CHAPITRE XVIII
De quelques sectes formées par des disciples de Socrate.
u» «bas que Commc uu souverain , puissant par la seule
Socrate âMit * * .
n.Tst'iret'U supériorité de son génie , laisse après lui , et des ?M "jaœlu/ " états , et des successeurs faibles , tel fut en quelque sorte Socrate. La morale qu'il avait enseignée parut perdre tbut son éclat et toute sa force*^ ; et les sof^istes recouvrèrent leurs écoles et lemr considération.
Son nom restait. Ce nom suffisait pour donner de la célébrité aux disciples qui avaient écouté ce grand maître. Sous cet abri, ils eurent l'ambition de former de nouvelles sectes. Ils défigurèrent la doctrine de Socrate, ils outrèrent sa morale , et souvent , dans leur bouche , ce sage philosophe devint sophiste luinméme. Cest ainsi
qu'après lui , les abus qu'il avait combattus , et qu'il paraissait devoir détruire , reparurent et se multiplièrent plus que jamais.
De tous ces nouveaux chefs de secte • Phédon ,,, ^ »?«î*
' éU^que on ere-
est le seul qui paraisse avoir été le fidèle inter- *"•*>"** prête des leçons de Socrate. D'une famille noble d'Élide , contrée du Péloponèse , il avait ^été enlevé par des pirates , et réduit en esclavage , lorsque ce philosophe , qui conçut de lui une idée avantageuse , engagea Criton ou Alcibiade à le racheter. Sa secte fut nommée éléaque , du nom de sa patrie , et il eut pour successeur Plisthène , dont on ne dit rien , sinon que Ménédème d'Érétrée ftit son disciple. Celui-ci, après avoir fréquenté bien des écoles , s'attacha principalement à celle de Plisthène , qu'il transporta à Érétrée , d'où elle prit le nom d'érétriaque. Ménédème , plus célèbre comme hom^e d'état que comme philosophe , rendit de grands services à sa patrie. C'est à peu près tout ce qu'on sait de cette secte , qui , ayant hérité du mépris de Socrate pour les sophistes , n'avait pas hérité de ses talens. Elle tomba bientôt dans l'oubli.
Aristippe prit une autre route. Il conserva la JiJ^*"***^''" morale de Socrate , mais il essaya de la plier aux mœurs du temps et à son caractère. Sa secte fiit nommée cyrénaïque, de Cyrène, ville d'Afrique, où il était né.
Il avait été obligé de quitter Athènes, pour
échapper à l'envie de ses condisciples , qui ne pardonnaient pas à un barbare d'avoir quelque avantage sur eux. Il s'y trouva néanmoins à la mort de son maître ; et quelque temps après , il p^sa à la cour de Denis le jeune , tyran de Syracuse , où il réussit mieux que Diogène ^t que Platon , parce qu'au lieu d'affecter le faste philosophique , il employa les moyens les plus adroits pour ramener à l'humanité l'âme d'un prince qui deve* nait tous les jours plus féroce. Quoique ce succès eut une seconde fois armé la jalousie contre lui , il revint cependant à Athènes , où il établit son école. Il paraît qu'on l'a beaucoup calomnié. Il ne Dfbus reste aucun de ses écrits.
Il pensait que la science s'acquiert par le choix ^• plutôt que par le nombre des lectures. Il la jugeait préférable à tout ; mais il la bornait aux choses d'usage. Il recommandait aux sages de communiquer leurs connaissances ^ de fréquenter les riches ^ comme les médecins fréquentent les malades , et d'enseigner aux jetine» gens à être ce qu'il est impcMrtant qu'ils soient un jour. Enfin une de ses maximes était, que le plûlo^ sophe cherche la justice , et qu'il la suivrait , quand même il n'y aurait point de lois.
D'après cette fsk^n de penser, on peut juger que sa morale ne s'écartait pas beaucoup de celle de Socrate ; et si , comme on le lui reproche , il a mis la fin de la philosophie dans la volupté , il
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y a lieu de ^présumer que son dessein n'a pas été d'abuser de ce mot.
