornées à l'instinct par les mêmes causes qui mettent des bornes à leurs besoins. Pour reconnaître combien notresort est préférable, il suffit de considérer avec quelle supériorité nous pouvons nous-mêmes régler nos pensées.

Si une passion vive agit sur une suite d'idées, dont la liaison eët tournée en habitude, jeconviens qu'il semble alors qu’une cause supérieure agit en nous sans nous : le corps et l'âme se conduisent par instinct , et nos pensées naissent comme des inspirations. °

Mais si les passions sont faibles, si les idées sont peu liées, si nous remarquons que, pour agir plus sûrement, il en faut acquérir de nouvelles, si le corps résiste à nos désirs, dans chacun de ces Cas nous reconnaissons que c'est nous qui comparons et qui jugeons : nous allons d’une pensée à uheaütre avecchoix, nous agissons avécréfiexion; bien loin de sentir le poids d’une impulsion étrangere, nous sentons que nous détermmons nousmêmes nos mouvemens, et c’est alors que K raïson éxerce son empire.

LA Îtaison des idées est donc pour nous une source d'avantages et d'inconvéniens ‘. Si on la détruisait entièrement, il nous serait impossible d'acquérir l'usage de nos facultés : nous ne saurions seulement pas nous servir de nos sens.

Stelle se formait avec moins de facilité et moins de force, nous re contractérions pas autant d'habitudes différentes, et cela serait aussi contraire aux bonnes qu'aux mauvaises. Comme alors il y

? Voyez à ce sujet l’A#rt de Penser, part. 1, ch. 5.

Locke ni personne n'avait connu toute l'étendue du principe de la liaison des idées.

aurait en noûs peu de grands vices, fl ÿ aurait aussi peu de grandes vertus; et comme nous tomberions dàns moins d’erréurs, nous sertons aussi moins proprés à connaître la vérité. Au fiéu dè nous égarer en adoptant des opimons , nous ñoùs égarerions faute d'en avoir. Nous ve serions pas sujets à ces illusions qui nôus font quelquefois prendre le mal pour le bien : nous lé serions à cette ignorance qui empêche de disceïner en général l’un de l’autre.

Quels que soient donc les effets qué produise cette liaison , il fallait qu’elle fût le ressort de tout ée qui est én nous : il suffit que nous en puissions prévenir lés abus üu y remédier. Or nôtre intérêt bien entendu nous forte À corriger nos méchantés habitudes, à entretenir où mêrné fortifier les bonnes et à en acquérir de iheilleures. Si nous recherchons la cause de nos égaremens, nous découviirons comment il est possible de les éviter.

Lés passibhs vicieuses supposelit toujours quelques faux jugémiens. La fauséeté de l'esprit est dohc la prerhière habitude qu’il faut trävailler à détruire.

Dans l’enfance, tous les hommes äuraient nàturellement l'esprit juste , s'ils ne jugeaient que des choses qui ont un rappoit plus immédiät à leur conservation. Leurs besoitis demandent d'eux dés opérätiohs si simples; les circonstances variént si peu à leur égard.et se répètent si souvent, que

Â56 TRAITÉ oo

leurs erreurs doivent être rares’, et que l'expérience ne peut manquer de les en retirer.

Avec l’âge nos besoins se multiplient, les circonstances changent davantage, se combinent de mille manières , et plusieurs nous échappent souvent. Notre esprit, incapable d'observer avec ordre toute cette variété, se perd dans une multitude de considérations.

Cependant les derniers besoins que nous nous sommes faits sont moins nécessaires à notre bon:bheur , et nous sommes aussi moins difficiles sur les moyens propres à les satisfaire. La curiosité nous invite à nous instruire de mille choses qui nous sont étrangères ; et, dans l'impuissance où nous sommes de porter de nous-mêmes des jugemens, nous consultons nos maitres , nous jugeons d’après eux., et notre esprit commence à devenir faux. |

L’âge des passions fortes arrive , c’est le temps de nos plus grands égaremens. Nous conservons nos anciennes erreurs, nous en adoptons de nouvelles : on dirait que notre plus vif intérêt est d’abuser de notre raison, et c’est alors que le système de nos facultés est plus imparfait.

Il y a deux sortes d'erreurs; les unes appartiennent à la pratique, les autres à la spéculation.

Les premières sont plus aisées à détruire, parce que l'expérience nous apprend souvent que:les moyens que nous employons pour être heureux

sont précisément ceux qui éloignent notre bonheur. Ils nous livrent à de faux biens qui passent rapidement , et qui ne laissent apres eux que la douleur ou la honte.

