CHAPITRE IX
Des causes qui ont avancé ou retardé les arts et les sciences dans leurs progrès.
omuenuiai. Nous avous rcmaroué que les hommes ne réu-
porte ae coiut- *- *
^îiî'iîiîS sissent dans leurs études , qu'autant que Texpélï^STiumâm rience les avertit de leurs méprises : et cette ob-
et celles qni le» IT
oat tttuié». servation suffit pour expliquer comment ils créent et perfectionnent promptement plusieurs arts, et comment il y a des sciences qu'ils cultivent inutilement pendant des siècles.
Mais pourquoi , en Egypte et en Asie , les arts, après avoir fait des progrès, ont -ils cessé d'en faire? Pourquoi, transportés en Grèce, y fleurissent-ils plus qu'ailleurs? Pourquoi l'industiie s'arrête-t-elle dans un climat ? Pourquoi dans un autre prend-elle l'essor?
Doués d'abord de l'esprit d'invention , les peuples d'orient en sont tout à coup dépourvus. Non-seulement ils n'inventent plus, ils paraissent même incapables de perfectionner ce qu'ils ont inventé; et, s'ils ne font que dégrossir les arts
les plus nécessaires , ils étudient les sciences avec moins de fhiit encore , et ne laissent sous ce nom que des opinions absurbes.
Les Grecs perfectionnent les arts qui leur viennent d'Egypte et de Phénicie : ils en créent de nouveaux; et, aux talens qu'ils montrent dans bien des genres, on croirait que rien ne doit échapper à leur sagacité. Cependant les sciences restent imparfaites : plusieurs siècles passeront avant qu'elles fassent des progrès considérables ; et lorsqu'elles en feront , ils seront rapides.
Je me propose de chercher dans ce chapitre les causes de ces phénomènes. Il s'agit de savoir comment notre raison, en contraste avec ellemême , est tout à la fois sublime et imbécile.
Ce n'est pas ici , Monseigneur, une question de pure spéculation. La raison n'est jamais retardée dans ses progrès , que par les vices du gouvernement. Par conséquent si vous voulez avoir la gloire de contribuer avec connaissance aux progrès de l'esprit humain , il faut que vous observiez dans les siècles passés les causes qui les ont avancés , et celles qui les ont retardés,
A l'origine des sociétés, tous les citoyens étaient également laboureurs et soldats. Les arts, qUi commençaient à peine, appartenaient à tout le monde, et on ne pouvait fas encore distinguer différentes professions.
Dans l'ignorance générale où l'on était, les .
Tii. a5
Dan» l'orine la liberté
îitiln "îïfill découvertes devenaient nécessaires. Le besoin 6rt$" «*a"r°" en déterminait le prix : ceux à qui on les devait , acquéraient de la considératicm dans le puMic^et les recbiarches utiles devenaient un objet d'émulation pour tou& ks^ citoyens.
Comme alors on ne jugeait des ctMMes que ^ par Futilité,, aucun art nécessaire n'était inéprisé. Tous étaieiri en quelque sorte égaux, comme les citoyens. Personne rie s'arrogeait encore le privilège exclusif d'en cultiver quelques-uns, et chacun pouvait s'appliquer à celui pour lequel il se croyait du talent.
Les arts nécessaires ^ étaiU: libres et considérés, firent des progrès rapides dès les cooimeiK^emens. C'est pourquoi ils fleurirent de bonne heure chez les Assyriens et chez les Égyptiens. Mais , lorsque dans la suite on cessa de leur accorder la même liberté et la même considération , alors ils cessèrent aussi de faire des progrès. Cherchons les circonstances qui amenèrent cette révolution. ... 1.,^?""' Dans les commencemens , 1« arts n'étaient pas
•'établit i'asafe ^ F
hëlé^i^a^m^êî en grand nombre : on n'en faisait qu'un de plusieurs , parce qu on savait peu de chose de chacun. Le même homme ) par exemple , labourait son champ , faisait les instrumens dont il avait besoin , et constrvibait sa cabane. Tout cela se faisait si grossièrement , qu'il Yallait peu de temps pour apprendre à le faire.
Des choses si ^ossièrement faites étaient de
peu d'utilité. Le besoin excita l'industrie. On perfectionna ce qu'on avait inyenté : on inventa de nouveau. On cultiva mieux lai:erre : on eut de meilleurs instrumens ; on bâtit des maisons plus commodes.
Alors, pour exceller dans ces choses, il fallut y être exercé. Le même homme ne put donc pas s'appliquer à toutes également ; et les arts , qui se distinguèrent en plusieurs espèces , distribuèrent les citoyens en plusieurs classes.
.Cette distribution ayant été faite, les enfans furent élevés dans le métier de leurs pères, et les professions devinrent naturellement héréditaires.
