‹ Œuvres completesChapitre 58 sur 72 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Des académiciens*

speosippe. Platon laissa son école à* Speusippe , son neYeu, qui, huit ans apfès, étant tonil)é en iklratysie, la laissa hii-^meme à Xénocrate, autre disciple de Platon. Tous deux avaient accompagné ce philosophe dons son dernier voyage en Sicile.

Le premier a écrit plusieuts ouvragés .<jtfon estimait , et qu'Aristote est accusé d'avoir supprimés. D'aiïleupson a autant critiqué ses moeurs, qu'on a loué son esprit.

x^Bocraie. Xéuocrate était de Chalcédoine. ïîé kvec une conception dure , il prouva que les dispositions les plus ingrates peuvent être' vaincues par un travail assidu. Il a fait plusieurs ouvrages, dont aucun n'est venu jusqu'à nous ; mais ses moeurs nous sont connues , et tous les anciens rendent unanimement témoignage à[ sa vertu. Pauvre par choix , il fut le seul des ambassadeurs d'Athènes que Philippe ne put corrompre; il se conduisit avec le même désintéressement dans uneautreambassade auprès d'Antipater; et lorsque Alexandre lui envoya cinquante talens , il retint à souper ceux qui les lui apportaient , et leur fit vou* ? au repas qu'il leur donna , combien les richesses

AirCI«NNE. 487

lui étaient imitiles. Il accepta néanmoins trente mines , afin de ne pas parafitre refuser par mé-* pris les bienfaits de ce moitarque. Sa réputation de probité était si bien établie , que les Athéniens le dispensaient de confirmer sa dépo* sition par le serment. Il mourut après aroir vécu quatre-vingts ans, et en avoir enseigné vittgt-cinq.

Polémon, Athénien, lui succéda. Il avait été PoWmoa. livré àrla débauche; il, était même. ivre b première fois qu'il parut à l'académie ; et il n'y était entré que dans le dessein de tourner en ridicule ce qui s'y (Ësait , lorsque , fi:*appé d'un discours sur la tempérance y il fiit honteux de ses moeurs , et devint aussitôt tliseiple de Xéoocrate et de la vertu. Il eut poiu* condisciple Crantor, et pour successeur Cratès. Tous trois ont eu de la réputation. Voilà les hommes les plus célèbres de l'ancienne académife. Ils ne paraissent pas s'être écartés des opinions de leur chef.

Arcésilas, de Pitaneen Éloîde, fut le chef de Arcé«iM.cbef Facadémie moyenne. Instruit dans totte les genres «~'7«"*de Kttératpre, il avait une éloquence vive et près* santé , un ton modeste , une âme généreuse ; et à ces avantages il joignait encore ceux de la*figure. . Ces cpialités lui firent beaucoup de disciples et beaucoup d'ennemis.

Il avait quitté l'école d'Aristote , et Crantor , son ami , l'avait présenté à Polémon. Cependant après avoir adopté la doctrine des afcadémioiens^

488 UISTOIRR

il ne crut pas devoir renseigner ouvertement ; et, -quoique dans le fond il pensât comme eux , il s'estima différemment. Les circonstances où il était rengagèrent à tenir cette conduite.

Pepdant que la première académie florissait, elle vit naître plusieurs sectes , contre lesquell^ elle eut à se défendre. Les quatre principales ont eu pour chefs Aristote , Zenon , Épicure et Pyrrhon. Celui-ci doutait de tout, et combattait toutes les doctrines. Les trois autres recevaient dans les sciences le témoignage des sens , et se trouvaient, par cette raison , tout-à-fait opposés à l'académie. Zenon surtout, quoique disciple de Polémon, se déclarait contre les académiciens , et les atta* quait avec chaleur.

Il y avait encore alors un grand nombre d'écoles de dialecticiens. Ce n'étaient proprement que des sophistes, qui brouillaient toutes les idées par l'abus qu'ils faisaient des mots. Sans connaissanees, ils se soulevaient contre tous ceux qui passaient pour en avoir; et l'académie était plus en butte à leurs critiques, parce qu'elle avait plus de réputation.

