CHAPITRE III
Pourquoi les progrès de l'esprit humain sont dans quelq[ues genres plus rapides et plus grands , et au contraire plus lents et plus faibles dans d'autres.
•rt."a"1'e*rrTt Poiir rendre raison de ce phénomène, il suffît Lr*«|;^rciJ: de considérer les arts et les sciences, d'un côté,
fl qu'il perftc- , 3 g* '
lionne. pjjr rappoit au besoin de fau'e des découvertes ,
et de l'autre , par rapport aux moyens de reconnaître les méprises où Ton tombe.
L'agriculture est le premier art que les so^étés civiles ont eu besoin de perfectionner. On a donc observé la nature dans ses dififiérentes productions. On a vu , ou cru voir les moyens qui la rendent féconde : on a essayé de la rendre fertile , en la cultivant : on a tenté des expériences.
Des observations mal faites auront , sans doute ^ fait adopter comme vraies des suppositions qui n'avaient pas de fondement. Mais les tentatives qui n'auront pas réussi auront fait voir la fausseté des suppositions. Les mauvaises récoltes auront contraint d'abandonner tm système potir lequel on était prévenu. On se sera instruit par ses fautes ; et les progrès de l'agriculture auront été en proportion du besoin de rendre la terre fertile , et de la facilité de reconnaître les méprises où l'on tombait.
AHGI£NN£. 35 1
La perfection de l'âgncultnre dépend de la connaissance des saisons. Le laboureur est donc dans la nécessité de devenir astronome. Plus il a besoin de connaître le cours dbs i»tres, plus il se hâte de le supposer tel qu'il l'imagine , et il commence par faire un faux système. Mâis^ comme après quelques années , ses hypothèse ne s'accordent pas avec l'ordre des saison^ ^ sa prévention , quel(|ue grande qu'elle soit, ne peut tenir contre une er» reur palpable. Il recommence donc ses observa*^ tions : il fait de nouvelles hypothèses ; l'expérience corrige ses méprises , et l'astronomie &At des prcrgrès.
Telle est donc , en général ^ la méthode que suit l'esprit himiain dans les arts qu'il crée et qu'il perfectionne. Il recueille des observations, il fait les hypothèses que ces observations indiquent, et il finit par les expériences qui confirment ou qui corrigent ^es hypothèses.
C'est ainsi que la géométrie , si nécessaire aux atte, à l'astronomie et à la physique, a com^ mencé) et s'est perfectionnée elle-même. Dans la plus grande imperfiecti^m, elle avait au moins l'avantage de n'ofibrir que des idées sensibles , qui se déterminaient facilement. Sans doute ^ il arriva souvent qu'on ne le^ saisit qu'à peu près, et qu'on se contenta d'approcher des rapports qu'on cher^ chait. Mais , à mesure qu'on voulut perfectionner les arts, on éprouva les inconvéntens d'une f^io*
métrie aussi grossière. On chercha donc des méthodes, et on en trouva. Celui qui le premier imagina de mesurer un angle avec un arc de cercle, répandit une grailde lumière sur ces sortes de recherches.
D'un coté, l'utilité sentie par le besoin, de l'autre , les méprises aperçues par l'expérience : vqilà donc les causes des progrès de l'esprit humain. En effet vous concevez que les hommes n'étudieront , qu'autant qu'ils sentiront le besoin de s'instruire ; et vous jugez qu'ils ne s'instruiront par l'étude qu'autant qu'ils auront des moyens pour reconnaître leurs méprises. D'après cette seule considération , il est aisé de comprendre que les progrès seront lents dans certains genres, que dans d'autres ils seront rapides , et qu'il en est enfin auxquels on s'appUquera sans succès. Lespro|rèid« Lies progrès de l'art militaire, par exemple, «MdàèireUnu. j^vaieut être lents, quoique , dès les commencemens , les peuples se soient fait un besoin d'être toujoiu^s armés. On supposait que le courage et le nombre décidaient uniquement du sort des combats ; et il était d'autaiit plus naturel de faire cette supposition , que , lorsqu'on ne connaissait pas encore d'autre règle , l'expérience même paraissait en assurer la vérité. Comme le vainqueur n'avait pas cherché à mettre de l'ordre et de la discipUne dans ses troupes , le vaincu ne s'apercevait pas que le défaut d'ordre et de discipline avait été la
AWCIETfNE. 353
caiise de sa défaite. On se battait donc sans avoir occasion de remarquer ses fautes* La guerre paraissait un jeu de hasard , où l'on pouvait être heureux après avoir été malheureux; et on se bornait à l'espérance de vaincre, sans en chercher les moyens.
