CHAPITRE XVI
Des lois de Dracon et de la légUlotion de Solon.
En limitant à plusieurs reprises la puissance w/dUSîtew. des archontes , les Athénien» , sans assurer leur liberté , n'avaient fait que donner des preuves de leur inquiétude. On eut dit que ces magistrats étaient seuls à redouter. Cependant leur faiblesse enhardissait les factions; et la république, qui craignait de confier l'autorité, obéissait aux différens partis qui se l'arrachaient tour à tour.
Las des dissensions , les Athéniens demandèrent m a^ant j. c enfin des lois à Dracon : mais ce citoyen ne répondit pas à l'opinion qu'ils en avaient conçue. En effet , il ne paraît pas avoir rien changé à la forme du gouvernement. Il humilia l'apéopage; il créa un nouveau tribunal, qui ne subsista pas long*temps; il punit de mort les fautes les plus légères, comme les plus grands forfaits : en un mot, il fit des loi^ qui, n'ayant de remarquable que leur cruauté, devinrent tout-à-fait inutiles; le non-usage les abrogea.
Xes désordres étant toujours les mêmes , Glon , cJÏSrt!So' allié de Théagène, tyran de Mégare, forma le projet *"**'"* " d'usurper la tyrannie, et se rendit maître de la citadelle. Il échoua k la vérité. A^iégé par les Athé-
niens , il fut forcé à prendre la fuite ; et ceux qui ne purent pas s'échapper avec lui , cherchèrent un asile dans le temple de Minerve.
Mégaclès , alors archonte , leur promit la vie, s'ils se livraient à lui ; et cependant lorsqu'il les eut en son pouvoir, il les fit massacrer. Les Athéniens ^ eurent horreur de cette trahison , et regardèrent la famille de cet archonte comme une race impie et maudite. Elle est connue sous le nom d'Alcméonide , qu'elle a pris d'Alcméon , fils de Mégaclès. Nous aurons bientôt occasion d'en parler.
L'entreprise de Cilon ouvrit les yeux ; mais il était difficile d'accorder les factions siu* la forme qu'on donnerait au gouvernement. Les habitans des montagnes se déclaraient pour la démocratie ; ceux de la plaine , pour l'oligarchie ; ceux de la côte , pour le gouvernement mixte ; et les pauvres , vexés par des dettes qu'ils ne pouvaient acquitter, demandaiéht un nouveau partage des terres. C'est dans ces circonstances que Solon fut choisi pour donner des lois à sa patrie. Il balança quelque temps à se charger de cette commission ; mais, élu archonte d'un consentement imanime , et revêtu de toute l'autorité nécessaire , il entreprit la ré- 5^4. forme du gouvernement.
^s«KÏ*'**** Après avoir cassé toutes les lois de Dracon , excepté celles qui concernaient les meurtriers , il donna un édit par lequel il déclara quittes tous les débiteurs. Cette première démarche rendit la li-
berté à plusieurs citoyens qui, dans l'impuissance de s'acquitter , avaient été forcés à se réduire en esclavage.
Il réserva les chaînes , les dignités et les magis^ tratures pour les citoyens riches , qu'il distribua en trois classes. Il mit dans la première ceux dont le revenu annuel montait à cinq cents mestires* Ceux qui en ava^nt trois cents, et qui pouvaient entretenir un cheval en temps de guerre, composaient la seconde. La troisième se forma de ceux qui n'en avoieilt que deux cents. Enfin, dans une quatrième furent compris les citoyens moins riches , les artisans qui vivaient de leur travail , les journaliers , tous les mercenaires en un mot.
Coux de cette dernière classe furent donc exclus de toutes les charges. Pour les dédommager, Sôlon leur accorda le droit de suffrages dans les assem* blées publiques, où se décidaient toutes les affaires; telles que la paix , la guerre , les alliances , le culte, les lois, les financer, l'élection des ma^ gistrats. Ces assemblées étaient même un tribunal suprême , auquel on pouvait appeler , etqui cassait ou confirmait les sentences rendues par les autres tribunaux. •
Vous voyez que le d^ommagement accordé
aux citoyens pauvres, était trop fort. Étant en
plus grand nombre , ils devaient avoir la plus
grande influence dans les assemblées. Leur donner m. a
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le droit de suf&rage , c'est par conséqueat confier les intérêts de la république à des citoyens qui , n'ayant rien à perdre , n'ont rien à ménager ; et i^ui , présumant q^ )es révolutions peuvent leur être favorables , les désirent , et n'attendent que le moment de les £aire naître.
Afin de prévenir ces inconvéniens , ou du moins afin de les diminuer, Solon donna pour conseil à la république, un sénat composé de quatre cents membres. Les tribus , qui étaient alor^ au nombe de quatre, en fournirent chacun cent. Dans la suite, les Athéniens seront distribués en dix tribus , chacune fournira cinquante sénateurs , et le nombre en sera porté à cinq cents.
