CHAPITRE IV
Conjectures lur la puissance des premières inoimreliies et sur les progrès de la population.
Pourquoi on
Vous avez été étonné , Monseigneur, la pre- iJ^jJî^^it mière fois qu'on vous a parlé de l'origine de Rome. cî^V«pi«*°
Il y avait trop loin pour vou3 d'un petit nombre de cabanes à la capitale d'un grand empire; et vous avez supposé que Rome a toujours été une ville puissante. Quoique vous commenciez , vous avez de la peine à comprendre que chaque chpse a commencé : ou plutôt^ parce que vous commencez vous-même, vous n'avez pas encore assez d'expérience pour juger que tout a fait des progrès, et que par conséquent tout a eu un commencement.
Or, Monseigneur^ la première fois que les Grecs ont entendu parler des anciennes monarchies, ils n'avaient, comme vous, que l'expérience de leur âge : ils commençaient. Ne connaissant donc les anciens peuples que par des traditions confuses, qui n'en montraient pas l'origine, ils n'en voyaient que les temps florissans; et ces temps ils les étendaient dans tous les siècles. En un mot , ils jugeaient comme vous; et je suis persuadé que si Bomulus eût été le contemporain de Ninus ou de Mènes, il passerait aujourd'hui pour avoir été le souverain d'un vaste empire.
On dirait Eu effet, quoique les chefs de fajnille , en s'éloi- «nu."*dt"/îl gnant des plaines de Sennaar, n'aient pu s'établir d«Mi"ii.?°** que dans des déserts; cependant, partout où ils arrivent, ils sont rois, ils ont un peuple nombreux , et tout à coup les familles se transforment en nations. C'est ainsi que l'Egypte, l'Arabie, llnde, l'Assyrie et la Bactriane paraissent déjà de
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grandes monarchies dès les temps les plus voisins du déluge.
Mais , dit-on , il y a eu de bonne heure des rois. u$ moi. d«
' *' roi et d« royau-
Il faut donc que les familles se soient multipliées r/,rttî'.*V**rîî au point de former de bonne heure des corps de toujoum!i*iiîw
*- ^ ^ ce qu'ils «igni-
nations: car il ne saurait y avoir de royauté dans 5?f^ "»^"'des pays où il n'y aurait pas d'habitans. Le mot de roi est donc toute la preuve qu'on a de la grande population de ces temps. Il me semble cependant qu'il faudrait s'assurer de cette population , avant de supposer des royaumes.
Les pères ont été les ché& de leurs Êimilles comme les rois sont les chefs de leurs peuples. Or, si nous supposons que dans les anciennes langues , le mot que nous traduisons par rol^ n'ait été originairement que l'équivalent de ce que nous entendons par che/l il sera naturel de penser qu'à mesure que les familles se seront étendues, la signification de ce mot se sera étendue elle-même, et qu'enfin il aura signifié ce que nous entendons aujourd'hui par roi^ lorsque les familles seront devenues des nations. C'est en effet de la sorte que les mots passent par extension d'une acception à une autre.
Mais lorsqu'on a commencé a étudier l'histoire, on ne remontait pas jusqu'aux premiers chefs des familles. On voyait des peuples dont les chefs avaient le nom de roi\ et étaient rois en effet; et on voyait encore, à travers une tradition aussi con-
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fuse qu^ancienne , que ce mot avait toujours été en usage. Mais , parce qu'on n'imaginait pas qull eût pu avoir différentes significations, on supposa qu'il avait toujours <iu la même ; et on crut voir des monarchies dans des temps où il n'y avait encore que des familles. Je conjecture donc avec quelque fondement , que ce mot mal entendu a pu tromper les premiers historiens '.
«*S«"û*mtî Est-on bien sûr, p» exemple*, que Nemrod ait puusanci. ^^^ ^^^^ paroc que Moise dit qu*il est le premier qui ait été puissant sur la terre? Puissant , ce mot a-t-il donc une signification absolue , invariable et la même dans tous les temps? L'écrivain sacré veut donc dire que Nemrod était puissant pour le siècle où il vivait , qu'il était puissant dans Topinion de ses contemporains. Il faut connaître par conséquent cette opinion, pour nous Ésiire •une idée exacte de ce qu'on entendait alors par puissance.
Or, Moise ajoute que Nemrod était un chasseur très-habile et très-renommé. Ce n'est donc pas sur des sujets, c'est sur des animaux qu'il ' exerçait sa puissance. En effet, voilà vraisembla-
' Noua sommes dans l'usage de nommer rois les cbe£i des peuples barbares qui ont pillé et ensuite envahi les provinces de Tempire remain. Cependant ils n'étaient pas rois proprement : c'étaient d'ordinaire des chefs qui marchaient à une entreprise à la tête d'une peuplade qui les avait choisis, ou qui les suivait librement.
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blement ce que signifiait ce mot dans un siècle ou, la terre étant couverte de forets, les hommes avaient à se défendre contre les bêtes féroces. Forcés à se réunir contre ces ennemis communs, ils ne songeaient pas encore à dominer les uns sur les autres ; et s'ils suivaient un chef, c'est qu il était naturel qu'ils se laissassent conduire par celui qu'ils jugeaient le plus habile. Nous ne voyons donc pas un roi dans Nemrod, nous n'y voyons qu'un chef de chasseurs ; et lorsqu'il bâtit Babylone , ce n'est pas qu'il veuille assurer sa royauté, c'est qu'il cherche un asile contre les animaux qui lui font la guerre.
