CHAPITRE XVII
De Socrate.
Dans la soixante-dix-septième olympiade, 469 . w.isiMcede ans avant J.-C. , naquit à Athènes, de Sophronisque, sculpteur, et de Phénarète, sage^femme, Socrate, le plus savant des Grecs, le plus vertueux et le plus modeste , Monseigneur. Vous voyez que 1^
sa naissance n'est pas illustre. Son nom ne remonte ' * .
pas dans les siècles passés, mais il perce dans les siècles à venir. Voilà la différence qu'il y a entre un grand homme et un grand , entre Socrate et ce que vous êtes aujourd'hui. ^^-ç^çu^^r •;. •iitf&-rrî
Socrate fréquenta 1 école d'Anaxagore , et après s.s ^*r!n*.
44^ HISTQIRj;
le départ de ce philosophe, celle d'Archélaùs et de quelques autres qui avaient de la réputation. Je vous ai déjà dit qu'il fiit an des disciples d'Aspaste. D'ailleurs il ne voyagea point hors de la Grèce. Il reconnut de bonne heure combien il était inutile d'aller mendier des connaissances chez les barbares. Il vit ce que d'autres en avaient rapporté, et il chercha la philosophie en hii-méme. Les meilleurs juges de l'antiquité l'ont reconnu pour l'homme de son siècle , qui avait le plus de liunières en tous genres , le plus d'éloquence , de justesse , de sagacité , d'équité. Sénateur dans un âge avancé , lorsqu'Athènes était assujettie à des tyrans , il se conduisit avec l'intrépidité d'un citoyen vertueux qui ne craint pas la mort. Dans sa jeunesse il avait donné des pr euvçs d'une rare valeur. £n un mot il avait toutes les qualités qui le pouvaient rendre utile à sa patrie : mais il vécut précisément dans cet âge oà nous avons* vu que le lùérite était écarté desxharges de la république; et Athènes, qu'i) éclairait, ne fut pas asses lieurcu^ pour qu'il la gouvernât.
Engagé par les circonstances à « Kvrer tout entier à la philosophie , il y fit une révolution , que je me propose de vous faire eomnaîti'e. Dans ce dessein , il est nécessadre de tracer d'abord un tableau de l'état où étaient les sciences , s'il est permis de donner ce nom aux opinions qai partageaient les Grecs.
AWCIEWITE. 443
Il n'y avait pour les Grecs que deux sources u.^^rîîî'éSî de connaissances, les poètes et les barbares. Parce \l 7«""r ^àt\ que ce sont les poètes et les barbares qui leur avaient apporté la religion , les lois , les arts les plus nécessaires , les lettres, rastronomie, la géométrie , ou du moins un commencement de toutes ces choses ; on jugeait d'après ce qu'on avait appris d'eux , qu'il n'y avait rien qu'on ne pût en apprendre , et on négligeait d'étudier la nature:
Le temps , qui détruit tout , est lent à détruire les préjugés. Les Grecs ne purent jamais secouer l'autorité de leurs premiers maîtres; et leur esprit, fait pour inventer, pour créer, dégénéra en vaines subtilités. Quels Mogrès n'auraient-ils pas faits ^ si les circonstances , au lieu de les forcer à deviner la nature , les avaient portés à l'observer !
Les sophistes d'abord appelés. par Pisistrate, combien u»
* 1 1 r y «ophutes fuient
se multiplièrent dans la suite sous Périclès , ainsi •pp**"^"que les poètes , les musiciens et les comédiens. Ce citoyen ambitieux , aimait à voir les Athéniens s'occuper de spectacles et d'opinions.
L'attention du public donnant de la considération aux sophistes, et du poids aux questions qu'ils agitaient , la jalousie faisait naître tous les jours de nouvelles disputes , et Athènes était le vrai théâtre pour ces sortes de jeux. Ce peuple avait toujours le même esprit et la même âme : mais les circonstaoïces étaient changées ; et il était temps qu'il devînt plus frivole que les arutifes ,
parce qu'en tout il avait toujours été plus que" les autres.
Les sophistes étaient chacun bien faibles pour se défendre, et par conséquent ils étaient chacun bien fotts pour attaquer. Animés du désir de la considération , les uns s'étudiaient à soutenir les opinions les plus agréables au peuple; les autres s'élevaient contre les idées les plus reçues : deux moyens également faits pour réussir.