Ce corps délibérait sur les affaires ; mais son avis p'était pas un décret qui fît loi : c'était un décret préparatoire. Il le fallait porter à l'assemblée du peuple , et il pouvait être rejeté comme agréé. Sur quoi Anacharsis , un Scythe qui était alors à Athènes, disait à Solon : J'admire que chez vous les sages niaient que le droit de délibérer y et que celui de décider soit réservé aux fous. On pourrait encore dire qu'un conseil de quatre cents personnes n'est pas un conseil de sages : il est trop nombreux. Quelque bien composé qu'on le suppose , il lui est très-diffîcile d'user du droit de délibérer : on peut même assurer qu'il en usera mal.
Pour mettre encore un frein à l'inquiétude du peuple, Solon rétablit l'aréopage. Il lui rendit tout
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son lustre : il le fit dépositaire des lois y et il lui donna l'inspection sur toute la police. Cependant, malgré ces pirécautions , le peuple restait le maître dugouvernement ; et Anacharsiâ àvaitraison de dire encore à Solon : Vos lois sont des toiles d' araignées ^ oïl les faibles seront pris , et que les forts briseront. Aussi ce législateur convenait-il qu'elles n'étaient ^ pas les meilleures possibles , mais les meilleures que les Athéniens fussent capables de recevoir.
La démocratie, comme nous l'avons remarqué, sobS"iînî"cil! n'a pas pour les petits états les mêmes inconvé- tioVr^Taê
* *■ * Ljcur|ac.
niens que pour les grands. Ce qu'il importait le plus aux Athéniens, c'était d'avoir de bonnes lois, des lois qui se fissent respecter, même d'un tyrai), s'il arrivait jamais qu'un citoyen usurpât la tyrannie. Or, c'est en quoi Solon a rendu le plus grand ' service à sa patrie. Comme mon dessein n'est pas d'entrer à ce sujet dans un grand détail , je ne cou- %^ sidérerai sa législaticti que par opposition à celle de Lycurgue; et nous tâcherons de prévoir les e£fet9 di£férens qui doivent naître de l'une et de l'autre.
Les exercices militaires étaient, comme nous > l'avons dit , f unique occupation des Spartiates : toute autre leur avait été interdite. Il ne leur était permis de s'appliquer ni à l'agriculture^ ni aux arts mécaniques, ni au commerce : d'ailleurs ils ne pouvaient avoir, aucune a£Eaire domestique, puisque tous les biens étaient en commun ; ils n'avaient pas même les^isoinsxlu ménage.
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Ils étaient donc fort désœuvrés. Il est vrai que Toisiveté a peu d'inconvéniens pour un peuple qui ne connaît pas le luxe : cependant il fallait y pourvoir. C'est pourquoi Lycurgue régla jusqu'aux actions les plus indifférentes de la vie privée. La règle fut 4a même pour tous les citoyens : elle les assujettit tous également; jusque-là que dans les salles communes , ou l'on se rassemblait par désœuvrement, les sujets de la conversation étaient déterminés par la loi.
Accoutumés dès l'enfance à la même règle et la même discipline, les Lacédémoniens seront donc austères, constans dans leurs résolutions, excellens soldats. Toujours conduits parle même esprit, ils auront plus de tenue , et par conséquent des succès plus assurés.
. Méprisant les arts, ils mépriseront les peuples «:i <[ui les cultivent ; et pour peu qu'ils aient sur eux quelque avantage, ils seroftt fiers et impérieux avec eux comme avec leurs Ilotes.
N'étant que soldats , ils ne connaîtront que la force : l'utilité de la république sera leur unique loi. Ils seront donc perfides et cruels. Tel sera leur caractère : l'histoire ne le confirme que trop. -
Les inconvéniens de l'oisiveté auraient été grands dans une république telle qu'Athènes : car les citoyens pauvres, qui n'auraient subsisté d'aucun travail , n'aufaient trouvé de ressources que dans les troubles. Aussi Solon voulut que tous fus*
sent également occupés. Le fils, par la loi pétait dispensé de nourrir un père qui ne lui avait fait apprendre aucun métier. L'aréopage avait été préposé pour prendre connaissance des moyens dont chaque citoyen subsistait. Cette loi était d'autant plus sage, que le terrain aride de l'Attique faisait une nécessité de tourner l'industrie des habitans aux arts et au commerce.
Il fallait donc s'occuper à Xthènes : mais chacun avait le choix de ses occupations. Ainsi la liberté , le besoin , la loi , tout favorisait les arts. Ils fleiuriront par conséquent, et on peut prévoir que les Athéniens excelleront dans tous les genres.