Il est le premier qui ait bien parlé sur Its sens. Il a TU qu'ils ne nous trompent que par les jugemens que nous joignoms k nos sensations ; que , propres à nous faire connaître les choses par leurs apparences et par leurs rapports k nous , ils ne sauraient faire découvrir ce qu'elles sont en elles-mêmes; et qu'enfin 4es causes de nos sensations sont tel les y que nous les ignorerons toujours. Je serais porté à croire qu'il tenait ces principes de Socrate , qui , ayant démêlé le faux des systèmes , n'a pas , sans doute , ignoré cet vérités.
Aristippe eut un disciple célèbre dans sa fille Arété. Elle se distingua parmi les femmes savantes. Elle eut même plusieurs discipfes , parmi lesquels fut son fils ^ qu'elle nomma Aristippe. Cependant cette secte ne dura guère au delà d'un siècle , encore se divisa-t-elle en plusieurs autres, qui s'éteignirent dès leur naissance.
. On pouvait outrer la morale de Socrate , et on LctCymiqati. l'outra. Pour être vertueux, les cyniques imaginèrent de renoncer à toutes les commodités de la vie. Us allaient vêtus de haillons : ils n'avaient pour équipage qu'un bâton et une besace : ils se nourrissaient des mets les plus communs ; sans habitation , ils couchaient dans la rue , dans les lieux publics , au premier endroit où la nuit les
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surprenait , glorieux de pouvoir se# passer de toutes les choses dont on s'était fait des besoins*
En conséquence y ils condamnaient tous les arts , ou comme inutiles , ou comme dangereux ; et , s'élevant contre toutes les études , le sage , disaient-ils , n'a rien à apprendre : puisqu'il est vertueux , il sait tout ce qu'il faut savoijr : rien ne lui manque , parce qu'il ne désire rien ; il ne dépend point de la fortmie , parce qu'il ne s'y abandonne jamais ; il n'a point de reproches à se faire y parce qu'il ne fait point de fautes. Seul digne d'estime et d'amour , il ne peut estimer, ni aimer, ^e son semblable : la vertu est son unique fin.
Si on' considère les vices répandus dans la Grèce , et l'abus qu'on y faisait des sciences y ces excès paraîtront excusables. J'en fais trop , disait Diogène , afin qu« ceux qui me suivront en fassent assez. Cependant les cyniques n'étaient que des enthousiastes.
Cet enthousiasme de vertu paraissait leur donner le droit de s'élever contre les vices : droit dont ils usaient avec d'autant plus de liberté , qu'ils n'avaient rien à acquérir , ni rien à perdre. Les railleries , les satires , les invectives fiirent leurs armes , et ils ne ménagèrent personne.
Voilà le caractère d'esprit qui était commun à tous les cyniques. D'ailleurs le maître n'exigeait pas que le disciple pensât toujours comme lui ; et le disciple ne s'assujettissait pas à
penser toujours comme son maître : il était libre à chacun de prendre pour modèle les hommes qu'il reconnaissait pour les plus sages. * r.^
Faits pour avoir des admirateurs et des ennemis , s'ils furent applaudis , ils furent haïs. Mais le ridicule qu'on pensait jeter sur eux ne les décourageait pas. Tous les jours plus rigides et plus inconsidérés , ils continuèrent de fouler aux pieds les usages , les arts , les siences , les idoles et le culte. ^
Tout dégénère , et surtout les vertus portées à l'excès. D'ailleurs, comme il est plus aisé de les contrefaire , cette secte parut appeler à elle tous ceux qui , sans mérite , furent ambitieux de se faire un nom. Les cyniques passèrent donc du mépris des vices au mépris des mœurs et des bienséances. Ils devinrent impudens : ils mirent la sagesse à ne rougir de rien; ils furent vicieux, et le furent sans honte. Il ne faut pas ^néanmoins confondre c6b cyniques avec ceux dont je vais parler. r^ t^ -«% « ."^ :v-r j. '> •^*>F'ir^; ..