L'art de gouverner les peuples s'est perfec- ét%VJLÏàttionné avec la même lenteur ou avec plus encore , îieiu Ucorf/* et la raison en est la même. Vous avez vu que les sociétés n'ont d'abord eu poiu* Idls , que' des usages introduits par les circonstances. On a supposé que ces usages étaient suffîsans , et ils ont paru l'être , tant que les sociétés ont eu peu de besoins et peu de vices. L'expérience paraissait donc confirmer cette supposition. En conséquence on se prévint pour les coutumes anciennes ; et on ne commença à les tenir pour suspectes que lorsque les désordres , parvenus au comble , forcèrent à remarquer les défauts d'une mauvaise législation.
Mais la réfcwpme du gouvernement n'était pas une chose facile. Combien de choses à combiner pour corriger les anciens abus , et pour en prévenir de nouveaux ! quelles connaissances et quelle prévoyance ne demandait pas une pareille entreprise! Cependant les nouvelles méprises où l'on tombait ne pouvaient être reconnues, que lorsque l'expérience forcerait à les remarquer. Alors elles avaient pour elles la coutume, et on les défendait encore par préjugés. Cette prévention pouvait
aveugler ceux-méme^ qui avaient Taulortté : ou s'ils l'avaient secouée , ib étaient forcés à la res* pecter dans le public. AinsÂ^ne pouvant renotédâ^r aux maux qu'ils voyaient , ils se contentaient d'y apporter des palliatif ; et les nouveaux règtemens étaient moins des réformes , que des changemens provisionnels 9 qui occasionaient de nouveaux abus. Par-là, les désordres se trouvaient en&i en si grand nombre et si compliqués , que Fexpérience, qui les faisait remarquer, n'indiquait plus aucun remède, et ôtait toute espérance de les voir cesser.
Rvgiepoori»- La Icutcur ou la rapidité avec kouelle l'expé-
gerdeU lenteur i al
de'ïôr^iïrtl rience nous fait remarquer nos méprises , décide aM»ies»cieoce«. dc la Icutcur et de la rapidité de nos progrès dans chaque genre d'étude. C'est pourquoi l'art de gouverner se perfectionne plus lentement que Tart militaire , comme l'art militaire se perfectionne iui-méme plus lentement que l'agriculture et que l'astronomie. Vous pouvez, d'après cette règle, observer la navigation , la physique , la médecine , en un mot , les arts et les sciences , et vous comprendrez pourquoi nos pin^grès sont lent» ou rapides.
Poorqooi i«. Plus il cst difficilc aux hommes de connaître
nMnnusontlaat
i«7e'« «'h« leurs méprises , plus ils s'égarent. Alors une etreur est le*germe d une intimté d autres , et on va par analogie , comme nous l'avons remarqué , d'absurdité en absurdité Voilà pourquoi les idolâtres
AUciBirKE. 355
ne sarent pas ouvrir les yeux sur leurs superstitions : car ce n'est pas ici comme dans Tagriculture et l'astronomie, où l'expérience corrige les erreiws.
La raison pouvait élever les hommes à la connaissance d'un seul Dieu : mais ils n'ont pas raisonné. Ils ont craint quelque chose ; et , de tout ce quHls ont craint , ils en ont fait autant de divinités.
Dès qu'une fois la crainte a fait plusieurs dieux , elle paraît confirmer qu'il y en a en effet plusieurs. Car étant toujours la même , elle fait adopter, comme autant de vérités , tous les mensonges qui affermissent dans une [uremière croyance. Ainsi de nouvelles erreurs entretiennent dans des erreurs anciennes; et on croit à toutes avec d'autant plus de confiance , qu'on croit à un plus grand nombre.
Cependant les superstitions sont enseignées par les ministres des autels : les ehefs du gouvernement les font servir à leiu*s vues ; les législateurs font parler les dieux ; et les philosophes accommodent leurs opinions à des préjugés qu'ils n'osent combattre , qu'ils ne savent pas détruire , et partagent quelquefois. Ainsi la superstition, la législation et la philosophie ne sont plus qu'un corps de doctrine , où les erreurs en grand nombre , confondues avec un petit nombre de vérités , enveloppent de ténèbres les nations , qui paraissent d'ailleurs s'éclairer.
•^nJè^fl»n. I^ suffit de considérer la philosophie à son ori- "Jî«. *'^''**" gine , poui' juger qu'elle devait être des siècles avant de faire des progrès. Les philosophes ont mal commencé , et Tanalogie les a conduits d'erreurs en erreurs bien plus rapidemment qu'elle ne nous conduit aujourd'hui de vérités en vérités.