Assailli par tant jd'adversaires , Arcésilas songea moins à s0 défendre qu'à lem* échapper ; et, considérant combien il lui serait difficile de mettre ' ses dogmes à l'abri de toute critique , il entreprit de les cacher , et il prit le parti d'attaquer lui* même ceux qui le voulaient combattre.

▲IfCIBNNE. 4^9

La philosophie de Platon portait j comme nous l'avons vu , sur deux principes : le premier , qu'il n'appartient qu'à l'entendement d'apercevoir les choses qui sont toujours les mêmes , c'est-à-dire les essences ^ qui seules sont l'objet de la vraie science ; le second, qui est une conséquence du premier , que les sens , étant incapables par euxmêmes d'apercevoir les essences, sont incapables aussi de nous donner de vraies connaissances.

Arcésilas parut abandpnner le premier de ces principes ; au moins il ne le mit plus en avant ; et, se bornant au second, qui rejette le témoignage des sens , il dit : Je ne sais rien. Je ne sais pas même , comme Socrate , que je ne sais rien. Tout est hors de la portée des sens , et même de la raison : tout est incompréhensible. Il n'y a point de science. On peut affirmer ce que les philosophes nient , on peut nier ce qu'ils affirment : on est toujours également fondé.

Par cette conduite, ce philosophe dérobait l'académie aux railleries et aux difficultés des autres sectes. Il n'avait plus rien à établir; et, passant de la défensive à l'offensive, il était sûr de vaincre. Il pouvait facilement exagérer les erreurs des senis : il pouvait tout aussi facilement renverser les systèmes des autres philosophes ; et , quand il avait réussi , il pouvait ramener ses disciples aux idées intellectuelles de Platon, à ce qu'il nommait la vraie science. En effet il ne professa l'incompré-

/igo UISfOIRE

hensibilité de- tout qu'aux yè&x de ceux qu'il voulait combattre, et il réservait ses dogmes pour des disciples suffisamment éprouvés. Il renouvela donc l'usage de la double doctrine.

Il eut les plus grands succès : mais la généralité avec laquelle il paraissait assuï*â)* l'inccMnpréhensîbilité de toutes choses , le fit accuser de renverser les fondemens de la morale et de la religion. Sur quoi Cléanthe, tout stoïcien qu'il était , dit à ceux qui faisaient ce reproche : arrêtez ; ce quHl détruit par ses discours , il V établit par ses mœurs. Ce témoignage fait honneut à tous deux.

tJAr^uï?"" Lacide fut le successeur d'Arcésilas ; Évandre , • de Lacide ; Égésine , d'Évandre ; et Carnéade , d'Égésine. Les trois premiers ont eu peu de réputation , et le dernier a été le chef de l'académie nouvelle. Il était de Cyrène en AMque.

a^îT^nottVdî/ Carnéade , avec la même doctrine et la même politique qu'Arcésilas , se fit un langage un peu différent , parce qu'il ne voulait pas s'exposer aux mêmes reproches.

Arcésilas avait dit qu'il n'y a rien de vrai en soi. Or il suffisait de prendre celle proposition à la lettre, pour en faire un principe tout-à-fait absurde. Les adversaires de l'académie n'eurent garde de le prendre autrement ; et Carnéade fiit dans la nécessité de s'expliquer avec plus de précaution. Il distingua donc ce qui est vrai en soi

académit.

de ce qui le serait par rapport à nous ; et , reconnaissant qu'il y a des vérités, il dit seulement que nous ne sommes pas faits pour les connaître.

Après avoir pris cette précaution , il dit que le vrai et le faux sont si mêlés et si confondus , qu'il ne nous est jamais possible de les discerner. Il voulait donc que le philosophe suspendît toujours son consentement. Si on lui objectait , par exemple , que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles , il ne niait pas cette proposition , comme on le lui a reproché : il répondait qu'elle ne peut être d'aucun usage , parce qu'on ne peut jamais s'assurer que deux choses soient égales à une troisième. En un mot il rejetait toute science. Mais pour n'être pas accusé de détruire la morale , il convenait que nous pouvons connaître les vérités relatives aux moeurs ; que par conséquent nous avons des règles de conduite , auxquelles nous devons nous conformer ; et il appelait opinion la connaissance de ces règles. Il ne permettait donc au sage que des opinions.