C'était une conséquence que tout parût bientôt problématique ; que , sans se mettre «n peine de ce qui est bon ou mauvais , juste ou injuste, l'homme éloquent se crût fait pour changer la nature des choses ; que son art fôt moins de montrer la vérité, que de vaincre dans la dispute, et qu'enfin il parût beau de soutenir indifféremment le pour et le contre. Il est évident que toutes ces opinions devaient naître , et elles naquirent.
Dans ces circonstances , Zenon vint à Athènes. Il lut aux Panathénées des dialogues , où il faisait disputer deux sophistes ; et ce nouveau genre , conforme au goût du siècle , fut extraordinairement applaudi. On le nomma l'art éristique ; et l'art éristique devint la passion favorite des Grecs.
Ce succès augmenta le goût des études fiîvoles, et donna une nouvelle émulation à ceux qui s'annonçaient pour maîtres dans l'art de parler , et qui ne savaient qu'abuser du langage. Venez à moi, disait Protagoras, j'enseigne la politique, la
morale, la physique; j'ensefgne toutes les sciences. Venez , quittez tout, vos parens et vos amis. Dès le premier jour , vous vous en retournerez plus habile ; au second , encore davantage : et à chaque leçon, vous vous apercevrez de la rapidité de vt>s progrès.
Aucun sophiste ne parut avec plus d'éclat que Gkirgias , envojré par les Léontins, ses compatriotes , pour obtenir des secours contre les Syra- Cusains : il éblouit toute la Grèce assemblée aux jeux olympiques. Les Athéniens surtout, le regsirdant comme le dieu de l'éloquence , ne négligèrent rien pour fixer cette divinité parmi eux ; et Gorgias ne rejeta pas un encens offert par le peuple qui avait le plus de goût. Quelque temps après, pendant la célébration des fêtes de Bacchua, il monta sur le théâtre d^Athènes , et il of&it de parler sur quelque sujet qu'on voudrait lui indiquer. Tout le monde applaudit.
On accourut à l'école de ce sophiste, et son éloquence devint une chose de mode. Elle ne consistait néanmoins que dans un abus d'antithèses , de consonnances et de tours recherchés. Mais il faut dire, à la gloire des Athéniens; qu^ils mirent enfin les ouvrages de Gorgias à leur juste valeur, et qu'ils ne se souvinrent plus de lui, que pour condamner sa manière d'écrire. Isocrate , qui le suivit , fut plus sage , sans être tout-à-fait exempt des mêmes défauts. Véritablement éloquent , il se
sophistes.
fit une réputation durable. Il a été le maître de Démosthène.
Les sophistes célèbres ne pouvaient manquer d'acquérir des richesses , par le nombre des disciples qui fréquentaient leurs écoles : Athènes d'ailleurs leur distribuait des couronnes, leur élevait des statues, leur confiait l'administration des affaires : en un mot, elle leur prodiguait la plus grande considération. Tout invitait donc à ce genre d'étude.
^u[.u*Vîi'dl; Lc^M* art néanmoins était bien méprisable. Ils se vantaient de deux choses : l'ime de parler sans préparation sur toutes soi^tes de sujets; l'autre de soutenir indifféremment le pour et le contre.
Pour exécuter la première, Protagoras avait imaginé de rapporter à difféi'entes idées générales tout ce qui concerne ce dont on peut avoir occasion de parler : la cause , l'effet , etc. C'est ce qu'on appela les lieux cx)mmuns. Par ce moyen un sophiste n'était jamais embarrassé. Il parcourait ses lieux communs : il s'arrêtait sur ceux qui lui faisaient naître de6 idées. A la cause , par exemple, il disait tout ce qu'on peut dire d'une cause quelconque. Il le ramenait ensuite à son sujet par quelque transition, ou ne l'y ramenait pas. Content , pourvu qu'il parlât , il ne connaissait que l'art de dire des choses vagues, et ses auditeiuTS ne lui en demandaient pas davantage. Il semblait que parler sur une matière ,
ANCfEKNE. 44/
ne fiit que parler à propos d'une matière , et personne n'y mettait de différence : c'est ce qui arrive quelquefois encore aujourd'hui.
C'était par un artifice aussi grossier qu'on défendait tour à tour les opinions les plus contradictoires.