Antisthène, Athénien, a été le chef de cette ^hef de^'ltn^! secte. Dégoûté des leçons de Gorgias, il avait passé à l'école de Socrate , où il entraîna le plus grand nombre des disciples de son premier maître. Se préparant dès lors à exécuter le projet qu'il méditait , il affectait d'être misérablement vêtu ; et même il paraissait craindre qu'on ne remarquât pas que ses habits tombaient en lambeaux. Four-
lief des cyniques.
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quoi^ lui dit un jour Socrate , cette ostentation as^ec nous ?
La sagesse décente du maître contint le dis* ci{>le. Mais à peine Socrate fut mort , qu'A nthisthène laissa croître sa barbe , quitta son vieux habit pour s'affubler d'un manteau encore plus vieux, prit une besace, un bâton, et alla de la sorte, prêchant la vertu, avec éloquence à la vérité, mais avec des dehors qui n'invitaient pasà le suivre. En effet personne ne vint à hii. Alors, indigné de la corruption des mœurs , il résolut de ne point former de disciple.
ci îî'°*d"Âii1iv ^"'^ ^^^ entrefaites , Diogènte se présente , on «»»*w. j^ repousse : il presse , il insiste ; on le menace ,
on lève le bâton sur lui. Frappe , dit-il , - mais instruis-moi.
Diogène , d'une imagination plus ardente , et plus propre , s'il est possible , à l'enthousiasme , perfectionna le cynisme, c'est-à-dire qu'il renchérit sur les «x^ès de son maitret C'est lui qui trouva le premier qu'une habitation est de trop , et qu'il ne convient point aux sages de coucher ailleurs que dans larue. C'était Socrate fou , comme l'appelait Platon : mais Platon était peut-être un fou d'une autre espèce, et il n'était pas Socrate. Diogène jouissait parmi les Athéniens de la réputation que donnent le mérite et la singularité , lorsqu'ayant entrepris un voyage à Égine , . il fut pris par des pirates , et conduit en Crète ,
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pour y être vendu. On lui demanda ce qu'il savait faire. Je sais commander : qu'on me vende , ditil, à celui qui a besoin d'un maître , à cet homme, en montrant Xéniade , Corinthien. Xéniade , l'a- , cheta , l'emmena à G>rinthe , lui confia l'administration de ses affaires, la conduite de sa maison , l'éducation de ses enfant, et la sienne propre.
Diogène était à Corinthe ^ dans le temps même qu'on veut qu'il ait eu une entrevue à Athènes avec Alexandre. Il serait à souhaiter qu'on n'eût pas fait d'autres £sd>les sur son compte : car la calomnie , qui l'a voulu noircir , lui a reproché des débauches, qui sont démenties par sa doctrine et par sa conduite.
On dit qu^un des fils d'Onésicrite étant venu à Athènes , ne voulait plus retourner à Égine , ne pouvant se résoudre à quitter un lieu , où il avait le plaisir d'entendre Diogène. Le père envoya un autre fils , qui fut retenu par les mêmes attraits. Enfin il les vint chea:*cher lui-même , et il resta comme ses fils. Il est certain que l'école de ce philosophe fîit firéquentée par des hommes propres à lui faire honneur. Tels , entre autres , fiit Phocion. Mais de tous ses ëisciples le plus fameux , c'est Cratès.