Alors nous revenons sur nos premiers jugemens, nous révoquons en doute des maximes que nous avons reçues sans examen, nous les rejetons et nous détruisons peu à peu le principe de nos égaremens.

S'il y a des circonstances délicates où ce dis-

cernement soit trop difficile pourlegrand nombre, h loi nous éclaire. Si la loi n’épuise pas tous les as, il est des sages qui l'interprètent, et qui, communiquant leurs lumières, répandent dans la société des connaissances qui ne permettent pas à l’honnète homme de se tromper sur ses devoirs. Personne ne peut plus confondre le vice avec la vertu; et s’il est encore des vicieux qui veuillent s’excuser, leurs efforts mêmes prouvent qu'ils se sentent coupables.

Nous tenons davantage aux erreurs de spécuhtion, parce qu'il est rare que l’expérience nous les fasse reconnaître ; leur source se cache dans nos premières habitudes. Souvent, incapables d'y remonter , nous sommes comme dans un labyrinthe dont nous battons toutes les routes ; et si nous découvrons quelquefois nos méprises , nous ne pouvons presque pas comprendre @mment il nous serait possible de les éviter. Mais ces erreurs

458 , … \TRATTÉ

sont peu dangereuses, si elles n'influenñt pas dans notre conduite ; et si elles y influent, l’expérience peut encore les corriger.

Il me semble que l'éducation pourrait prévenir là plus grande partie de nos erreurs. Si dans l’enfance nous avons peu de besoins, si Pexpérience veille alors sur nous pour roûs avertir de nos fausses démarches, notre esprit conserverait sa première justesse, pourvu qu’on eût soin de nous donner beaucoup de connaissances pratiques , et de les proportionner toujours aux nouveaux besoins qué nous avons occasion de contracter.

Il faudrait craindre d'étouffer. notre curiosité en n’y répondant pas; mais il ne faudrait pas aspirer à la satisfaire entièrement. Quañd ün enfant veut savoir dés choses encore hors de $a portée, les meilleures raisons né sont pour lui que dés idées vagues; ét les mauvaises, donton ñte cherche que trop.souvent à le contenter, sont des préjugés dont il lui sera peut-être impossible de se défaire. Qu'il $erait sage de laisser subsistèr uhé partie dé sa curiosité, de ne pas lui dite tout et de ne lui rieh dire que de vrai! Il est bien plus avantageux pour lui de désirer encore d'apprendre, que de se croire instruit lorsqu'il ne Fest pas; ou, ce qui est plus ordinaire, lorsqu'il l’est tal.

Les premiers progrès de cette éducation setaient à la vérité bien lents. On ne verrait pas de tes prodiges prématurés d'esprit qui deviennent, après

DES ANIMAUX. 459 quelques années, des prodiges dé bêtise; mais on verrait ue raison dégagée d'erreurs, et capable par conséquent de s'élever à bien des connaissances.

L'esprit de l'homme we deinande qu’à s'instruire. Quoïque aride dans les commencemens, H devient bientôt fécomd par l'action des sens, et il s'ouvre à l'influence de tous les objets capables de susciter en lui quelque fermentation. Si la culture ne se hâte donc’ pas d’étouffer les mauvaises semences , il s'épuisera pour produire des plantes peu salutaires, souvent dangereuses, et qu'on n'arrachera qu'avec de grands efforts.

C'est à nous à. suppléer à ce que l'éducation n’a pas fait. Pour cela, il faut de bonne heure sétudier à diminuer notre confiance. Nous y téussirons si nous nous rappelons continuéllement Les erreurs de pratique que notre expérience ne nous permet pas de mous cacher ; si nous con sidérons cette multitude d'opinions qui, divisant les hommes, égarent le plus grand nombre, et si hous jetons surtout les yeux sur les méprises des plus grands génies.

On aura déjà fait bien du progrès quand on sera parvenu à se méfier de ses jugemens, et 1l restera un moyen pour acquérir toute la justesse

dont on peut être capable. A la vérité il est long, |

Péaible même ; mais enfin c’est le seul. | Il faut commencer par ne tenir aucun coffipte

des connaissances. qu’on a acquises, reprendre dans chaque genre et avec ordre toutes les idées qu'on doit se former, les déterminer avec précision , les analiser avec exactitude, les comparer par toutes les faces que l’analise y fait découvrir, ne comprendre dans ses jugenrens que les rapports qui en résultent de ces comparaisons : en un mot ik faut, pour ainsi dire, rapprendre à toucher , à voir, à juger ; il faut construire de nouveau le système de toutes ses habitudes x.