Aussi jaloux de leur liberté que les Spartiates, ils ne seront pas moins courageux ; et ils auront des mœurs plus douces , parce qu'ils s'occuperont des arts utiles et agréables. Plus justes appréciateurs des talens , ils les estimeront davantage. Ils en seront plus généreux , et dès qu'ils seront plus généreux , ils seront aussi plus humains , plus bienfaisans, plus équitables : ils aiu*ont en un mot toutes les vertus sociales..
Mais parce que la forme de leur gouvernement entretiendra leur inquiétude, ils seront légers, inconstans , amateurs du merveilleux , capricieux, frivoles, emportés; et parce qu'ils ne cesseront pas d'être humains et généreux , ils seront quelquefois honteux de leurs emportemens. Vous
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jugez qu'avec ce caractère , ils finiront par avoir tous les vices du luxe.
C'est assez vous faire connaître la législation de Lycurgue et celle de Solon, que de vous montrer d'avance les effets qui naîtront de l'une et de l'autre. Vos lectures, Monseigneur, achèveront de vous instruire à cet égard , et je dois me borner à des observations géiiiérales.
Fitti qne %t Lcs dcmicrs siècles oue nous avons parcourus ,
Mni propo»*e« * * '
tlltn!^ *" seraient peu dignes d'attention , s'ils n'avaient pas produit ces deux législateurs : mais ils les ont produits, et il semble que Lyciu*gue et Solon suffisent pour remplir ce long intervalle. Le premier a donné dans les Spartiates un modèle subsistant des talens militaires et des vertus guerrières : le second a développé dans les Athéniens le germe de toutes les vertus sociales et des talens de toute espèce. Il est l'époque où la Grèce a commencé à produire de grands hommes en tous genres. •
Parce que les moeurs assurent seules la durée d'un gouvernement ,* tous deux ont donné leurs soins à l'éducation des citoyens, quoique avec des vues différentes. A Sparte, les enfans, élevés par l'état , ne prenaient que les habitudes utiles à la patrie. I^ république veillait sur leurs exercices, sur leurs actions, sur leurs discours. Rien n'était indifférent : tout était réglé par la loi ; et les citoyens s'accoutumaient dès l'enfance à la
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même façon de penser, comme à la même façon d'agir.
Une parfaite égalité pouvait seule maintenir une discipline aussi sévère. Il fallait par consé** quent que tous les biens fussent en commun : il fallait ôter aux citoyens tout moyen de s'enrichir; bannir les arts, le commerce, l'or, l'argent. Il fallait, en un mot, pour fermer Sparte à la corruption, la fermer aux richesses. C'est donc la monnaie de fer qui a donné toute la consistance au gouvernement des Spartiates; et la pauvreté pouvait seule conservei* les moeurs de cette république : ce moyen était infaillible , comme il était le seul.
Solon ne pouvait donc pas assurer à son gouvernement la même durée , et il ne se le promettait pas. Dans une république où tous les citoyens n'étaient pas pauvres , ce sont les pauvres qui auraient été dangereux. Il fallait que l'éducation fît à tous un besoin de s'occuper, et ce fat là le principal objet du législateur. Mais il lui suffisait aussi qu'on s'occupât : car en gênant fci liberté, il eût étouffé l'industrie, et dégoûté de toute occupation. Il était donc nécessaire que tous les arts fussent estimés; que la considération qui leur était attachée fît un besoin d'avoir des talens; et qu'elle fît même encore un besoin de cultiver les talens dans les autres. Or, voilà l'esprit qui distinguera les Athéniens : parmi eux les ^ands
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hommes se feront un honneur de former des élèves, ^
On a dit que Lycurgue a donné aux Spartiates des moeurs conformes à ses lois , et que Solon a donné aux Athéniens des lois conformes à leurs mœiu^s. L'entreprise du premier demandait plus^ de courage, et celle du second demandait plus d'art. Peut - être la différence de leur caractère a-t-elle eu beaucoup de part à la différence des plans qu'ils se sont faits. Lycurgue était dur et austère, Solon était doux et même voluptueux.
Quoi qu'il en soit , tous deux ont réussi. Lycurgue a voulu faire des soldats, et il en a fait : Solon a voulu réunir tous les talens aux vertus militaires , et il a fait des hommes dans tous les genres.
L'événement, favorable à l'un et à l'autre , est peut-être le seul moyen de les juger : car nous sommes bien éloignés de pouvoir raisonner sur toutes les circonstances où ik se sont trouvés. Lacédémone conservera plus long-temps ses moeurs et ses lois. Mais Athènes survivra à sa liberté. Toute la Grèce sera assujettie, et les Athéniens auront sur leurs vainqueurs l'empire que donne la supériorité des talens.
Tous ces talens auraient été perdus , si Solon avait fait à Athènes ce que Lycurgue avait fait à Sparte. Mais le pouvait-il? aurait-il été sage de le tenter? Pour en juger, connaissons-nous assez le
AircreirwE. rar
siècle où il a vécu? Admirons le courage de Lycurgue, et chérissons la mémoire de Solon«