En morale, en politique, en physique, partout il y a des mots susceptibles de différentes significations. De là les propositions où ils entrent, quoique les mêmes, quant au son, varient suivant le sens qui plaît à chacun d'y renfermer. Il n'est pas aisé de remédier à cet abus. Au contraire , comme la plupart des hommes ne saisissent qu'à peu près la valeur des termes , il leur est bien plus naturel d'en changer l'acception à leur insu , que de la conserver toujours la même. On pouvait donc , à l'abri d'iuie équivoque , établir toutes sortes de principes , tirer toutes sortes de conséquences : il ne fallait même qu'une comparaison , ou qu'une métaphore pour faire une démonstration. C'est par-là qu'on séduisait ses auditeurs, et qu'on se séduisait soi-même. On a tant de peine à déterminer l'état d'une question , lors même qu'on agit de bonne foi , qu'il n'est pas étonnant que les sophistes aient tout brouillé , puisqu'ils ne cherchaient qu'à brouiller. Que penser donc de , Carnéade , qui , soutenant indiffcremmeut le pour et le contre , n'a jamais défendu d'opiuion , qu'il ne Fait prouvée ; et qui n'en a jamais combattu ,
qu'il ne Fait détruite ? Que penser de Cicéron qui l'en loue? De tout temps. Monseigneur, on a bieq mal raisonné.
soc«re^r«ci« Ceux qui s'appuient sur des comparaisons , des métaphores et des équivoque^ , seraient bien embarrassés , si on les mettait dans la nécessité d'expliquer clairement ce qu'ils pensent. Tout fetur artifice peut être détruit par deux ou trois questions. Socrate en fit , et par-là il obligeait de déterminer la signification des mots ; il ramenait forcément à la chose dont il s'agis^it , ou il faisait tomber dans des contradictions palpables. Je ne sais rien , disait-il souvent. Expliquez-moi ce mot, développez-moi ce principe. Une réponse donnait lieu à une nouvelle question. On répondait encore. Enfin, quand la proposition et la confiance des sophistes étaient bien dans leur jour, Socrate tirait une conséquence, on 'la lui accordait ; il en tirait une autre , on ne la pouvait nier : et c'était une absurdité.
.rec*m "dlï!!! La méthode de Socrate avec ses disciples était aussi simple que celle qu'ilsuivait avec lessophistes. Il leur faisait encore des questions ; et , les conduisant de ce qu'ils savaient à ce qu'ils ne savaient pas encore , il les engageait à observer , à réfléchir ; il leur enseignait à chercher ce qu'ils voulaient apf^endre de lui, et il leur procurait le plaisir de l'avoir trouvé. Je suis , disait-il , à cette occasion , aussi peu fécond que ma mère ; mais je fais comme
pies.
elle , accoucher ceux qui sont plus féconds que i^
moi.
Il se montrait beaucoup en public , et il se -• ^
rendait surtout dans les lieux où il avait occasion d'instruire les jeunes gebs. C'était à table , c'était à la pr<pienade , c'était en jouant qu'il donnait ses leçons. Il les donnait sans aucun étalage de principes. Il paraissait causer. Ne philosophons pas , disait-il , pour l'école : philosophons pour la vie civile : il importe bien moins d'être savant que de savoir vivre. , */ jj' ' *' ^^•'•^ï^
Si supérieur dans l'art (le montrer la vérité et » "pportau
* toutes les études
de détruire l'erreur, il avait sans doute beau- *''"*^''^*coup réfléchi sur l'esprit humain , et sm- ce qui ^ doit être l'objet de nos recherches. Il connaissait les études qu'on doit négliger , celles qu'on peut entreprendre , et la manière dont il faut s'y conduire. L'utilité était sa règle générale, et sans rejeter les sciences , il en bannissait l'ostentation et * la frivolité. "^
^ Fait pour les apprécier, il s'appliquait à montrer les bornes que nous ne devons pas tenter de ' • franchir. Il voulait qu'on fût astronome, géomètre, physicien , tout en un mot ; mais il voulait aussi ^ qu'on sût s'arrêter; et il regrettait le temps et l'esprit qu'on perdait à des recherches vaines. Il blâmait surtout la manie des philosophes qui . * croyaient découvrir l'oingine et la génération de^ choses. ... ., . V '
vir. • »9 -
45ô HISTOIRE
sarliaufimo* l'^ mwale fut f 3 principa^e élude : elle parut '*"** naître pour la première fois. Jusqu'à lui, on n'en
avait vu que quelques maximes éparses dans des philosophes qui l'avaient bientôt abandonnée , pour se perdre dans ces systèmes que j'ai exposés. Il était réservé à Socrate de l'appi^g^ndir , de la (aire connaître et de la faire aimer. Il avait tout pour cela : un amour vif de l'humanité , qui tournait toutes ses vues sur ce qui pouvait contribuer au bonheur des hommes; un discernement fin , qui appréciait tout , et qui ne laissait rien échapper ; une mémoire heu/euse qui l\ii retraçait tout ce cpi'il avait appris , et qui rapprochait tous les temp» ; une combinaison du présent et du passé, si prompte , si juste , qu'on était quelquefois tenté de oroire qu'un dieu lui dévoilait l'avenir ; enfin, l'art de faire trouver dans les autres les qualités qu'il donnait lui-même ; en sorte que ceux qui le fréquentaient , se croyant et plus d'esprit el plus de vertu , ne pouvaient manquer d'aimer , et la doctrine et le maître , qui les rendaient plus estimables à l«irs propres yeux. Il est donc le praoûer qui ait rappelé les hommes de la recherche des choses inutiles et au-dessus de notre intelligence , à la méditation des choses utiles et à notre portée- C'est ce qui fit dire que , par lui ^ la philosophie était descendue du ciel sur la terre. Il fiit un vrai Prométhée.
