CHAPITRE X
De l’entendement et de la volonté, soit dans l’homme, soit dans les bêtes.
En quoi l’entendement et la volonté des bêtes diffèrent-ils de l’entendement et de la volonté de l’homme ? Il ne sera pas difficile de répondre à cette question, si nous Commençons par nous faire des idées exactes de ces mots, entendement, volonté.
Penser, dans sa signification la plus étendue, c’est avoir des sensations, donner son attention, se ressouvenir, imaginer , comparer, juger, réfléchir, se former des idées, connaître , désirer, vouloir , aimer , espérer, craindre, c’est-à-dire que ce mot se dit de toutes les opérations de l'esprit.
Il ne signifie donc pas une manière d'être particulière : c’est un terme abstrait sous lequel on comprend généralement toutes les modifications de l'âme 1,
1 Cette pensée substantielle, qui n’est aucune des modifications de l'âme, 77ais qui est elle-méme capable de toute sorte de modifications , et que Mallebranche a prise pour l’essence de l'esprit {liv. 3, ch. 1), n’est qu’une abstraction réalisée. Aussi ne vois-je pas comment M. de Buffon a pu croire assurer quelque chose de positif sur l’âme lorsqu'il a dit : Æ//e n'a qu'une forme, puisqu'elle ne se manifeste que par une seule modification, qui est la pensée (in-4°, tom. 2, p. 430; in-12, tom. 4, p. 153); ou, comme il s'exprime quatre ou cinq pages après : Notre 4me n'a qu'une forme trés-sümple, trés-générale , trés-constante ; cette forme est la pensée. Je ne comprends pas non plus ce qu'il ajoute : L’dme s’unit intmement a tel objet qu'il lui plaît ; la distance, la grandeur, la figure, rien ne peut nuire à cette union lorsque l'âme la veut’; elle se fait et se fait en un instant... La volonté n'est-elle donc qu'un mouvement corporel, et la contemplation ur simple attouchement ? Comment cet attouchement pourrait-il se faire sur un objet éloigné, sur un sujet abstrait ? Comment pourrait-il s'opérer en un instant indivisible ? A-t-on jamais concu du mouvement sans qu'il y edi de Fespace et du temps? La volonté, si c'est un mouvement , n'est donc pas un mouvement matériel ; et st l’union de l'âme à son objet est un atiouchement, un contact, cet attouchement ne se Jait-i} pas au loin? Ce contact n'est-il pas une pénétration ?
Ainsi, quand je pense au soleil, mon âme s'en approche par un mouvement qui n'est pas matériel ; elle s’unit à lui par un attouchement qui se fait au loin, par un contact qui est une pénétration. Ce sont là sans doute des mystères ; mais la métaphysique est faite pour en avoir, et elle les crée toutes
‘les fois qu’elle prend à la lettre des expressions figurées.
On fait communément deux classes de ces modfications : l’une qu’on regarde comme la faculté qui reçoit les idées , qui en juge , et qu’on nomme entendement ; l'autre qu'on regarde comme un mouvement de l’âme et qu'on nomme volonté.
Bien des philosophes disputent sur la nature de ces deux facultés , et il leur est difficile de s’entendre, parce que , ne se doutant pas que ce ne sont que des notions abstraites, ils les prennent pourdes choses très-réelles qui existent en quelque sorte séparément dans l’âme, et qui ont chacune un caractére essentiellement différent. Les abstractions réalisées sont une source de vaines. disputes et de mauvais raisonnemens :.
Il est certain qu'il y a dans l’âme des idées, des jugemens, des réflexions ; et, si c’est là ce qu’on appelle entendement, il y a aussi un entendement en elle.
Mais cette explication est trop simple pour paraître assez profonde aux philosophes. Ils ne sont point contens lorsqu'on se borne à dire que nous avons des organes propres à transmettre des idées, et une âme destinée à les recevoir ; 1ls veulent
(Voyez à ce sujet le Traité des Systèmes.) L'âme s'unit à un objet, signifie qu’elle y pense, qu’elle s’occupe de l’idée qu’elle en a en elle-même, et cette explication toute vulgaire suffit pour faire évanouir ce mystère de mouvement, d’attouchement , de contact , de pénétration.
* Je l'ai prouvé, rt de penser, part. 1, ch. 8.