‹ Œuvres completesChapitre 65 sur 72 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

RéAezioBs tor la mamère dont let anciens ont raisoniié.

uctMoiit^a Les anciens ont cru avant de raisonner sur ce ?îrtî^ioî qu'ils devaient croire. Souvent il nous arrive d'en "*'' ÉBure autant. Cest pourquoi il nous importe de

réfléchir sur la manière dont ils ont raisonné , et de considérer comment les hommes , toujours curieux, n'ont jamais été plus crédules que lors* qu'ils ont été plus ignorans.

Dans les premiers siècles , les meilleurs esprits n'avaient qu'un moyen de se distinguer, et c'était de dérober, pour ainsi dire, les opinions qui étaient à tout le monde, et de se les rendre propres, en les exposant d'une manière nouvelle, plus ingénieuse , ou moins grossière.

Élevés 4an$ un siècle crédule , ils en ont eu la créduUté ; ce sera donc fort tard et de loin à loin qu'on aura songé à combattre les pr^ugés. Par conséquent la crédulité aura passé d'une génération à l'autre, et plusieurs se seront succédées, avant qu'on ait raisonné sur ce qu'on croyait.

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Ce n'est même qu'en pensant après les préjugés, qu'on aura pu s'assurer des succès. Pour embellir les fables qu'on croyait, on am*a donc imaginé des fictions qu'on pouvait croire ; on aura pro* digue les métaphores, les hyperboles , les expressions les plus exagérées. Voilà quels ont été, pendant long-temps , les matériayx de ce qu'on a nommé histoire et philosophie. Vous comprenez qu'on était encore bien loin de commencer à raisonner avec quelque justesse.

Cest par la politique qu'a commencé, chez les u*Jiuf^r^ Grecs , l'art de raisonner, et le siècle de Solon en îîînifw, rr est plus particulièrement l'époque. Alors pour »**«»•■•'• être éloquent il fallait persuader des peuples qui s'éclairaient sur leurs intérêts; il fsdlait raisonner avec des citoyens qui raisonnaient eux-mêmes, et qui , quoique souvent trompés , avaient dans Tamour de la liberté un grand motif pour se tenir en garde contre toutes surprises. De pareilles circonstances apprenaient peu à peu à raisonner sur les intérêts des républiques.

La poésie dramatique, qui naquit alors, fit i^^fShui faire à l'art de raisonner des progrès encore plus pro^'.^ rapides , parce qu'on raisonne plus facilement, et mieux par conséquent, sur ce qui plaît que sur ce qui est utile. On peut faire la même observation sur la peinture, sur la sculpture et sur tous les beaux-arts.

Mais on n'a pas le même intérêt à juger de la ^iïSSSS^^

lui

faire,

^«apMftii vérité d'un système que de Futilité d'une loi ; et il n'est pas aussi facile de s'en assurer, que <le sentir la beauté d'un drame. L'art de raisonner n'eut donc pas , dans la philosophie , les mêmes secoinv que dans la politique et dans les beauxarts.

On continuait de laisser ta philosophie aux .poètes, qni étaient en possession de l'enseigner; et on adoptait sans examen des opinions pour lesquelles on se prévenait. Si on commença des le temps de Solon à écrire en proie , cet usage ne prévalut que lentement; et, quoiqu'il dût tôt ou tard accoutumer à plus de précision , il ne changea rien d'abord à l'art de raisonner. Les pUlosophes, occupés séparément à établir ciiacHB leur doctrine, ne songeaient pâs meoÉc e»core à se contredire.

onV«uîa?i" Enfin les éristiques , sortie de la secte éléatiqne , ïï?.*'^ ^* "* répandirent le goût de la dispute. Cette drcomtance paraissait favorable à la philosophie. On pouvait {M^ésumer que les erreurs allaient se détruire nHutuellement , et «pi'il sortirait quelque étincelle du dioc des opinions.

Mais le genre de dkpute qui s'éleva ne devait pas produire un effet si salutaire; parée que ks éristiques n'étaient que de mauvais discoureais > qui ne c(Hnbattaient rien , et qui n'établissaient rien. Ils parlaient de tout, parce qu'ils ignoraienC tout, et le vulgaire applaudissait.