Je conviens qu'étant souvent à la tête des habitans dé Sennaar, il a pu s'accoutumer à en être le chef, qu'on a pu s'accoutumer à lui obéir , qu'il aura insensiblement acquis de l'autorité, et qu'on ne la lui aura pas mémeconlestée.Dela sorte il aura eu une sorte de domination , sans en avoir formé le projet, sans que les autres s'aperçussent qu'il dominait, et peut-être sans qu'il le sût lui-même. En un mot , il ne se sera pas regardé comme un roi qui commande à des sujets, mais comme un chef qui conduit ses égaux.
Il ne faut pas croire, Monseigneur, que l'ambition de dominer ait été la première passion des hommes. Leurs vues , quelque ambitieuses qu'on les suppose , se bornent ou s*étendent suivant les circonstances. Lorsque vous étudierez
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l'histoire romaine, vous verrez un temps où il fallait un maître à la république, où il était facile de le devenir, et où personne ne pensait encore à Tétre. Je conjecture donc que dans les circonstances où vivait Nemrod, toute son ambition se bornait à être reconnu pour le plus grand chasseur de son temps. Comme alors un des besoins les pluis pressans était de détruire les animaux que les hommes redoutaient, celui qui se distinguait en ce genre était assuré d'une grande considération , et vraisemblablement les plus ambi^ tieux ne pensaient qu'à s'y distinguer; upopoution Après avoir vu comment les familles ont été
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les premier» Mè- pnses par Orrcur pour des nations , examinons si elles ont pu se multiplier assez promptement pour former de bonne heure de grandes monarchies.
Les forêts, dont la terre fut couverte dans l'intervalle du déluge à la dispersion des hommes , ont été sans doute un obstacle à la population.. Elle se sera accrue d'autant plus lentement , qu'à ' la vue des travaux que l'agriculture exigeait , bien des familles auront préféré la vie pastorale. C'est en effet ce qui est arrivé : Abraham lui-même était un pasteur. Or , dans l'état où nous nous représentons la terre, les troupeaux ne pouvaient subsister que le long des rivières. Le reste était d'une faible ressource pour eux ; c'était des bois où il eût été dangereux de s'engager. La vie pastorale
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rendait donc inutile une grande partie des terres , et par conséquent elle ralentissait les progrès de la population.
Cependant , quoiqu'au temps d'Abraham il y eût encore des peuples pasteurs , il y en avait au^ssi qui , s'étant fixés auparavant , étaient cultivateurs , et formaient des monarchies. Nous avons remarqué qu'en Egypte les rois étaient déjà puissans : mais il n'en était pas de même en Asie , du moins à en juger par ceux dont Moïse a eu occasion de parler.
En effet, quelle idée se fait-on de la puissance de Codorlahomor, roi des Elamites , et de celle de ses trois alliés . lorsqu'on voit qu'Abraham n'a besoin que de trois cent dix - huit hommes pour combattre leurs forces réunies , et qu'il les défait ? qu'était-ce encore que les rois de la Pentapole , qui portaient le joug de Codorlahomor? nous donnent-ils lieu de penser que la terre de Chanaan , où ils régnaient, fut un pays bien peuplé? Il est vrai qu'on remarque qu'il y avait alors beaucoup de villes dans cette province ; mais ces villes étaient peu de chose : Moïse en donne la preuve lui-même.
On peut juger de la population par la consommation. Le luxe , à la vérité , pourrait , d'après cette règle, nous faire croire qu'une ville est plus peuplée qu'elle ne l'est en effet : mais certainement, partout où il y a peu de consommation , il
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y a peu d'habilans. Il sera donc prouvé que les yilles de la Palestine étaient peu peuplées , si elles consommaient peu ; et il sera prouvé qu'elles consommaient peu , si elles cultivaient peu de terres.
Aujourd'hui , Monseigneur, un homme qui arriverait en Italie avec de grands troupeaux , aurait-il la liberté de les conduire où il voudrait? et les habitans des villes lui permettraient-ils de consommer le produit de leurs champs , s'ils en avaient besoin eux-mêmes pour leur propre subsistance?Cependant Abraham ne pouvant subsister dans le même pays avec Loth , parce qu'il leur fallait à l'un et à l'autre de grands pâturages , lui dit : Vous voyez de^nint vous toute la terre : retirez'vous d'auprès de mot Si vous allez a gauche ^f irai a droite : et si vous choisissez la droite y je prendrai la gauche.
Ce discours ne prouve -t- il pas qu'il y avait alors quantité de terres qui n'étaient à personne , parce que personne n'avait eu besoin de se les approprier ? Si les habitans n'en avaient pas abandonné la plus grande partie au premier occupant , comment Abraham et Loth auraient-ils été les maîtres de conduire leurs nombreux troupeaux à droite et à gauche ? Remarquons encore qu'il est dit qu'ils se nuisaient l'un à l'autre , et qu'il n'est pas dit qu'ils nuisaient aux villes. Les villes ne faisaient donc pas une grande consommation y et
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par conséquent elles ne renfermaient pas un peuple nombreux. On peut même conjecturer qu'il en était des autres provinces de l'Asie comme de la Palestine , car cette expression , vous voyez devant vous toute la terre , fait assez entendre que la terre était aux peuples pasteurs plutôt qu'aux peuples cultivateurs. Mais j'en ai assez dit pour détruire les idées fausses qu'on se fait de ces premiers temps.