s^feîîief "'* *** Deux fables qui se sont répandues après la
akcieNne. 45 1
mort de ce philosophe , peuvent foire juger de l'opinion qu'il laissait après lui. las première est un oracle , qui avait prédit k Phénarète la sagesse de son fils : la seconde est un génie qui veillait siu* lui j et qui l'avertissait de ce qui pouvait lui arriver.
Il me semble que ce génie aurait dû l'avertir de ne pas épouser Xanthippe , femme avec laquelle il était difficile de vivre , et que Socrate , comme il I9 disait lui-même, ne soufrait dans sa maison que pour apprendre à souf&ir ce qui se passait dans la ville. Les avis qu'il lui donnait étaient d'un aufre espèce : il lui disait ^ par exemple , de ne pas passer dans une rue j parce qu'il y rencontrerait un troupeau de cochons. Je conviens qu'on en cite de plus utiles , et qu'on donne pour supérieurs à ce que la raison peut prévoir. Après une déroute , dit-on , quelques Âthéniws se trouvant dans un chemin qui se partageait en tieux , le génie avertit Socrate de ne pas prendre à droite, parce qu'il tomberait entre les mains des ennemis. Ce philosophe , prenant donc à gauche , invita tous les autres à le suivre : mais plusieurs ne voulurent pas l'en croire , et ils eurent sujet de s'en repentir. Quand cette révélation n'aurait pas été imaginée après coup, il est naturel que la connaissance des lieux et de quelques circonstances fosçe conjecturer par où les ennemis peuvent arriver.
Socrate n'était pas capable d'une imposture.
On ne lui a jamais attribué aucun propos qui Ten puisse faire soupçonner : on n'a jamais osé dire qu'il se soit expliqué sérieusement sur ce prétendu génie. Ce mot dans sa bouche n'était donc qu'une métaphore povr exprimer la prudence qui l'avait garanti de quelques dangers ; et il s'en sera servi comme nous nous en servirions nous-mêmes aujourd'hui. On a parlé de ce génie d'une manière si positive , on a tant écrit pour savoir si c'était un bon esprit , ui^ mauvais ou tout autre cl^ose , que je n'ai pas ctn devoir le passer sous silence. j?«\*a«aw Ce philosophe n'a point écrit. Sa doctrine nous a été transmise par Platon , qui parait p^u exact , et par Xénophon , que vous lirez. Je vais , en attendant, vous rapporter quelques-unes de ses maximes. Je choisirai surtout celles qui semblent avoir été faites pour vous.
a 11 n'y, a que jfrivolité dans ce qu'on nomme a communément biens. Ce n'est point là qu'il faut « chercher le bonheur : il est dans la science , et ' a tout ignorant est malheureux ». En .effet , selon Socrate , être savant c'est avoir des connaissances utiles , ne rien ignorer de ce qui peut nous rendre , chacun dans notre état , chers à la société et Qontens de nous-mêmes.
« De la science naît la santé de l'âme , c'est-à- « dire la justice , la sagesse et la vertu , source de « sentimens voluptueux.
a Celui qui sait ce qu'il doit faire et qui ne le
a fait pas, est un fou qui se prépare des tourmens a sans nombre. Cehii qui l'ignore et qui croit le « savoir est un imbécile. Celui qui s*avoue son « ignorance est dans le chemin des connaissances « et du bonheur. Le grand point est de commence cer par se connaître soi-même.