Or comme on jugeait de ce qui se devait faire par ce qui se Êûsait, les professions, héréditaires par l'usage , le furent bientôt par la loi. Le partage des arts se fit à peu près comme le partage des terres. En vivant d'un métier, on parut renoncer à vivre de tout autre; et chaque famille, jalouse de celui qu'elle exerçait, crut avoir le privilège exdusif de l'exercer.
L'usasse des professions héréditaires et exclu- . .co«me«ii« sives s'étabUt de plus en plus , et fut enfin regardé "* "****' comme ime loi fondamentale. Deux causes concoururent à cet abus.
La première, c'est qu'il y a dans chaque art des procédés qui ne sont bien connus que de ceux qui le cultivent. Celui qui a inventé ces procédés ou qui les a perfectionnés, les regarde comme
autant de secrets qui sont à lui, et qu'on ne peut lui dérober sans lui faire une sorte d'injustice. Cette opinion ayant été reçue comme un principe qui parut fondé , on jugea que les familles n'avaient pas le droit d'exercer les métiers les imes des autres , et que par conséquent chacune afVait le privilège exclusif d'exercer celui qu'elle s'était approprié.
La seconde cause de cet abus fut l'encouragement même que le gouvernement voulut donner à l'industrie. On jugea qu'elle -serait excitée , si les inventeurs jouissaient seuls du fruit de leurs découvertes. En conséquence la loi leur accorda l'exercice exclusif des arts qu'ils avaient créés ou perfectionnés; et l'usage faisant passer aux enfans tout ce que les pères avaient eu en propre , les privilèges exclusifs restèrent à perpétuité dans les familles qui les avaient obtenus.
Il sufiQsait pour l'encouragement , que ces privilèges fussent assurés aux inventeurs , et quelquefois peut-être à leurs descendans , pour un certain nombre de générations. Mais la politique peu prévoyante toléra l'usage qui les rendait perpétuels; et, après l'avoir toléré, elle en fit une loi.
Elle ne manqua pas de raisons spécieuses pour autoriser cet abus. On put penser qu'on ferait mieux ce qu'on aurait toujours vu faire , et ce à quoi on serait uniquement exercé dès l'enfance ;
que les pères seraient les meilleurs maîtres pour les eafans; que chaque famille prendrait plus d'intérêt aux progrès d'un art qu'elle exercerait seule ; que les observations et les expériences se multiplieraient comme les générations , et que, par conséquent, les arts feraient continuellement de nouveaux progrès.
Telles sont les raisons pour lesquelles on crut ,. c* ééuni de
r ^ liberté «nai aux
ne devoir jamais permettre au fils d'embrasser û^iJeSî une autre profession que celle de son père. Ce dé- J^,^**^^'**" faut de liberté devait tôt ou tard nuire aux arts ; mais on ne le prévit pas, parce que dans les commencemens la considération qu'on leur accordait , suffisait seule pour les encourager.
Tant que les sociétés civiles ont été pauvres, il y a eu une sorte d'égalité entre les citoyens; et cette égalité a fait accorder à peu près la même estime à toutes les professions : au moins on n'en méprisait aucune. Il n'est pas naturel que des hommes qui se croient égaux méprisent réciproquement les métiers qu'ils exercent et qu'ils jugent utiles. Ils seront plutôt jaloux les uns des autres , et cette jalousie contribuerait aux progrès des arts. Les inconvéniens qui pouvaient naître du défaut de liberté , étaient donc compensés par l'estime accordée à toutes les professions.
Quand les richesses eurent aipené l'inégalité, et que le citoyen ne fut considéré qu'autant qu'il était riche , les professions ne furent en honneur,
qu'à proportion qu'elles furent plus lucratives. Les plus utiles tombèrent dans le mépris , parce qu'elles n'enrichissaieiit pas ceuK qui les exerçaient; et l'avilissement devint le partage des familles qui ne les purent pas quitter. Dès lors il n'y eut plus d'encouragement, et les arts cessèrent de faire des progrès.
Une autre cause contribuait encore à les retarder; c'est que les nations , bien loin de se cornntuniquer leurs découvertes , n'eurent entre elles aucun commerce de lumières : elles se cachèrent mutuellement ce qu'elles croyaient savoir. On auraijt dit qu'elles avaient chacune séparément le privilège exclusif d'être instruites.
Dans ces circonstances il eut fallu rendre la liberté aux arts, et permettre à cha<pie citoyen d'exercer celui pour lequel il se croirait plus de talent. Puisque l'estime publique avait cessé d'entretenir rémulation , l'espérance de passer à une •profession plus relevée était seule capable de faire exceller dans une profession avilie. Mais l'usage xxmtraire , consacré par le temps , s'opposait k une pareille réforme , et la loi continua de défendre au fils tout autre métier que celui de son père.