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Cest dans œs circonstamces que Socrate entre- »-'•« ^« i±:

^ . tonner, enseigne

prit de dessiller les yeux des Grecs. Sa méthode K:.^°*»",'"/:

11» tmire Verraar,

était excellente pour démasquer les sophistes , et "„;"^|,\Jî^ pour montrer le faux de tous les systèmes ; et Enr^î^lL^"' c'est par-là qu'il fallait commencer. CSependant il aurait fallu donner ensuite des règles pour nous conduire dans l'étude de la nature. Il est vrai que la chose alors était difficile , ou peut-être même impossible ; parce que le hasard, qui prépare aux découvertes, n'avait pas fait sentir la nécessité des expériences; que la géom^rie avait fait peu de progrès , et qu'on n'avait pas les instrumens qui depuis ont été d'un si grand secours. Socrate, jugeant donc de l'avenir par le passé, se hâta de penser que les tentatives des {^ysiciens seraient toujours inutiles; et , cc»]sidérant avec quek succès on s'était occupé jusqu'alors de la morale et des arts d'usage, il voulut retenir dans les limites de ces objets l'esprit humain , qui avait pris un nouvel essor. Mais ce fut inutilement , et vous avee vu toutes les sectes qui sont sorties de l'école de ce philosophe. Si l'art de raisonner, tel qu'il l'a enseigné, suffisait pour combattre Terreur, il ne suffisait donc pas pour conduire à la vérifié dans des recherches de tout genre.

Si on put enfin reconnaître la nécessité d'ap- i,'**^^^,**^"prendre à raisonner, ce fîit pour s'égarer dans des rlVac rabonsubtilités ou dans de vaines recherches. • Raisonner, c'est comparer des idées, afin de

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passer des rapports qui sont connus à la découverte de ceux qui ne le sont pas. Or comment saisir exactement ces rapports, si on ne détermine pas les idées avec précision ? et comment déterminer les idées, si on ne les connaît pas parfaitement? Il fsdlait donc remonter à leur origine ^ et en développer toute la génération : il £atllait soapçonner qu'elles sont Touvrage de l'expérience, reconnaître qu'elles avaient été mal £adtes pourb plupart, et oser former le {nrojet de les re£sûre Cest à quoi les anciens n'ont jamais pensé , et ik se sont contentés de répandre quelque ordre dans les idées.

EidirtfibaMt Avant qu'il y eût des philosophes, les hommes uH^»^^' avaient déjàdistribué les êtres en plusieurs classes, ï^eHêofâïr suivant les difiGérences ou les ressemblances qu'ik y avaient remarquées. Sans cela il ne leur eût pas été possible de s'entendre. Vous savez qae cet usage est une suite de la formation et du pix)grès des langues.

Ces distributions furent l'ouvrage des circonstances. Ce sont les besoins qui firent remarquer des qualités différentes, et imaginer autant de termes généraux , afin de mettre sous chacun d'eux toutes les choses auxquelles une même qualité est commune.

Cela fut exécuté avec d'autant moins de netteté et de précision, qu'il y avait plus d'ignorance et de préjugés. Il était important d'y mettre plus

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d'ordre. Les philosophes le sentirent. Ils s'appliquèrent donc à mieux marquer les genres et les espèces, et ils firent de nouvelles dbtributîoBs. C'est ce qu'on nomma catégories^.

Cette entreprise avait son utilité. Cependant ce n'était que reÊûre avec réflexion ce qui avait déjà été fait comme par mstinct.

Les philosoj^es ne s'en aperçurent pas, ou tie voulurent pas qu'on s'en aperçut. Ils parurent donc avoir fait ce qu'on n'avait point £ût avant eux ; et , parce que leurs distributions répandaient quelques lumières, parce qu'alors ils pouvaient souvent dire à quelle classe une chose appartenait , ils s'imaginèrent que leurs cat^ories les conduisaient à déterminer la nature des êtres.