« Un ami vrai , qui ose nous dire nos défauts, « est le plus grand présent œs dieux. Les flatteurs ^ « sont nos plus grands ennemis.
a La mort est préférable à une vie honteuse. « Vivez vertueux et ne craignez ni les infii*mttés , (c ni les maladies , ni la mort. Envisagez d'avance a les maux avec courage : quand ils arriveront J <c ils vous paraîtront moins durs à supporter.
« Veillez cependant sur la santé du corps; mais a que ce soit par la sobriété et par la tempérance. « Du reste , priez la divinité , et laissez-lui le soin ce de vous donner ce qu'il vous faut : elle le sait <c mieux que vous ».
a On n'est pas roi par le trône , mais par la juste tice.
<c Un prince avare ne fait du bien à personne : « un prince prodigue n'en fait d'ordinaire qu'aux <c méchans.
« Ce n'est point au milieu de ses courtisans <f que règne un roi , ce n'est pas dans le faste , <c dans l'attirail qu'il traîne après lui : c'est au mi^ <c lieu de son peuple.
« L'état le plus florissant est celui où il y a le
norale.
« plus de citoyens vertueux; et l'état où il y a le « plus de citoyens vertueux est celui où le sou- « verain est vertueux lui-Tjaéme ».
f^^r*"^* Socrate fondait toute sa morale sur la connaissance d'un dieu , qui récompensera les bons et qui punira les méchans. Il le voyait immense, souverainement intelligent, tout« puissant , parfaitement juste ; et il s'en était formé cette idée, en considérant que le monde est son ouvrage. Cependant il reconnaissait des intelligences moyennes entré Dieu et les hommes. Il les préposait aux différentes parties de l'univers , jugeant qu'il les faut honorer comme ministres de la divinité , et croyant en conséquence à la divination : tant il est difficile de secouer tous les préjugés de son siède.
auJiriî^voir li disait souvent : Tout ce que je sais c'est que je ne sais rien ; et il ne pouvait rien dire de plus honnête et de plus adroit pour confondre les sophistes dont la Grèce était inondée. D'ailleurs que sait l'homme quand nous songeons à ce qu'il ignore?
s. mort. Tant de talens et tant de vertus méritaient des
autels chez im peuple idolâtre. Ce forent des crimes aux yeux des citoyens qui usurpaient ou qui ambitionnaient la tyrannie, et aux yeux des sophistes , qui voyaient diminuer le noanbre de leurs disciples, leurs richesses et leur considéra* tion. Plus Athènes était frivole et corrompue , plus
rica.
ancienhe. 455
il s'éleva d'ennemis contre Socrate. D'abord on sema des calomÉies sourdes , ensuite on osa le produire sur le théâtre ^ enfin on lui donna les ridicules des sophistes mêmes. A la vérité, le premier mouvement des Athéniens fut d'être révoltés. Ils écoutèrent cependant ; ils commencèreixt à rire des plaisanteries d'Aristophane : ils finirent pAr applaudir. Ce moment parut favorable. Socrate fut accusé conmie tm impie qui voulait renverser la religion et les lois ; et , aux yeux du peuple aveugle et superstitieux , l'accusation seule parut un crime prouvé. On ne songea qu'à venger les dieux. Socrate cependant ne permit à aucun de ses amis de prendre sa défense ^ jugeant que sa vie le justifiait assez.
Lorsqu'on vint lui dire que les Athénieps le condamnaient à mort , la nature les y condamne eux-mêmes , répondit ce sage philosophe ; et lorsque ses amis l'invitaient à s'enfuir , il leur de^ manda s'ils connaissaient hors de l'Attiqile un lieu oà l'on ne mourut pas. Ifr but donc la ciguë : il vit approcher la mort ; il la vit de sang-firoid , consolant sa femme 5 ses amis, et raisonnant avec eux sur l'immortalité de l'âme. Il était âgé de soixante^dix ans.
A la nouvelle de cette mort , toute la Grèce fut indignée contre Athènes. Lies jeunes gens regret* taient un maître ; les pères pleuraient celui cpi avait instruit, ou qui devait instruire lein*s fils.
Quiconque avait quelque sentiment de vertu répandait des larme^ ; et au milieiAle cette conster. nation générale , les calomniateurs de ce grand homme n'osaient se montrer. Les Athéniens reconnurent donc leur crime. Ils condamnèrent à mort Anitus et Mélitus , chefs de l'accusation ; ils flétrirent tous ceux qui y avaient eu quelque part : ils élevèrent une statue à Socrate , et ils rapjlfelèrent tous ses amis qui s'étaient exilés.