Alors ceux qui se trouvèrent dans les professions qui procuraient des richesses , ne songèrent pas à acquérir des lumières, dont ils n'avaient pas besoin pour être considérés ; et ceux qui se trouvèrent dans les professions condamnées à rester
pauvres 5 n'y songèrent pas (davantage , parce qa'ils se voyaient méprisés sans pouvoir jamais cesseï^ de rétre.
Les arts n'ont donc fait des progrès^ qu'autant qu'ils ont été libres «et considérés ; et ils n'en ont plus hàtj lorsvpi'oQ ne leur a phis accordé iaméme liberté et la même considération. Il suffît de ks <>bserver sous ces ^deax poiavtstle vue , pour comprendre comment les nations de l'Orienrt; les ont d'abord cultivés avec succès , et «comment dans la suite-elles ont été incapables de les perfectionner.
Dans l'origine des sociétés civiles, les koiûmes ^^\'^•^'''''^;^^i OSA «en besiCMn de «roelques oonnaisstinces en astro- nfrié» '" nomte et en géoiaiétrie : ils 'les auront donc ac- ••«»|^. uJ^oZ luises. Mats ils n'auroM pas pmté kitr cariosiAié i^e"'^' V/.^.'^'^t plus lom. Par con^equesrt: oe sera fort tard ^ ils fiJ^,"*,^'';^|^;: axmont étudié tout ce qu'on a depuis nommé "^''' scienoes : ce sera dans tin temps où les professiNHis étaient -devenues héréditaires -et exclusives.
Les sciences ont donc ocooimeiftcé «dans les circonstanoes où les arts ont cessé de foire des progrès. Elles n'en devaient doac pas £àire , ou du moins elles n'en pouvaient faire que fort peu.
£n effet il n'était pas libne à tout le jnonde de les étudier ; et ceux à qui on en laissait le dépôt , n'avaient aucun intérêt à 4es perfectionner. Estimés, parce qu'on les <arqyait inslruits, ils bornsâeviA: toute leur étude à entretenir t'of)iniqn qu'on avait d'etix ; et pour entretenir cette opi-
39a . HISTOIRE
nion j ils, n'avaient pas besoin de s'instruire ; il
leur suffisait de faire un mystère des connaissances
qu'on leur supposait. Voilà pourquoi les nations
de l'Orient ont à peine commencé les sciences.
commeat les L'EuroDC Serait aujourd'hui aussi ignorante ou
Sm" erofl^ même elle serait à peine sortie de la barbarie, si les
btrtr*"' "ur professions avaient continué d'être héréditaires et
preinièrc consi- *
ëration. cxclusivcs. Il uous reste donc à rechercher les-circonstances où les arts et les sciences ont recouvré leur première liberté et leur première coiwMdération. C'est ici que les Grecs font une époque dans l'histoire de l'esprit humain.
Les différentes colonies, qui se sont établies dans la Grèce, n'ont pas pu imaginer de réserver pour elles les arts qu'elles apportaient. C'est en les communiquant indistinctement qu'elles pouvaient s'attirer l'estime et la confiance des barbares qu'elles voufeiient policer. Elles les ont donc communiqués à tous ceux qui désiraient de s'ins^ truire. Par conséquent chacun put les cultiver à son choix; et les professions furent libres.
Elles le furent encore, lorsque les peuples, ayant conspiré contre les tyrans , voulurent se gouverner eux-mêmes. Alors il fallut perfectionner les arts qui étaient déjà connus ; il en fallut créer de nouveaux ; les citoyens s'y portèrent à l'envi. Une découverte , bien loin de n'appartenir qu'à celui qui l'avait faite , ouvrit une nouvelle carrière à tous; et l'industrie, libre et sans entraves, fut
^ ANCIENNE, agi
csiGouragée par l'estime qu'on accordait aux talens.
Lorsque dans un gouvernement démocratique , un pareil usage s'est une fois établi^ il devient une loi qui ne peut plus s'abolir : car les citoyens qui veulent être libres en tout, ne souf&iront pas qu'on gêne leur industrie.
Les arts seront donc toujours libres : ils seront encore • tous considérés , parce qu'ils sont tous ^tivés indistinctement par des hommes qui se croient égaux^
Si la Grèce n'eût formé qu'une monarchie , le monarque n'eût pas manqué d'accorder des privilèges exclusifs. Alors il en eût été des Grecs comme des autres peuples , et l'abus des professions héréditaires et exclusives eût duré autant que la monarchie.