Né à ThqJ)es , avec de grands biens , Cratès les af Di'o'èo"*''* abandonna pour se dévouer au cynisme. Quelque temps après, ayant lait la conquête d'Hipparchia, qui avait des richesses et de la naissance, il agit
leur nom.
de concert avec les parens pour la détourner de l'épouser. Il montra sa misère , il montra sa bo^e, car il était contrefait : mais elle s'obstina^ disant qu'elle ne connaissait personne qui fut ni plus riche ni plus beau. Son père lui donna donc un manteau , une besace , un bâton , et ce fut une fille établie. Elle se rendit célèbre.
miJuM onî Zi On croit que les cyniques ont d'abord tiré leur nom du cynosarge, c'est-à-dire temple du chien blanc , lieu où Antisthène enseigna. Dans la suite ils l'ont conservé , parce qu'on les comparait à des chiens qui aboient et qui mordent. Ils ne s'offensaient point eux-mêmes de cette comparaison. Nous avons vu la doctrine de Socrate conservée par Phédon , accommodée aux mœurs du temps par Aristippe, et outrée par Antisthène. Il ne manque plus que de voir une secte de sophistes sortir de cette même école.
Euclide , de Mégare , venait à Athènes , attiré par le désir d'entendre Socrate, lorsque, peu de temps après , les Athéniens portèrent un décret de mort contre tout Mégarien qui paraîtrait dans l'Attique. Ne pouvant se résoudre à se priver d'un entretien dont il sentait tout le prix , Euclide imagina de se déguiser en femme; et, profitant de l'obscurité de la nuit , pour entrer d|ins la ville , il en sortait avant le jour. Malheureusement il avait beaucoup lu les livres de Paiménide. Irabu donc des dogmes de la secte éléatique, il profita
La Mcte mégarique.
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mal des leçons qu'il achetait au risque de sa vie. Socrate le lui reprochait souvent. Vous vous accommodez, lui disait-il, beaucoup mieux des sophistes que de moi. Vous voyez , Monseigneur , quelle est la force des premières habitudes.
En effet , du vivant même de Socrate, Ëuclide fonda l'école mégarique, dans laquelle il enseigna moins la philosophie que l'art de disputer sur tout. Sa méthode était de convenir d'abord de quelques principes , de tirer ensuite rapidement plusieurs conséquences, de presser par-là ses adversaires, et de les déconcerter. Il devait ce faible avantage à une imagination vive et bpùillante, qui vraisemblablement ne lui permettait pas d'avoir l'esprit juste. Cette manie, au reste, ne prenait point sur son caractère. Il était doux et honnête : il en donna surtout des preuves y lorsque Platon et d'autres philosophes se réfugièrent à Mégare, a][>rès la mort de Socrate.
Eubulide, qui lui succéda, se fit un nom célèbre, parce qu'il inventa des sophismes , et qu'il en fit différentes classes. Rien n'est plus fi^ivole. Il faut cependant que j'en appor^ des exemples , afin de vous faire voir qu'on pouvait ignorer ce que c'est que l'esprit , dans un siècle où il y en avait beaucoup : reproche qu'on peut faire , plus ou moins , à tous les siècles.
Connaissez - i^ous votre gouiferneur ? Oui. Con^ naissez'vous céttepersonne couverte d'un voile? Non%
TU. 3o
Vous ne connaissez dqnc pas votre goaçemeur : car c'est lui.jCe sophisme s'appelait le voilé.
Si y à im premier grain , fen egoute un second^ vous direz • ce n'est pas im monceau. Mais si fen ajoute un troisième , un quatrième , et ainsi succèssii^en^nty il anwera enfin ^* exprès un derruer grain ajouté , vous direz : voilà un mouceau. Un grain fait donc un monceau. Ce sophisme se nommait sortie ou entassemeut j et on donnait le nom de cornu à cehn-ci. Vous a\fez ce que vous n*avezpas perdu. Or vous n'açez pas perdu des cornes. Donc^ vous a^z des cornes.
Vous voyez que, lorsque Socrate ne fut plus, on en déraisonna davantage. Sa mort , qni rendit aux s€^phisles la liberté d'être absurdes, fut Fépoque où les écoles se multiplièrent plus que jamais. Un homme rsunassait d^s sopbiames , il en faisait un corps , il s'arrêtait quelque part , il disait : f enseigne iciy et aussitôt il avait des disciples. C'est ainsi qu'on délirait dans toute la Grèce.