Cependant il serait difficile de comprendre ce que le mot opinion signifiait dans sa bouche. Entendait-il par opinions , des jugemens fondés sur des préjugés , sur un penchant dont on ne saurait se rendre raison , sur des idées qu'on supposerait vraies , parce qu'on ne verrait pas pourquoi elles seraient fausses ? On ne pourrait se permettre de pareils jugemens, que lorsqu'il s'agit de choses

49^ HISTOIIŒ

indifférentes , et il faut plus de certitude en morale.

On peut donc supposer que Carnéade entendait par opinions des jugemens probables. Ôr, si cela est , chacun est fondé à croire tout ce qu'il croit : car lorsqu'on adopte un sentiment , on le juge probable tout au moins. Il aurait donc fallu donner des règles de probabilité , et c'est ce que Carnéade ne pouvait faire dans ses principes. Puisque ce qu'il y a de plus sûr, ne serait, selon lui , que probable , les règles qu'il aurait données n'auraient été que probables elles-mêmes. On aurait donc été en droit de lui demander d'autres règles , pour s'assurer de la probabilité de celles qu'il aurait d'abord imaginées: et ainsi à l'infini. S'il n'y a donc pas pour nous des vérités proprement dites , comme le soutenait Carnéade , on ne voit pas sur quel fondement il y aurait des jugemens probables.

Avec beaucoup de subtilité , une grande abondance de paroles et une voix tonnante , Carnéade eut le talent fi:*ivole de soutenir et de détruire alternativement les mêmes thèses , et , tout étranger qu'il était , il parut si éloquent aux Athéniens, qu'ils le choisirent pour l'envoyer à Rome en ambassade avec Diogène le stoïcien, et Critolaûs, péripatéticien. Hâtons-nous, dit Caton le Censeur, voyant le concours de la jeunesse romaine autour de ces trois hommes , hâtons-nous de leur accorder

ce qu'ils demandent , et de les renvoyer. Ils répandraient parmi nous le goût de ces vaines disputes: il vaut mieux qu'ils l'entretiennent parmi les Athéniens.

Les changemens apportés par Caméade à la doctrine d'Arcésilas furent si fort applaudis, que la nouvelle académie fit oublier les deux autres. Alors le nom d'académicien fut borné à désigner un homme qui dispute de tout , qui suspend toujours son jugemen); , qui ne veut rien savoir ^ et qui soutient indifféremment le pour et le contre ; c'est-à-dire une homine qui n'a rien à étudier , et qui n'a besoin que de mots et de sophisme. Cette manière de philosopher était trop commode , pour n'avoir pas beaucoup de sectateurs.

Clitomaque , disciple et successeur de Car- .néade, laissa l'école à Philon, dont Cicéron parle avec éloge , et que quelques-uns regardent comme chef d'une quatrième académie. Il disait pourtant lui-même qu'il n'y en avait jamais eu qu'une, et il parait s'être rapproché de l'ancienne.

C'est en lui proprement que finit l'académie ; car Antiochus d'Ascalon , son disciple , ne s'attacha pas scrupuleusement aux opinions de cette secte. Il entreprit au contraire de concilier les péripatéticiens , les stoïciens et les académiciens , assurant qu'ils ne différaient que dans la manière de s'énoncer: ce qui était peut-être plus vrai qu'il ne pensait; car si Xom ces philophes ne di-

AatreiAcadé*

saient que des mots , ils ne pouvaient différer que par des mots.

Parce qu' Antiochus avait été disciple de Philon , on a dit qu'il était académicien; et parce qu'ii ne pensait pas comme ses prédécesseurs, on a dit qu'il étsÀt le chef d'une ciqquième académie. CeUe-ci fut au moins la dernière : car les troubles de la Grèce ayant dispersé les acai^émiciens y ils ne tinrent plus d'école.

%^>^%^^<^%'^^^'fc^%^^ %^^ «/»^ %'»/%^^»^ V

Page 1