Cependant ^ au lieu de représenter l'ordre que t^*'']'^^^^ les choses ont réellement entre elles , ces classes iTÎKm^ d«î ne représentent que celui qu'elles ont dans notre î« manière de concevoir ; et par conséquent ce ne sont que des distributions fort arbitraires. On a beau diviser et subdiviser , il reste toujours des êtres qu'on ne sait à quelle classe rapporter. Vous vous souvenez que je vous ai &it remarquer qu'il y a tel panier ou telle corbeille, qu'on ne peut déterminer si c'est un panier jdutôt qu'une corbeille , ou une corbeille plutôt qu'un panier. C'est sur des questions de cette espèce que les philosophes ont beaucoup disputé , et disputent souvent eneore.

notre aMMèr»

conceroir.

. Tel a été V^us d'une méthode qui aurait toa- JQurs été utile',' si on avait su qu'elle ne doit être employée cpie pour mettre de rcnrdre ettle la pré* cision dans nos idées. On l'ignora , et il en naquit un autre abus qu'il faut expliquer.

wrS*"' S ^^ choses dont la géoinétrie s'occupe sont do l^^X iw notions abstraites, qui «e déterminent fiaK^ilemeot,

«enc* des cho- ' , . , • i ï i ?

•^ et le géomètre qui en oherdie les rapports n eu-

mine pas s'il existe quelque chose de semblable, en les définissant comme il les conçoit, il ai montre l'essence. Il dît , par etiemple , que k triangle est une sur&oe terminée par trois cotés; or le triangle , qu'il y en ait^ ou qu'il n'j en sût pas , ne saurait être autre chose.

Dans cette définition , le mot surfhce exprime m^e idée abs^rute, qui est commune au triangle, au carré , au cercle , etc. , que par cette raison fe philosophes nomment genre. Les mots termink par trois céiés expriment une autre idée abstrate, qui est ammiune à tous les triangles, qui marquent I çn quoi leur surface est d'une espèce différente des sur&ces du cerde , du carré , etc. , et que les philosophes nonm>ent d^irence spècifiqm. Voilà tout l'artifice des définitions. Vous conceres qu'elles seraient également bonnes, quand on ne $aurait pas qu'il y a des genres et des difié reqçes spécifiques. C'est néanmoins ce langage qui a trompé les philosophes : ib ont cru quHk saisiraient les essences, toutes les fois qu'ils

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coniè^utraient les genres «t les di£EérefHi:es spéci^ fiqiies. • , • . *

CepencKant lorsque les géoAiètres définissent les' choses , ils ne font proprement que les dasser ; et si en les .cbipsant ils en .montrent l'essence, c'est qu'il suffît de les classer pour fsîre connaître tout ce qu'elles sont : il suffit de ^e de quel genre est une figure, et de quellci espèce ette est dans ce genre.

En physique les définitions montrent égale- ^^""^^^^it ment à quel genre , à quelle espèce nous rap- »« '^^nnihw portons les choses : elles montrent Tordre dans •»•»-«•«". lequel nous les concevons : elles les classent , en un mot; et nous pouvons nous en servir à cet usage. Mais elles ne fon* point voir ce que les choses sont en elles-mêmes , et c'est cependant eneUea-mémes qUQ la physique les doit considéiier.

Verreur dçs philosophes grecs a donc été de pi.nowJîSà*'^ juger qu'avec des définitions ib montrendent "'**' l'essence d^ ehoses en physiqne , parce qu'avec des définitions , ils la montraient en géométrie. Ils auraient dû analiaer les objets de la nature , et ils se sont contentés de les classer : et quoiquil ne leur ait jamais été possd>le de marquer où une espèce commence et où une autre finit , ils ont cru qvien les définissant , ils en feraient connaître l'esseiute. Voilà pourquoi leur physique n'est qu'un jargon inintelligible.

Après s'être égarés de la sorte , les anoiens ne .„^;;;i<

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^■cr*ïïii'îrt pouvaient plus connaîfre le» vrais principes de StraiMuatr. j,^^ j^ ralsoiiner. Il les ont cherchés néanmoins; et , dan^ l'espérante de les trouver , ils ont considéré les syllogismes sous toutes sortes de Cormes; ils ont distingué toutes les espèces^ propositions; ik ont fût des règles sans nombre. Mais leurs efforts ont été inutiles , parce que l'esprit de l'art leur a échappé , et qu'ils n'en ont connu que le mécanisme.

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