Leur premier et principal objet a été d'expliquer l'origine et la génération de tout ce qui existe. Mais ils ne pouvaient pas observer cette origine et cette génération. Ils ne la pouvaient donc pas découvrir.
Quelle conduite ont-ils donc tenue dans cette recherche ? Ils ont raisonné d'après les préjugés reçus : ils ont essayé de se faire des idées moins communes : ils ont dit des absurdités plus ingénieuses : ils se sont perdus dans des abstractions : enfin ils ont expliqué la génération de l'univers d'après la génération , mal observée , de quelques effets.
• Voilà les seuls matériaux dont ils faisaient usage. Cependant, comme l'observation ne leur avait rien appris , l'expérience ne pouvait ni confirmer ce qu'ils croyaient savoir , ni leur faire remarquer les erreurs où ils tombaient. Il leur était donc impossible de faire un pas en avant.
J'entends par philosophie , la connaissance de la nature, dans les choses qui sont à notre portée. Or les choses sont à notre portée par l'observa-
tion : nous observons , par exemple , le cours des astres , et nous le connaissons.
Elles sont encore à notre portée par l'analogie , parce que parmi les phénomènes que nous ne pouvons pas observer , il y en a dont nous pouvons juger d'après ceux que nous observons. Nous jugeons , par exemple , qiie la terre a une double révolution , parce que nous observons cette double révolution dans d'autres planètes.
Ainsi , comme avec l'œil nu , notre vue ne s'étend pas aussi loin qu'avec l'œil aidé d'un télescope , de même avec l'observation seule , notre connaissance ne s'étend pas aussi loin qu'avec l'observation aidée de l'analogie;
L'analogie est donc en quelque sorte à l'observation , ce qu'un télescope est à l'œil.
Par conséquent , autant il nous est impossible de voir ce qui est au delà de la portée du télescope, autant il nous est impossible de connaître ce qui est au delà de la portée de l'analogie. En un mot, l'observation et l'analogie déterminent l'étendue de nos connaissances , comme nos yeux et nos télescopes déterminent l'étendue de notre vue.
Voilà ce que les anciens philosophes ne paraissent pas avoir su. Persuadés qu'ils étaient faits pour pénétrer dans tous les secrets de la nature , ils croyaient voir jusqu'aux choses qui échappent à l'observation et à l'analogie* Les obstacles ne
les arrêtaient pas , ils les iiritaient au coàtrairc ; et plus il leur était impos6i];>le de les surmonter , plus ils redoublaient leurs efforts, parce quHls ne se doutaient pas de leur impuissance. Ils ramassaient des préjugés , ils hasardaient des notions vagues, ils renouvelaient de vieilles opinions, ib les présentaient avec de nouvelles subtilités , ils faisaient , en un mot , de mauvais systèmes.
Ces systèmes se répandajcint avec le même fanatisme que les superstitions des idolâtres, parce qu'ils n'étaient pas moins inintelligibles. Ce sont des erreurs qui se transplantaient dans tous les climats : elles couvraient la terre , et elles paraissaient ne laisser point de place à la vérité, comme autrefois les forets n'en laissaient point à l'agriculture.
Mais il était plus difficile d'abattre les erreurs que les forets , parce que les philosophes étaient plus faits pour multiplier les préjugés que poiur les détruire. C'est d'un pied timide qu'ils appro-. chaiept eux-mêmes des idoles. Soit crainte , soit* aveuglement, ils les encensaient ; et, se faisant une étude de concilier leurs opinions avec celles du vulgaire, ils paraissaient souvent aussi supers^ titi^ux que le peuple.
Tels ont été en général ces hommes de génie , si célèbres dans tous les siècles. Vous le voye», Monseigneur, t^oute leur conduite démontre la faiblesse de l'esprit humain. Quand vous les com-.
A]fGI£NN£. 359
parerez avec douze pécheurs ignoram, qui, renversant l'empire de l'idolâtrie ,. élèvent sur ses ruiiMs un autel que rien ne peut ébranler, alors, rempli de respect^ vous rendrez grâce au Dieu qui vous éclaire : et plus vous réfléchirez sur ce contraste , plus vous sentired la divinité de la religion dans laquelle vous êtfs né. C'est à moi à vous faciliter cette comparaisoil , en mettant sous vos yeux les superstitions des idolâtres et les absurdités de leurs philosophes.
Quand j'aurai exposé le peu qu'on sait des opinions des peuples les plus anciens , je m'arrêterai sur les Grecs, dont la philosophie est plus connue.