‹ Œuvres completesChapitre 37 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Objet de ce livre.

IjBS premiers philoscfphes ont regardé autour isnor«ncf«t d'eux, et aussitôt ils ont cru tout comprendre. Il semble que leur première pensée ait été : yioas voyons toiUj nous pouyons rendre raison de tout. Ils voyaient , comme en songe, l'univers se former à leurs yeux : ils rêvaient les principes des choses, leurs essences, leur génération : et ils ne s'éveillaient point.

. C'est ainsi , Monseigneur, que les anciens, c'està-dire les. premiers ignorans, se sont crus instruits. Malheureusement , parce qu'ils croyaient l'être , on n'a pas douté qu'ils ne le fussent. On a cru , sur leur parole, pouvoir s'instruire d'après eux; et leur ignorance a été , pendant des siècles , une découverte à faire. Vous verrez les Grecs interroger les Égyptiens, parce que les Égyptiens étaient leurs anciens. Par la même raison, vous verrez les Romains interroger les Grecs, et nous.

à' notre tour, nous interrogerons les Grecs et les Romains.

Les empires se succèdent, et sous leurs ruines les cations s'ensevelissent : mais les opinions restent. Elles sont de tous les âges : elles ne vieillissent point. Lors même qu'il parait se faire une révolution dans la façon de penser, souvent cette révolution est moins une opinion nouvelle qu'une ancienne opinion qui se déguise.

Avant d'avoir rien observé , les philosophes ont entrepris de tout expliquer, se faisant des questions , sans savoir si la solution en était possible ou impossible, et se flattant de tout découvrir, lorsqu'ils n'avaient aucun moyen pour faire des recherches, ou même lorsqu'ils ne savaient pas ce qu'ils cherchaient. Curieux uniquement des choses qui n'étaient pas à leur portée , ils combinaient des idées vagues, obscures ou fausses; ils faisaient des hypothèses; et , parce qu'ils n'observaient pas, ils reproduisaient continuellement les mêmes opinions , sous de nouvelles formes.

Vous ne serez donc pas étonné, si je vous dis que toutes les opinions des philosophes de l'antiquité sont comme concentrées dans un petit cercle d'idées , où elles se confondent. Aucun d'eux ne s'élance au delà. Tous sont attirés vers ce centre , en raison de l'ignorance qui les y ramène.

La vraie philosophie ne fait que de nakre, et

c'est robservation qui a imprimé au génie celte force qui étend la* sphère de nos connaissances. Cependant, quelle que soit cette sphère, elle a des bornes que nous ne pouvons franchir. Moins nés pout la lumière que pour les ténèbres, nous retombons toujours vers ce centre , d'où nous nous sommes écartés. Mais, si nous sommes condamnés à ignorer bien des choses , il est au moins en notre pouvoir d'éviter souvent rerrem\ Accoutumons-nous à ne juger que de ce que nous pouvons véritablement connaître : ignorons le reste sans inquiétude, et avouons notre ignorance.

Il semble que les erreurs de l'esprit humain ,„5j".E"*j't méritent peu d'être étudiées. En effet pourquoi "^rT ^Vi tûl perdre, dans de pareilles recherches, un temps qu'on pourrait employer à acquérir de vraies connaissances? Cette réflexion. Monseigneur, prouve qu'il faut s'appliquer à cette étude avec beaucoup de réserve. Il ne s'agit pas d'étudier des opinions pouf savoir des opinions : rien ne serait plus frivole. Il les faut étudier, comme un pilote étudie les naufirages de ceux qui ont navigué avant lui.

Les erreurs sont le partage de ceux qui commencent. Si nous avions précédé ceux qui se sont égarés, nous nous serions donc égarés comme eux. Par conséquent, nous nous égarerions encore, si aujourd'hui nous avions nous-mêmes à commencer.

Or lorsqu'on tente une chose, sans avoir au-

tttile.

cuae connaissance des tentatives des autres, on est dans le même cas que si on était le premier à la tenter. On est donc exposé aux mêmes erreurs.

Nous commencerions donc par raisonner mal , si nous raisonnions sans savoir comment on a raisonné avant nous. Nous referions les systèmes qu'on a faits, nous répéterions les absurdités qu'on a dites ; et on les répéterait d'après nous , jusqu'à ce ique quelqu'un , ayant observe les routes qui nous auraient engagés d'erreiu*s en erreiurs, apprît enfin à les éviter, et se trouvât dans le chemin des découvertes. C'est ainsi, Monseigneur, que les philosophes modernes se sont éclairés; et c'en est assez pour vous faire comprendre qu'en vous faisant un tableau des différentes opinions , je vous donnerai , dans l'espace de quelques jours , l'expérience de plusieurs siècles.

D'après tout ce que je viens de dire , vous jugez , Monseigneur, que mon dessein n'est pas de m'appesantir sur des systèmes, qui ne sont quç de vieux monumens des premiers efforts de l'esprit humain dans son enfance. Il tie s'agit pas de les développer dans tout leur détail. J'en veux seulement tirer^ pour vous des leçons utiles. Voilà l'objet que je me propose, et c'est dans cet esprit que vous devez étudier.

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