CHAPITRE X
Observations sur la manière dont les hommes ont distribué les arts et les sciences en plusieurs classes.
Nous ferions des progrès rapides dans les arts j-JJ^^Jj*^^ et dans les sciences, si nous savions toujours dis- tmS^^ti^tt tribuer avec ordre les objets de nos études. Mais ^j^'J^î^J'***^ cette distribution supposerait des connaissanccfs. Nous avons donc commencé par tout confondre ; et les choses que nous avions à étudier , ont été pour nous un chaos à débrouiller.
Les hasards , les observations , la réflexion , le temps ont en partie débrouillé ce chaos , et nous avons mis quelque ordre dans nos recherches. Mais , n'étant pas capables de saisir tout à couj^ le plus avantageux, nous avons fait, comme ^ti tâtonnant , des distributions arbitraires , qui , quoique utiles à certains égards, devaient arrêter notre esprit dans ses progrès. Nous nous somme» donc trouvés dans des chemins sans issues. Pour mieux juger de la conduite que nous avons à tenir , il importe d'observer ces égaremens. Or les Grecs nous en fournissent l'occasion.
Vous vous souvenez. Monseigneur , du temps u»%TifiU» où vous. n'aviez aucune idée des différens objets i*^;,'^ „J^,"*SJ dont l'esprit humain peut s'occuper. Vous ne SSwiofOTw"
SgS HISTOIRE
saviez pas s'il n'y a qu'une science , ou s'il y en a plusieurs; vous ne saviez pas même ce que c'est qu'une science. Voilà où eu ont été les Grecs.
J'entends par science un corps systématique d'observations et de raisonnement.
Pour former une science , il faut donc rassembler toutes les connaissances que nous acquérons sur une matière ; et il Ésiut encore les distribuer dans un ordre où elles soient toutes principes ou conséquences les unes des autres.
On a été long-temps avant d'avoir beaucoup d'observations : on a été long-temps avant de savoir raisonner sur les observations qu'on avait faites : et lorsqu'on a eu des observations et des raison- • nemens , on a été long-temps avant de savoir les
distribuer dans un ordre systématique.
Cependant on acquérait des connaissances , et,
pour éviter la confusion , on en faisait différentes
collections , suivant la différence des objets qu'on
avait étudiés. Ces collections informes sont le
premier état des arts et des sciences.
n *jS* K II a même été un temps où les Grecs étaient
£i7^DL'u*V<"- trop ignorans , pour avoir besoin de faire de pa-
d€*^iu«j wi. reilles collections. Comme ils avaient peu de con-
Ipctions. *
naissances , ils n'en faisaient qu'une masse dans laquelle ils ne distinguaient ni genre ni espèce. Ils confondaient, par exemple, sous un seul nom, la poésief , l'éloquence , la musique , l'histoire , la morale , la politique , la religion , la philosophie.
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Voyons coxninent ils ont d'abord confondu toutes ces choses, et comment, dans la suite, ils en ont ùàt différentes collections.
L'éloquence n'est que l'art de toucher , d'émou- |.«oqn«"Tu voir , d'intéresser. Je n'ajoute pas de persuader , SJÎiti^hui^"
U religion, «tc^
car quiconque toucoe, persuade. MÎrirfw^îii
Or si vous vous représentez des hommes igno- *"** *""'""* rans et grossiers , tels qu'ont été les Grecs , vous jugez que ce n'est ni par la précision, ni par la justesse des idées, qu'on les touchera. Ce sont leurs sens et leur imagination qu'il faudra remuer. On s'appliquera donc beaucoup plus au mécanisme du langage, qu'au choix des idées et des expressions. On observera les effets de certaines mesures , de certaines cadences; on s'étudiera à l^ ramener; on j assujettira le discours. Par conséquent on ne fera de l'éloquence , de la musique et de la poésie , qu'un seul et même art.
Cet art eut pour objet de célébrer les dieux , les héros , de conserver la mémoire des événement y des usages, des opinions, des préjugés , des fables, des connaissances. Il comprenait donc tout ce qu'on a depuis distingué sous les noms d'histoire, religion, morale , poUtique , philosophie; et les mêmes écrivains, qui étaient déjà poètes , orateurs et musiciens, étaient encore historiens , théologiens , philosophes. En un mot , il n'y avait qu'un seul art , qo^une sei Je science , et qu'une seule sorte d'écrivains.
«HSTdS'îr?- Cet art fit des progrès rapides dans une langue ^"^ naturellement harmonieuse. Il en fit d'autant plus,
que les Grecs , extrêmement sensibles à l'harmonie , ne trouvaient point de figures trop fortes , lorsqu'ils voulaient parler des écrivains qui se distinguaient. Orphée , qui. rend sociables les Odrysiens , est un dieu qui se fait suivre des rochers, devenus sensibles à ses sons , et si Amphion persuade aux Thébains d'environner de murs leur ville, les pierres anhnées par sa lyre se meuvent et s'arrangent d'elles-mêmes.
Plus la poésie parut avoir de charmes , plus elle en devint susceptible. On observa tous les jours mieux les tours auxquels elle les devait : on l'assujettit à des règles moins arbitraires ; elle parut seule mériter d'être cultivée ; et la prose , en usag% dans le discours familier , fut regardé comme un langage grossier, formé de constructionssans choix. On était si éloigné de prévoir les agrémens dont elle serait susceptible , que les orateurs ont été long-temps dans la nécessité d'être poètes. Il paraît que les lois de Lycurgue ont été écrites en vers , puisque ce législateur leur donna la forme des oracles. Ce fiit aussi en vers que Dracbn donna les siennes, et que Solon harangua souvent les Athéniens.
L'orateur étant poète et musicien , il est vraisemblable que le chant et la poésie , peu capables pendant long -temps de produire séparément
quelque effet, n'ont réussi qu'autant qu'on les aura réunis pour concourir à la même expression. Cet usage n'aura permis que fort tard de les regarder comme deux arts ; et on ne les aura séparés que lorsqu'on aura eu remarqué qu'ils pouvaient faire séparément de nouveaux progrès. Il ne faut donc pas s'étopner s'il a été un temps où, dans quelque genre qu'on écrivît , il était aussi nécessaire d'être musicien que d'être poëte; et si , chez les Grecs, le mot de musicien a signifié un homme versé dans toutes les sciences.
Plus la poésie se perfectionna , plus il fut diffi- oo « eomcile d'être poëte; et ce ne fut qu'alors, qu'on fut ^^J'u'J^é'.îe"; tenté d'écrire en prose. Mais on en forma le projet «ïk»*" " ^^^^ long-temps avant d'oser l'exécuter, parce qu'un usage immémorial était un prégugé difficile à détruire. Les plus anciens prosateurs, Phérécide de Scyros et Cadmus de Milet , sont postérieurs à Homère d'environ quatre cents ans.
La versification , depuis qu'on l'avait assujettie à des règles plus sévères , était une grande contrainte pour les orateurs , obligés de parler souvent sans s'être préparés. Ils pricent sans doute des licences , et ils s'affranchirent peu à peu des règles qui les gênaient. Mais ils conservèrent d'ailleurs les tours poétiques , et peut-être plus que les philosophes , parce qu'ils sentirent davantage la nécessité d'émouvoir et d'intéresser. Aristote dit que les premiers orateurs ont imité le langage des poètes.