Ce n’est pas qu'un esprit juste ne se permette quelquefois . de hasarder des jugemens sur des choses qu'il n'a pas encore assez examinées. Ses idées peuvent être fausses; mais elles peuvent aussi être vraies, elles le sont même souvent : car 1] a ce discernement qui presse la vérité avant de l'avoir saisie. Ses vues, lors même qu'il se trompe , ont l'avantage d'être ingénieuses, parce qu'il est difficile qu’elles soient inexactes à tous égards. Il est d’ailleurs le premier à reconnaitre qu'elles sont hasardées : ainsi ces erreurs ne sauraient être dangereuses , Souvent même elles sont utiles. |

Au reste, quand nous demandons qu’on tende à toute cette justesse, nous demandons beaucoup pour obtenir au moins ce qui est nécessaire. Notre

: C’est sous ce point de vue que j'ai travaillé à mon Cours

d'Études, au Traité des Sensations, et en général à tous mes ouvrages.

principal objet, en travaillant aux progrès de notre raison, doit être de prévenir ou de corriger les vices de notre âme. Ce sont des connaissances pratiques qu’il nous faut, et il importe peu que nous nous égarions sur des spéculations qui ne sauraient influer dans notre conduite. Heureusement ces sortes de connaissances ne demandent pas une grande étendue d’esprit. Chaque homme a assez de lumières pour discerner ce qui est honnète; et s'il en est d’aveugles à cet égard, c’est qu'ils veulent bien s’aveugler.

Il est vrai que cette connaissance ne suffit pas pour nous rendre meilleurs. La vivacité des passions, la grande liaison des idées auxquelles chaque passion commande , et la force des habitudes que le corps et l’âme ont contractées de concert, sont encore de grands obstacles à surmonter.

Si ce principe, qui agit quelquefois sur nous aussi tyranniquement , se cachait au point qu'il ne nous fût pas” possible de le découvrir, nous aurions souvent bien de la peine à lui résister , et peut-être même ne le pourrions-nous pas; mais dès que nous le connaissons, il està moitié vamcu. Plus l’homme déméle les ressorts des passions, plus il lui est aisé de se soustraire à leur empire.

Pour corriger nos habitudes, il suffit donc de considérer comment elles s’acquièrent, comment, à mesure qu'elles se multiplient , elles se combattent, s’affaiblissent et se détruisent mutuelle-

ment. Car alors pous connaîïtrons les moyens propres à faire croitre les bonnes et à déracimer les mauvaises. |

Le moment favorable n’est pas celui où celles-ci agissent avec toute leur force ; mais alors lés passions tendent d’elles-mêmes à s’affaiblir , elles vont bientôt s'éteindre dans la jouissance. A la vérité elles renaitront. Cependant voilà un intervalle où le calme règne , et où la raison peut commander. Qu'on réfléchisse alors sur le dégoût qui suit le crime pour produire le repentr qui fait notre tourment , et sur le sentiment paisible et voluptueux quiaccompagne toute action honnète; qu'on se peigné vivement la considération de l’homme vertueux , la honte de l’homme vicieux ; qu’on se représente les récompenses et les châtimens qui leur sont destinés dans cette vie et dans l’autre. Si le plus léger malaise a pu faire naître nos premiers désirs et former nos premières habitudes, combien des motifs aussi puissdfis ne seront-ils pas propres à corriger nos vices?

Voilà déjà une premiere atteinte portée à nos mauvaises habitudes : un second moment favorable en pourra porter de nouvelles. Ainsi peu à peu ces penchans se détruiront, et de meilleurs s’éleveront sur leurs ruines.

À quelques momens près, oùles passions nous subjuguent , nous avons donc toujours dans notre raison et dans les ressorts mêmes de nos habitudes

DES ANIMAUX. 463 de quoi vaincre nos défauts. En un mot , lorsque nous sommes méchans, nous avons de quai devenir meilleurs.

Si dans le système des habitudes de l’homme il y à un désordre qui n’est pas dans celui des bêtes , 2 y a donc aussi de quoi rétablir l’ordre. H ne tient qu'à nous de jouir des avantages qu'il nous offre , et de nous garantir des inconvéniens auxquels il n’entraîne que trop souvent , et c’est par là que nous sommes infiniment supérieurs au reste des animaux.

PRE SAR DUR ER LR LR AL LRO LR

Page 1