C'est donc à la démocratie des Grecs que nous devons fes arts. Vous pouvez comprendre par-là combien l'esprit humain doit à ce gouvernement, quelque vicieux d'ailleurs qu'il puisse être.
Toutes les professions étaient libres , lorsque les Grecs commencèrent à être curieux des sciences. Les sciences furent donc à tous ceux qui vouliu*ent étudier. Il y a deux raisons qui ne permirent pas ailx prêtres grecs de les interdire au peuple.
Premièrement , c'est que le sacerdoce eut le sort des autres professions. Il ne fut point héréditaire : aucune famille n'y put prétendre exclu-
sivement. Les citoyens étaient trop jaldiix de leur liberté , pour confier à perpétuité une puissance dont on pouvait abuser. Il est vrai qu'à Eleusis le chef du temple devait être pris dans la £imille des Eumolpides , qui passaient pour avoir institué les fêtes de Cérès ; mais il ne lui était pas permis de se marier.
£n second lieu , les ministres de la religion
n'avaient pas le dépôt des sciences. Ils ne passaient
. pas pour savais ; ils ne se donnaient pas même
pour tels. Leur unique fonction était de présider
au culte , au<piel ils ne pouvaient rien changer j
et que les lois réglaient seules.
wSuuîî"** d« ^-^ UMges sont si différens de ceux que nous
^M'iei^Grec" avwis vuschez les Assyriens et chez les Égyptiens ,
nointd^aiilori- ^ . „ , , ^"^ T
AJ*rienI^''éî ^" "^ parait curieux d observer les circons-
îfcM.*" ' tances qui les ont introduits.
Par la manière dont s'établirent les oracles de ' la Grèce , les prêtres se virent privés de la principale fonotioci du sacerdoce, je veux dire du don de prophétie : à Delphes ce fut à une fille qu'on accorda le droit exclusif de monter sur le trépied : et 0n fit oe dioix , parce qu^il semble , <iit Diodore de Sicile , que le don de prophétie ait été de tout temps luattribut^s vierges. Gettefaçondepenser est bien étrsnge ; mais il est heureux pour les Orecs qjûÊt la superstition ait commencé de la sorte ps»rmi eax , et qu'elle ait confié le sacerdoce k des vierges plutôt qu'à des pères de famille.
AlfCIENNE. 395
Ce n'est pas qu'il n'y eût à Delphes des hommes pOOT desservir le t«nple : il y en avait partout où il s'était introduit quelque dieu et <ptelque . culte. Ils faisaient les sacrifices , les prières ; ils recueillaient les paroles que laissait échapper la viei^ prophète : mais cet4;e vierge était le principal personnage.
Comme le culte des dififiérentes divinités s'établit dans des temps différens, s«atout dans les tenps où les petits états de la Grèce avaient peu de communication entre eux , il n'avait pas été possible aux ministres des idoles de se concerter, pour prendre sur les peuples l'empire que la su^ perstition paraissait leur o££rir. Chacun s'appliqua donc séparément à s'accréditer dans son canton. Les circonstances ne les ayant pas unis , ils ne prévirent pas les avantages qu'ils pourraient retirer de leur union. Ils ne pensèrent jamais à faire» un corps , et ils étaient en si petit nombre dans chaque république , qu'aucun législateur n'a imaginé de fstire pour eux une classe paritcuUère.
On ne pourrait pas même prouver , d'après les guerres sacrées, que le sacerdoce eût beaucoup d'influence dans les affaires civiles; car ce n'étaient pas les ministres de Delphes qui ordonnaient de prendre les armes, c'était le corps des amphictyons; et ce corps, comme nous l'avons vu, était composé des députés des villes qui avaient droit d'amphictyonat.
Il ne faudrait pas juger , d'après les mystères d'Eleusis, que les sciences étaient en dépôt dans les temples. Premièrement les ministres de Cérès n'étaient pas les seuls dépositaires des secrets de cette déesse : en second lieu il n'y avait proprement que les étrangers à qui il n'était pas permis de les communiquer : enfin ces mystères n'étaient pa* des sciences , puisque les initiés allaient chercher des connaissances ailleurs» Les Grecs n'auraient pas , comme les Égyptiens, souflFert une doctrine secrète.
D'après ces considérations, on voit comment les Grecs ont pu perfectionner les arts qui leur ont été apportés , et comment ils ont été capables d'en créer de nouveaux. Mais pourquoi les sciences ne leur doivent-elles pas également ? Pourquoi sont-elles après eux restées pendant plusieurs • siècles dans un état informe ? Et comment ontelles pu , de notre âge , faire tout à coup des progrès extraordinaires ?
La première de ces questions se résoudra d'ellemême , lorsque nous observerons les philosophes grecs : les deux autres ne peuvent pas se résoudre encore.
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